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Jean-Louis Rinaldini / Le sexisme en progrès ?

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Dans son dernier rapport annuel du 22 janvier 2024, le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCE)[1] tape fort… et juste, dès les premières lignes. Le sexisme commence à la maison, continue à l’école et explose en ligne. Il est inoculé dès le plus jeune âge dans les trois incubateurs les plus puissants de la société : la famille, l’école et le numérique.

Les parents, sans même s’en rendre compte, reproduisent les schémas genrés les plus traditionnels. Le système d’enseignement perpétue les inégalités, malgré la mixité. Et Internet, comme tout outil de communication, est à la fois la meilleure et la pire des choses : la meilleure pour relayer les combats des femmes ; la pire en véhiculant, dans ses contenus les plus vus, stéréotypes et violences sexistes et sexuelles.

C’est donc le principal enseignement de cette troisième vague du « baromètre sexisme », qui constate que loin de reculer, le sexisme s’ancre, voire progresse.

On ne manque pas généralement d’être dubitatif devant l’avalanche des pourcentages qui aujourd’hui alimentent le flux continu des informations qui nous inondent le plus souvent pour justifier de façon subreptice certaines thèses, décisions, ou choix politiques à venir… et qui fonctionnent comme effet de vérité. Le chiffre est « la preuve que… » il vient justifier en tant que discours du maître des contraintes nouvelles à promouvoir pour le… sujet. Mais ici, reconnaissons-le, et cela est clairement annoncé, il s’agir de rendre compte de l’état de l’opinion, des perceptions et des représentations qui sont livrées à la réflexion de chacun.

Des clichés et stéréotypes chez les deux sexes

Les stéréotypes se renforcent, notamment chez les hommes. