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 Gérard Pommier / Quel est l’avenir de la psychanalyse à l’aube de notre nouvelle civilisation ?

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L’avenir de la psychanalyse n’est pas si assuré, alors qu’il y a quelques années, il paraissait prometteur et même triomphant. Il faut d’abord mesurer que notre époque est celle d’un changement de société sans précédent depuis la naissance du Monothéisme. D’une manière générale, l’Histoire progresse selon un mouvement d’ensemble, et ce dernier est en train de s’inverser. Jusqu’à hier et encore aujourd’hui, ce sont les hommes, leur lutte pour le pouvoir et leurs ambitions qui l’ont dirigé. Le patriarcat a été — et est encore — dominant. Il est loin d’avoir cédé sa place, mais un peu partout, des lois nouvelles — et surtout des façons de vivre inédites — montrent qu’un changement irréversible est en train de se produire.

Tout d’abord, comment un pouvoir aussi injuste s’est-il installé et maintenu pendant si longtemps ? C’est le monothéisme qui lui a donné son autorité depuis plusieurs millénaires, et s’il est loin d’avoir disparu, son déclin paraît désormais imminent. Notre époque est celle de la dévaluation de ce pouvoir masculin, de la perte de légitimité du patriarcat, et de la libération du féminin qu’il a opprimé et rejeté presque partout.

La psychanalyse permet de lire cette histoire en faisant un parallèle entre le destin individuel et le destin collectif, entre ontogenèse et phylogenèse : le développement de la société prend le même chemin que le développement de chaque enfant. En résumé, un enfant aime son père, mais ce dernier est un rival qui le castre, ce qui signifie qu’il le féminise. On peut lire dans le cas Schreber notamment, une analogie entre castration et féminisation. Sous le coup de cette angoisse, un fantasme parricide naît et grandit, et en même temps cet enfant rejette son propre féminin. C’est la même dynamique qui a présidé à la naissance des religions. L’apparition du Dieu du monothéisme s’est accompagnée de la destruction parricide des Idoles et d’un rejet violent du féminin. Le Monothéisme a pris son essor selon un double mouvement : d’un côté l’adoration d’un Père éternisé, et symétriquement un rejet et une oppression du féminin.

Il n’est pas nécessaire d’être sociologue pour constater que la croyance religieuse se transmet dans la famille, conformément à la religion d’un certain pays. Mais ces acquisitions « culturelles » ne deviennent une puissante foi intériorisée que parce qu’elles s’enracinent dans le complexe d’Œdipe. Je résume ce que j’ai dit : dans la petite enfance, la séduction du père est intense. Chaque garçon affirme sa virilité en rejetant violemment son propre féminin. Ainsi par exemple dans les Cinq psychanalyses, on peut lire les exemples de l’homme aux loups ou de l’homme aux rats : ils éprouvèrent d’abord un amour féminisé pour leur père. L’homme aux rats eut même cette idée folle que son père risquait de mourir à chaque fois qu’il faisait l’amour. En effet, faire l’amour s’accompagne d’un fantasme parricide, quand le fils se débarrasse des griffes de son père. Et d’ailleurs en même temps débarrasse une femme de son père : c’est le motif le plus efficace de l’orgasme féminin.

Donc, la séduction paternelle est puissante, mais comme elle se heurte à l’interdit de l’inceste, elle provoque un profond traumatisme. Ce traumatisme n’est pas simplement une angoisse homosexuelle « d’aimer un homme », comme l’a écrit Freud dans Le cas Schreber, car l’homosexualité ne rend pas fou. C’est l’angoisse d’un inceste avec le père. C’est ce traumatisme insupportable qui a comme conséquence le fantasme parricide, c’est-à-dire d’envoyer le père au ciel. Le Dieu du monothéisme est apparu comme ça. Il est né lorsque les idoles ont été abattues et c’est pourquoi les hommes éprouvent une culpabilité incessante face à Dieu. Leur péché les fait trembler devant le père qu’ils ont envoyé aux cieux. Le motif de leur désir parricide, c’est d’abord l’angoisse d’être séduits par le père, et féminisés. De là viennent leur peur et leur répression du féminin. Par exemple, dans sa prière du matin le Juif pieux remercie Dieu de ne pas l’avoir fait femme. Ou encore : les femmes n’ont pas le droit d’entrer dans certains cimetières musulmans. Ce sont quelques expressions de la névrose religieuse.

Je résume : les hommes ont fait du père un Dieu, et ils l’envoient très loin, là-haut, au ciel, tout en rejetant le féminin, à commencer par leur propre féminin. Cette divinisation est en réalité un parricide, qui déclenche une culpabilité si grande que les hommes se punissent et sont prêts à se sacrifier. Le moteur caché de leur violence est la peur du féminin. Les psychanalystes pourraient mettre en évidence ce moteur invisible, mais ils ne le font pas, sans doute parce qu’ils sont eux-mêmes paralysés par leurs propres conceptions patriarcales, qui leur ôtent toute clairvoyance. Et pourtant il faut faire un choix : ou bien Dieu existe — et dans ce cas la femme n’existe pas — ou bien le contraire. Notre époque est en train de décider si c’est la femme ou Dieu qui n’existe pas.

Ce que je viens de dire serait ridicule si je parlais d’un pouvoir des « hommes » qui s’opposerait à la libération des « femmes ». Si les psychanalystes de toutes les écoles n’ont pas vu venir les actuels changements de société, c’est qu’ils ont oublié les leçons de Freud sur la bisexualité. Je l’ai dit : les garçons comme les filles craignent la séduction paternelle : c’est le traumatisme fondateur dont résulte la névrose la plus généralisée, c’est-à-dire l’hystérie qui se pose la question bisexuelle : « Suis-je un homme ou une femme ? ». On dit : « Le » féminin = c’est bisexuel. En réalité, les psychanalystes ont ignoré les travaux de Freud sur la bisexualité, c’est-à-dire sur la différence entre le sexe anatomique et le genre psychique. Les catégories « hommes » et « femmes » sont des noms substantifs qui concernent l’anatomie, alors qu’au contraire « masculin » et « féminin » sont des adjectifs qualificatifs. Ces qualificatifs définissent une plus ou moins grande masculinité ou une plus ou moins grande féminité, et cela selon chaque « homme » et selon chaque « femme ». Ce ne sont pas les féministes américaines — comme Judith Butler — mais Freud qui est l’inventeur de « la théorie du genre ». Comme il l’écrit dans « Les nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse » dans le chapitre sur la féminité : « Un être humain mâle ou femelle se comporte sur tel point de façon “masculine”, sur tel autre de façon “féminine”… Les proportions entre lesquelles masculin et féminin se mêlent dans un individu sont soumises à des variations considérables ». Pour me faire comprendre, souvenez-vous que l’empereur César était un homme pour les femmes et une femme pour des hommes. De même une femme peut s’habiller comme un homme le matin et en star de la mode le soir.

Je vais essayer de résumer comment s’installe cette bisexualité : les garçons comme les filles commencent leur vie sexuelle par la masturbation qui est masculine : le pénis ou le clitoris ont la même valeur phallique pour les deux genres. Ils sont d’abord masculins, mais le désir du père les féminise : le père préfère les filles. La féminité apparaît ainsi comme la cause initiale du désir du père, et ensuite la cause majeure du désir. Il y a donc une hésitation dès le départ entre masculin et féminin. Un choix va s’imposer entre les deux genres et l’un des genres s’installe ou non, selon que le féminin est rejeté ou qu’il est plus ou moins accepté. Ce « choix » rejette une moitié de la bisexualité d’origine, et il cause donc ensuite le désir.

Il faudrait quand même réussir à se rendre compte que le désir n’a pas d’objet : le désir pousse chacun à rechercher le genre qu’il a rejeté. Dans la vie amoureuse, les genres sont aussi incompatibles qu’inséparables. De sorte que le masculin et le féminin se font sans arrêt la chasse, sans harmonie stable. L’ignorance de la bisexualité a comme conséquence une difficulté à comprendre la nature du désir lui — même. La plupart des psychanalystes ignorent cette bisexualité qui est la structure même du désir inconscient. Ils continuent d’opposer en colonnes les hommes d’un côté et les femmes de l’autre, alors que — comme l’a écrit Freud — il faut tenir compte pour chacun d’une proportion variable du masculin et du féminin. C’est cette incompréhension qui a entraîné le rejet des femmes et des homosexuels pendant des millénaires. Il faudrait enfin s’en rendre compte : même le Pape s’est excusé publiquement de l’attitude de l’Église à l’égard des homosexuels pendant tous les siècles passés de répression sanglante.

Dans ce que je viens de dire à propos de la mise en tension du masculin et du féminin, le féminin est confronté en premier au désir du père, et il résiste, il fait des « crises ». Le féminin a presque automatiquement une attitude subversive. La subversion du féminin va au-delà de la réclamation de droits égaux. C’est une subversion qui mine le Patriarcat depuis ses débuts. C’est un moteur de progrès même lorsque les femmes n’en bénéficient pas tout de suite. Le féminin énerve, il met en ébullition les chercheurs, les artistes, les écrivains… et même les guerriers depuis la guerre de Troie. En réalité, cette ébullition dure depuis la sortie d’Éden, depuis le début des temps, mais ce n’est que depuis peu que — finalement — cet esprit subversif se traduit par une libération des femmes.

Cela ne veut pas dire que les femmes se seraient inscrites dans un parti politique révolutionnaire. Il s’agit d’abord d’une mise en question permanente, d’une subversion de l’imposture : c’est un facteur de changement constant. C’est moins une réclamation d’égalité qu’une étincelle de progrès : cette perspective d’avenir ouverte par le féminin n’est pas égalitaire et son éthique est supérieure à celle du masculin, parce que le masculin opprime et que le féminin n’opprime personne.

Je viens de parler de la subversion spontanée du féminin, de sa mise en question du pouvoir patriarcal. C’est encore plus facile à comprendre, si l’on considère que — dans le rapport sexuel — l’orgasme résulte d’une subversion de l’emprise incestueuse paternelle. C’est le scénario de la fiancée qui entre à l’église au bras de son père, et qui en ressort au bras de son mari, laissant son papa en larmes — le pauvre ! L’orgasme a comme condition que l’amant — ou le mari — soit débarrassé de toute identification paternelle. Et si ce n’est pas le cas, alors les femmes restent frigides et les hommes courent voir des prostituées. Il y a un siècle à peine, il y avait à Paris un nombre de « maisons closes » impressionnant, et les pères emmenaient leurs fils en ces lieux pour faire leur éducation sexuelle. Et je rappelle que dans l’Antiquité les prostituées étaient les prêtresses de Dieu dans des temples consacrés à Éros. Pendant le rapport sexuel amoureux, la chute du père est une libération qui succède à une mise en question constante — car c’est depuis toujours que les femmes refusent l’emprise incestueuse du père — et d’ailleurs derrière le père, de la mère. L’orgasme n’est pas une « jouissance supplémentaire », mais au contraire la fin soulageante de la jouissance. Si c’était une Autre jouissance, cela voudrait dire que les femmes auraient un orgasme avec leurs mères ! Au contraire l’orgasme se produit lors de la rencontre d’un homme qui — lui-même — tue le père. C’est ce qui débarrasse la jouissance de ce qu’elle a d’incestueux. Du fait de cette négation, d’un refus de l’emprise paternelle, seul le féminin est sujet à l’orgasme. Les hommes n’ont un orgasme qu’en réplique à celui de leur compagne. Et c’est pourquoi ils sont obsédés par la conquête du féminin.

Le féminin a été un principe subversif facteur de progrès sans avoir le moindre programme. Cela ne l’a pas empêché d’avoir un rôle politique majeur à certains moments de l’Histoire. Freud a parlé de deux foules conventionnelles, l’Église et l’Armée, il existe une troisième foule dont il n’a pas parlé : c’est la foule révolutionnaire qui est féminine, car c’est la subversion féminine qui met en mouvement le Malaise dans la culture. Cela a été le cas pendant la Révolution française. Ce sont les femmes qui sont allées chercher le Roi qui s’était enfui à Versailles, et qui l’ont ramené à Paris. Les associations de femmes ont eu ensuite un rôle révolutionnaire pendant quelques années : elles eurent le droit de s’armer et de se vêtir en portant un pantalon, jusqu’à ce que Napoléon enterre la Révolution. Une loi a été ensuite votée pour interdire aux femmes de porter le pantalon. Il est bizarre, mais significatif que le port du pantalon ait été de nouveau autorisé depuis quelques années seulement en France.

J’ai rappelé ces repères de l’anthologie psychanalytique pour comprendre ce qui arrive à notre époque, avec les progrès de la libération des femmes. Il existe un féminisme qui lutte pour l’égalité des droits avec les hommes. Il a déjà obtenu des résultats importants, mais beaucoup de ces conquêtes ne sont encore que des droits de papier. Ce féminisme qui lutte pour l’égalité est encore loin du but. Mais je voudrais parler d’une sorte de féminisme qui était invisible jusqu’à aujourd’hui : c’est l’envers symétrique du pouvoir patriarcal. À l’opposé de l’oppression patriarcale, il existe déjà une sorte de supériorité éthique du féminin — puisqu’il n’opprime personne. C’est la promesse d’une autre hiérarchie. C’est une promesse dont nul ne sait ce qu’elle va donner. Nous ignorons quelle Culture va remplacer celle du patriarcat, et nous naviguons vers cet horizon à l’aveugle — comme cela a toujours été le cas dans l’histoire.

Nous sommes donc à un tournant de la civilisation. Continuer à s’accrocher aux conceptions dépassées d’une société révolue, ce serait condamner la psychanalyse à perdre son autorité dans notre nouvelle société. C’est d’ailleurs déjà ce qui risque d’arriver en France. La psychanalyse n’a pas disparu, mais du fait des positions silencieuses, rétrogrades et patriarcales qu’elle a souvent prises, elle a perdu son hégémonie. Elle est maintenant considérée à l’égal de l’hypnose ou des diverses psychothérapies. Il semble bien que les nouvelles demandes d’analyse baissent. Il est vrai que Lacan n’a pas pu dire un mot de ces bouleversements de société et il ne pouvait les prévoir. Il est resté un homme de son époque, et il n’a pas imaginé le changement actuel. Lacan n’a pas mesuré ce qu’était la bisexualité selon Freud où en tout cas il n’en a pas parlé, de même qu’il n’a pas parlé de la répression du féminin ou de l’orgasme.

Quel est l’avenir de la psychanalyse dans cet énorme bouleversement de société ? Cette question est d’autant plus urgente que ces changements se sont produits sans guère de participation des Associations psychanalytiques, et même à dire vrai, dans leur silence le plus total. Individuellement, de nombreux psychanalystes ont pris position depuis longtemps. J’ai pour ma part, par exemple publié il y a plus de dix ans un numéro de La clinique lacanienne sur les homosexualités. Mais, dans l’ensemble les psychanalystes ont affiché leur hostilité, comme s’ils espéraient que le patriarcat allait revenir au pouvoir. Actuellement la plupart des Associations sont dans une position de résistance passive, comme si les changements de société en cours étaient une catastrophe symbolique, et allaient entraîner une décomposition de la société à cause de la chute du père. Et pourtant, la fin de la domination du patriarcat ne veut pas dire que nous allons vers une société sans père, destinée à être dirigée par les femmes. Ce n’est pas d’une supériorité des manières de vivre des femmes dont il s’agit, mais de la mise en question du pouvoir patriarcal.

Il faut donc éclaircir certaines questions urgentes, et la première d’entre elles est « Qu’est-ce qu’un père ? » Le « désir du père » a été une interrogation majeure de Freud qui a mis en évidence le rôle fondateur du père pour les enfants, et montré comment sa séduction déclenche un fantasme parricide. Parallèlement dans la société, la mort du Totem fonde le sentiment religieux. Mais ce sont là des conséquences qui ne répondent pas à la question : « qu’est-ce qu’un père ? » pour chaque homme. Freud a laissé la question intacte. Lacan non plus n’y a pas répondu. Si le père était — comme il l’a écrit — une simple métaphore dans le désir de la mère, ce serait la définition même de la forclusion ! Non, le père n’est pas une métaphore, ni d’ailleurs un « sinthome » ! Il existe un « désir du père » puissant qui habite presque tous les hommes : c’est un désir qui les effraie ou bien qu’ils cherchent à réaliser. C’est d’ailleurs comme cela que l’on commence à comprendre le « désir du père » : un père n’est jamais qu’un fils qui veut avoir un enfant — et cela pour cesser d’en être un. Un fils supplante son père en voulant devenir père, mais il reste un fils coupable que la paternité effraie, ou qui le transforme en personnage muet et violent. Vous pouvez à cet égard voir la pièce de Strinberg « Le père », ou celle de Pasolini « Affabulazione » qui montre très bien le rêve et les impasses du désir de paternité. Au fond c’est le mystère du sacrifice d’Abraham.

Si l’on fait cet approfondissement, on voit bien que ce ne sont pas les pères, mais le patriarcat qui est en cours de disparition. C’est chaque homme pris un par un, qui affrontera son désir de paternité, sans recourir à la mise en scène religieuse qui le protège de son angoisse. C’est déjà le cas et c’est un changement, car depuis les débuts du Monothéisme, le patriarcat a répondu à la question « qu’est-ce qu’un homme » par l’obligation d’avoir une descendance, c’est-à-dire de devenir père. Devenir père masque la question de ce « qu’est un homme » — un homme qui hésite entre masculin et féminin ; sans le parachute divin de la paternité.

Lacan a donné son enseignement dans une civilisation où le Patriarcat régnait et il a repris les mêmes façons de voir. Regardez par exemple les Mathèmes de la sexuation dans le séminaire Encore. Regardez l’écriture de la colonne des hommes. Selon cette écriture, je cite : « À gauche la ligne inférieure “pour tout X phi de X” indique que c’est par la fonction phallique que l’homme comme tout prend son inscription, à ceci près que cette fonction trouve sa limite dans l’existence d’un X par quoi la fonction phi de X est niée, il existe un X pour lequel non-phi de X. C’est là ce qu’on appelle la fonction du père. Le tout repose donc ici sur l’exception posée comme terme sur ce qui, ce phi de X le nie intégralement ». Il n’existe pas de meilleure définition du patriarcat, me semble-t-il ! Comment un homme pourrait-il être un

« tout », contrairement à la femme qui alors serait « pas toute » ? N’est — ce pas impossible ? L’homme aussi est divisé par sa bisexualité. Il est donc également « pas tout ». Et comment serait-il possible que le père ne connaisse pas la castration ? Il ne pourrait y arriver que par la violence : lorsqu’il impose cette castration à son fils. C’est une telle prétention qui a empêché durant des millénaires d’apercevoir ce qu’était un père. Le père apparaissait — soit comme un personnage de cauchemar — soit comme l’acteur d’un fantasme de séduction tout aussi traumatisant. Ce n’est pas la définition du père freudien, qui est mort et castré. Il faut se demander si dans l’avenir d’une nouvelle culture, c’est non pas le « père d’exception », mais chaque homme qui dira « non à la castration », ou plutôt qui essaiera de dire « non », selon une dynamique qui sera celle de son propre désir, propulsé par son destin solitaire. Chaque homme — et non le père — est une exception.

Ce ne sont pas les psychanalystes, mais l’histoire des sociétés modernes qui a remis en cause le patriarcat, et ce qui a été sa justification, c’est-à-dire les religions. Mais de la même façon que la chute du patriarcat ne signifie pas que les pères vont disparaître, de la même façon la chute du patriarcat ne signifie pas la fin de l’esprit religieux, ni un athéisme matérialiste. Peut-on parler d’un athéisme qui garderait le sens du sacré ? Ce sont là des problèmes auxquels nous ne pourrons éviter de réfléchir. Nous ne pouvons pas prévoir encore ce que sera la société qui commence à naître ni ce que deviendront les religions monothéistes qui ont baptisé le pouvoir du patriarcat. Mais une fois ce pouvoir aboli le sens du sacré va-t-il durer sous d’autres formes ?

Le rôle des églises n’est plus directement politique dans les pays occidentaux du moins, mais il est à nouveau directement politique dans plusieurs pays de culture islamique. De sorte que la principale cause de violence dans les dernières semble décennies semble être religieuse. Cela a commencé dès la fin des luttes contre le colonialisme et juste après les échecs du socialisme d’État. Les croyances religieuses ont continué de s’imposer sous une forme laïcisée, ce qui les rend beaucoup plus opaques, et peut-être plus dangereuses. Je vais d’abord examiner l’idée que des guerres de religion masquées sont à l’œuvre et elles se poursuivent sans relâche.

Dans ses livres qui apportent des informations très utiles et des réflexions fécondes, Fethi Benslama a inventé le concept de sur-musulman pour expliquer que les jeunes gens terroristes pervertiraient un Islam qui serait d’essence pacifique. Mais cela correspond-il aux faits historiques ? L’Islam depuis ses débuts, a été djihadiste et s’est lancé dans des guerres qui lui ont permis de conquérir des empires immenses. Le djihad fait partie intrinsèque de la culture musulmane. La même violence est d’ailleurs à l’œuvre dans la chrétienté, qui elle aussi, toujours au nom de la foi, a colonisé une grande partie de la planète en massacrant une bonne partie de ses populations. Donc, je ne crois pas pour ce qui concerne l’Islam, que le concept de sur-musulman soit adapté aux faits actuels. En revanche, pour ce qui concerne la vie moderne on pourrait dire des musulmans dont la vie pratique est laïque qu’ils sont devenus des sous-musulmans. De même que les chrétiens laïcisés qui ne vont plus à la messe se présentent comme des sous-chrétiens. Et je dirais donc qu’en dépit de la baisse de visibilité des religions dans la vie pratique, les rêves d’empire se poursuivent en pire. La chrétienté comme l’Islam restent des cultures conquérantes, et à l’occasion terroristes.

Il me semble donc que la laïcisation n’a pas désenchanté le monde, elle en a fait un enfer où la même violence se poursuit sous des prétextes qui masquent la croyance. Je vais essayer de comprendre un peu plus la laïcisation des croyances depuis le début du siècle des Lumières. C’est une laïcisation progressive, qui s’est produite d’une façon toujours plus massive, au moins en Europe, aux Amériques, en Russie, en Chine, mais elle a laissé intact le moteur de la foi.

Depuis le début des temps les croyances religieuses se sont toujours transformées au cours de l’histoire. Elles sont passées de l’animisme au polythéisme, puis du polythéisme au monothéisme, jusqu’à nos Lumières. Leur vérité a toujours resurgi sous d’autres formes et il faut se demander quelle est cette vérité. Encore une fois c’est la comparaison freudienne de la phylogenèse et de l’ontogenèse qui en donne la clef : la foi prend appui sur ce qui a pris forme dans l’enfance. Elle s’appuie sur l’Unglauben, sur ce qu’il y a d’incroyable dans le rapport au père, un père qui pousse toujours plus à le spiritualiser. C’est cet incroyable qui commande le croyable : c’est-à-dire une croyance forcenée, qui paraît jusqu’à aujourd’hui indestructible. Car qu’est-ce qu’un père ? Il est d’abord aimé, mais comme cet amour a une dimension incestueuse, il fait naître le fantasme de le tuer et de le dévorer. C’est la source des idées délirantes qui formate le désir. Cet amour incestueux fomente un délire au sens du Wahn, c’est-à-dire aussi bien le délire de la psychose que de la névrose. C’est un Wahn qui est au cœur même du désir, et qui fait sa folle insatiabilité. Ce n’est pas le manque qui est au cœur du désir, mais la folie cannibale du rapport au père et l’angoisse d’être féminisé qui active le rejet du féminin et son désir violent. Le « manque » est seulement le masque romantique de l’ignorant. Le « manque » de l’Autre suprême n’est pas le moteur du désir, qui est ou bien le désir du père, ou bien le désir de la femme. C’est le délire qui résulte de ces contradictions, qui commande ces sortes de projections que sont les croyances religieuses dans une rédemption à la fin des temps.

La même indestructibilité se poursuit par exemple, dans notre croyance laïcisée dans le « progrès », qui est une transposition de la foi en la Rédemption et au Jugement dernier qui marquera la fin des temps. Le progrès promet le paradis non plus après la mort, mais sur terre.

Nous pouvons avoir l’impression que dans notre Occident civilisé, les religions ont été mises au second plan par les appétits financiers du capitalisme, qui s’occupe exclusivement de ses profits, sans tenir compte d’aucune croyance. Mais Max Weber nous a appris que le capitalisme protestant — qui domine le monde d’aujourd’hui — n’est qu’une forme de laïcisation du dogme luthérien de la parabole du Bon Semeur : selon ce dogme, il y a depuis toujours dans le dessein de Dieu les « Élus » qui sont rédimés et les « pêcheurs » qui sont condamnés pour l’éternité. À partir de ce dogme s’installe une bipartition systématique, une « loi de la concurrence » imposée par la guerre ou religieusement respectée entre les élus et les damnés, les riches et les pauvres, les cow-boys et les Indiens, les fumeurs et les non-fumeurs, etc.

Le dogme athée de la concurrence qui libère le monde est une croyance religieuse qui prend appui sur la contradiction insoluble du « désir du père » : il y a ceux qu’il a élus et ceux qu’il a damnés. Il projette dans le réel son délire persécuté, puis un délire de rédemption paradisiaque.

La religion apparaît comme une sorte de nécessité psychique qui répète dans la vie extérieure ce qui a été originairement refoulé dans le complexe d’Œdipe. C’est une projection au sens paranoïaque du terme, au moins au moment de la fondation d’une religion, et la foule des névrosés y adhère ensuite parce que la promesse d’une rédemption est un symbole protecteur contre la culpabilité. La religion paraît en ce sens d’un grand secours pour guérir et pour protéger et d’abord faire oublier l’Unglauben. Souvenons-nous que tous les apôtres et Jésus lui — même ont été en même temps des guérisseurs. La croyance est une façon de demander le pardon en oubliant le pardon de quoi, c’est-à-dire du geste parricide lui-même et de son motif, c’est-à-dire la séduction paternelle incestueuse. Dans le monothéisme chrétien, et dans la mystique islamique, Dieu a souvent été appelé « l’époux, le mari », et cela pas seulement par les mystiques : Dieu représente un père incestueux qui a perdu son image et son nom. Tselem Elohim — Je suis celui qui suis. C’est un père séducteur qui pour cette raison, a été en butte à un fantasme parricide. Le pardon de ce crime est alors remis à plus tard, après la mort, à l’heure du jugement dernier, après la fin du monde, après le suicide du djihad. À ce titre la « raison civilisée », c’est-à-dire civilisée par cette croyance — n’est rien d’autre que celle d’un délire qui reste inapparent parce qu’il est collectif. Un temple, une Église, une mosquée le justifie en chantant l’amour de Dieu. La croyance communautaire est une bouée de sauvetage de l’affirmation subjective, c’est-à-dire de la Bejahung : c’est une affirmation collectivisée de la croyance qui contredit l’Unglauben singulier de chacun.

Il est d’usage de dire que la croyance collective chrétienne a perdu de sa puissance, et cela d’abord grâce à quelques découvertes scientifiques, comme celle de Copernic ou de Darwin, jointes sur le plan philosophique aux thèses de Descartes ou de Spinoza. Grâce à ces scientifiques et à ces philosophes serait né le siècle des Lumières.

Je voudrais souligner que l’œuvre de ces scientifiques et de ces philosophes n’a fait que continuer la passion parricide selon les vecteurs historiques que j’ai déjà évoqués : de l’animisme au polythéisme, puis du polythéisme au monothéisme et enfin à la science. Le père n’arrête pas de se casser la figure. La science cherche à tuer Dieu jusque dans son paradis. Elle le poursuit jusqu’au-delà du tombeau. Car depuis le début des temps, la chute du père n’a jamais cessé : il faut spiritualiser ce père incestueux, et c’est ce qui se poursuit sous la forme d’un progrès constant, qui cherche à réaliser le paradis, non plus au ciel, mais sur terre. Une sorte de croyance en la science a pris le relais de la religion, et elle prolonge ce que Freud a appelé « la mégalomanie humaine », c’est-à-dire prendre la place de Dieu : le rêve de Prométhée qui a volé la foudre de Zeus se poursuit.

On aurait pu croire que Descartes avait mis un coup d’arrêt à ce délire religieux. Mais en dépit de ses allures athées, Dieu est toujours la clé de voûte de sa pensée. Descartes a pourtant accompli un progrès immense, c’est que la preuve de l’existence de son Dieu est établie par la raison. Peut-être ne met-on pas assez en valeur la sorte de miracle que Descartes a accompli. Ce n’est plus Dieu qui crée l’homme Tselem Elohim, mais l’homme crée Dieu en un geste parricide, maniaque, qui le fait l’égal du Père du Logos. Le mouvement des étoiles est désormais à la merci de ces calculs, mais plus que tout ce barda d’algorithmes et de mathèmes, le voilà débarrassé de sa culpabilité. Prométhée est désormais maître de sa faute. Le dieu de la raison ne devrait plus inspirer de crainte : c’est une libération de l’action… mais c’est aussi une libération de la violence contre le semblable. C’est une violence qui germe dans la pensée elle-même. Chacun connaît le plus célèbre aphorisme de Descartes : « Je pense, donc je suis ». C’est un solipsisme étrange, car comment serait-il possible de penser tout seul ? Non, la pensée se forme toujours à partir du semblable auquel on s’adresse. C’est comme si le semblable n’existait plus dans le solipsisme cartésien. La guerre s’installe ainsi au cœur de la pensée. La guerre germe ainsi dans la pensée elle-même : elle se poursuit et s’étend, sous les formes laïcisées. Souvenons-nous que celui qui est peut-être le plus grand philosophe du vingtième siècle Heidegger fut un nazi, et qu’il n’est jamais revenu et n’a jamais critiqué son nazisme jusqu’à sa mort. Pourquoi la pensée s’affirme-t-elle avec cette violence ? C’est qu’elle est faite pour refouler, pour masquer le désir inconscient, un désir dont Dieu, ou la Femme sont les premières figures. C’est ce désir inconscient que la psychanalyse est faite pour entendre – et que son acte réduit à sa croyance d’enfance.

Après ces généralités sur la laïcisation, il semble bien que nous soyons dans les conditions d’une guerre de religion masquée et continuée. L’Islam est une religion qui s’est voulue pré-mosaïque : il se réclame seulement du geste d’Abraham. Après lui Moïse et Jésus auraient perverti le message de son sacrifice. L’Islam a donc pu prétendre être plus pur que tous les autres monothéismes. C’est la religion la plus patriarcale et la plus anti-féminine de toutes. Je pourrais ajouter en marge que si l’Islam est polygame c’est peut-être bien parce qu’il se déclare pré-Mosaïque. Le meurtre de Moïse a fait naître une culpabilité qui rend monogame. Cela fait plus civilisé. Mais — mis à part cette ambition de l’Islam d’être la plus pure — les autres monothéismes sont tout aussi patriarcaux, tout aussi guerriers. Ils sont tout aussi marqués par le rejet du féminin, toujours à cause de ce choix forcé qui s’impose entre l’amour de Dieu le père, ou bien celui de la femme. Je l’ai dit, c’est la même croyance que celle de « l’Homme aux rats » décrit par Freud, il craignait que son père ne meure chaque fois qu’il faisait l’amour avec une femme. C’est la crainte elle-même d’être séduit et féminisé par le père, comme dans le délire de Schreber, qui lui aussi a bel et bien fondé une religion. N’est-ce pas cette crainte d’être féminisé qui est le ressort d’une guerre à l’infini entre les hommes ? Il faut savoir lequel des deux protagonistes est masculin et lequel est féminin.

Oui, les guerres de religion masquées ou ouvertes se poursuivent sans relâche avec la destruction des états, les bombardements quotidiens dont les médias parlent à peine et que personne n’oserait qualifier de « terrorisme » – mais le massacre d’innocents n’est-il pas le même ?[1]  Et puis chacun connaît le résultat : c’est l’exode massif des peuples de ces pays. Nous détruisons toutes leurs structures d’État… et maintenant nous sommes si bons et tellement civilisés de les laisser mendier dans nos rues et dormir sur notre sol (lorsqu’ils arrivent à s’enfuir et ne se noient pas au cours de leur exode).

La guerre se poursuit avec autant de virulence sur le terrain des idées. Parmi les nombreuses analyses sociologiques, politiques et même psychanalytiques de la terreur Djihadiste, presque aucune n’en parle comme de conséquences du monothéisme et de la destruction des États du Moyen-Orient. Nos idéologues bombardent ces arriérés que sont ces peuples avec la même supériorité aérienne que notre aviation de chasse. Ils analysent en finesse la psychologie du Djihadiste et de l’adolescent des banlieues.

Si l’on met dos à dos les condamnations mutuelles, le résultat n’est-il pas la mise en opposition d’une conception monothéiste contre une autre ? Les brillantes analyses des psychologues, politologues, sociologues et même psychanalystes affirment en réalité la supériorité d’une Culture sur une autre, et justifient un écrasement systématique qui se poursuit, depuis le démantèlement de l’empire Ottoman en 1926.

La civilisation, la nôtre et celle des autres sont donc menacées par des guerres de religions masquées. Mais après tout, ne vaut-il pas mieux que ces civilisations guerrières, appuyées sur le monothéisme, laissent la place à une autre ? Il faut se souvenir que la Science est la fille de Prométhée, qui vola sa foudre à Zeus et Zeus depuis nous divise. Et Zeus nous a envoyé Pandora, la Femme qui tient nos cœurs dans le tourment. Et c’est bien par elle en tout cas que nos civilisations patriarcales meurtrières sont mises en cause, comme je l’ai dit tout à l’heure.

Dans les motifs des guerres monothéistes, il faudrait souligner ce qui me semble son point le plus sensible : c’est l’angoisse sexuelle du féminin qui en est le fil rouge. Elle exacerbe les réactions extrémistes actuelles, même si elles s’enracinent sur des problèmes d’adolescents de banlieues perturbés et en quête d’idéaux sacrificiels.[2]

Le terrorisme est le fait des hommes, de leurs violences sacrificielles pour l’amour d’un père divin. Ce sont les mêmes fous de dieux qui voilent, mutilent, asservissent des millions de femmes. Les femmes étaient majoritaires dans les manifestations tunisiennes et égyptiennes. N’y a-t-il pas une relation entre leur rôle révolutionnaire et les réactions terroristes qui ont ensanglanté l’actualité ?

La conclusion de ces remarques schématiques devrait être que le mouvement de l’histoire pousse les religions vers la sortie. Ce mouvement va sans retour de l’animisme vers les Lumières. Depuis le début des temps, la chasse au père n’a jamais rebroussé chemin. Le pouvoir des Églises devrait, un peu plus tôt, un peu plus tard s’amenuiser, et peu importe les jugements de valeur. En fait, les jugements de valeur importent et il vaut mieux que les religions disparaissent. Ce point de vue oublie pourtant la leçon principale : c’est que l’esprit religieux n’est qu’un retour du refoulé qui va s’imposer sous d’autres formes.

Dès le début de la vie le refoulement des pulsions veut dire que toutes nos sensations sont investies par notre animisme propre. En refoulant les pulsions, le monde extérieur se peuple à proportion de démons et d’anges, c’est-à-dire de la part de nous-mêmes que nous rejetons à chaque fois que nous affirmons notre subjectivité. C’est notre religion la plus intime dont nous ne nous passerons jamais. Ce premier étage de la vie religieuse peut toujours resurgir dans une dimension irréelle qui rend le monde épiphanique, nimbée d’une aura sacrée. Le monde que nous percevons est habité par nos pulsions : c’est-à-dire par ce que nous y projetons : traduit en termes religieux, il s’agit de notre âme. C’est une source de l’esprit religieux qui ne disparaîtra pas. L’esprit religieux a partie liée dès le départ avec cet inconscient. La vie psychique s’oriente ensuite selon un désir qui donne une place divinisée à une figure paternelle, et met le féminin à la place d’un tabou — le phénomène de la croyance religieuse n’est qu’une conséquence de ces déboîtements du refoulement. Ce niveau œdipien du religieux se vectorialise en allant de l’animisme, au monothéisme, et son dernier avatar a une dimension scientifique.

Il y a par exemple un ravage de la science qui fonctionne comme une religion, auquel nous avons affaire : c’est celui de la psychiatrisation neuroscientifique du champ de la santé mentale. Voilà un bel exemple de mise en « religion » de la science. Cela n’empêche pas de se servir d’un savoir qui prouve le contraire pour nier la spiritualité du sujet (par le terme provisoire « spiritualité » j’entends que le sujet n’est pas localisable dans son corps), et les neurosciences le démontrent malgré elles. Je fais ce raccourci tout de suite pour montrer que cet usage de la science est religieux : il assure une collectivité de son refoulement. Par exemple, les neurosciences ne savent pas localiser le sujet dans le cerveau ni délimiter l’aire de la conscience ou celle de l’inconscience. Un enfant à qui on ne parlerait pas meurt. Ce sont quelques évidences énormes, mais cela n’arrête pas le délire scientifique, car c’est devenu une croyance collective utilisée pour refouler l’inconscient.

La psychanalyse a un rôle culturel, très politique, parce qu’elle réduit les croyances collectives à la religion personnelle de chacun. J’ai dit que l’incroyable de Unglauben avait comme conséquence la projection et les croyances délirantes. La psychanalyse ne travaille que sur l’Unglauben, c’est-à-dire sur l’assise infantile de fantasmes si contradictoires qu’ils cherchent leur solution dans une croyance collective. Dans la comparaison entre phylogenèse et ontogenèse, il ne s’agit pas d’une relation symétrique. Car l’infantile précède sa projection communautaire. Par conséquent l’analyse de l’infantile devrait défaire les croyances collectives, et les ramener à la religion individuelle de chacun. Ce noyau de l’enfance ne disparaîtra jamais, et le sens de ce « sacré » demeurera. En ce sens, la psychanalyse concerne une dimension sacrée, qui défait sa ritualisation dans la collectivité. Elle ramène la religion communautaire à sa genèse individuelle. L’athéisme psychanalytique, consiste à ne plus croire aux dieux des autres, et poursuit le débat de chacun avec ses anges, car l’existence des anges est certaine, contrairement à celle de Dieu : Pater semper incertus.

Il n’est pas assuré, mais probable que la psychanalyse perdrait son autorité et son hégémonie si elle se renfermait aussi bien dans les religions de l’ancienne société, que dans celle qui s’appuie sur la

« science », y compris ses figurations pseudo-mathématiques et topologiques. Ce ne sont au mieux que des illustrations d’après-coup. Il s’agit en somme de rester fidèle au désir, c’est-à-dire à la découverte initiale de Freud. Dès leur naissance les enfants répètent, ils répètent dans leurs rêves, ils répètent ce qui s’est passé pendant la journée. Ils répètent le scénario d’une séparation d’avec leur mère dont ils ne veulent pas, mais qu’ils veulent quand même, parce que le risque de l’inceste les angoisse. C’est une séparation qui les pousse en avant, dans la nostalgie de ce qu’il y avait avant. Ils répètent en rêve, mais en rejouant ce qu’il s’est passé à leur profit. C’est une répétition à l’envers que le désir met en tension. Une fille séduite cherche à séduire, un enfant battu cherche à battre, etc. Le désir n’a pas d’objet : il est pure répétition inversée ou non. Le symptôme, par exemple, est une répétition qui ne s’inverse pas et noue un événement passé à ce qui arrive au présent. C’est cette répétition douloureuse qu’il faut dénouer pour aller de l’avant. À quoi sert la psychanalyse sinon à rendre sa liberté au désir ligoté par le symptôme ? Le désir répète d’abord tous les événements traumatisants, et parmi eux, le plus décisif est le partage de la bisexualité, qui a comme conséquence le désir du masculin pour le féminin, et réciproquement. C’est le désir que nous éprouvons tous les jours, n’est-il pas vrai ? C’est une répétition qui cherche à remédier à la séparation de la moitié du genre de chacun : le désir devient ainsi un désir sexuel de l’autre sexe, et son tracas qui jamais ne cesse tire le fini dans l’infini.

La pratique psychanalytique soulage la souffrance lorsqu’elle libère le symptôme et qu’elle rend le désir à sa poésie. Shakespeare écrivit que… : « Nous sommes tissés de la même étoffe que nos rêves, et notre vie infime est cernée de sommeil. » C’est dans cette nuit que la psychanalyse oriente celui qui parle de ses pensées intimes. La poésie rime, elle répète — elle aussi — elle d’abord. C’est un modèle pour le psychanalyste qui doit entendre les répétitions — c’est-à-dire les rimes — qui insistent dans la parole.

Pour ma part, je ne suis pas lacanien pour les mathèmes de Lacan, pour ses nœuds, ses graphes etc., mais pour son geste solitaire, nostalgique, poétique. Chacun peut constater que les psychanalystes ne sont pas d’accord entre eux. Il existe plusieurs écoles, et chaque analyste invente même sa propre théorie spontanée. Mais toutes ces théories viennent après la pratique. Les théories de la psychanalyse sont nombreuses, mais il n’y a qu’une seule pratique : c’est celle du divan et du fauteuil, qui permet d’entendre sans interférences les répétitions dans la parole, et de les rendre à leur poésie. C’est la pratique de la musique la plus intime : elle est sans équivalent et elle donne à la psychanalyse un grand avenir.

[1] Depuis 2014, l’aviation française a effectué 5 000 bombardements sur les  pays  du Moyen-Orient. En un an, l’armée anglaise a effectué 1 300 frappes. Les treize pays frappeurs ne reconnaissent que 152 victimes civiles

[2]  Et cela même s’il s’agit d’une réplique politique à la destruction préméditée des États du Moyen-Orient, à commencer par les États laïques.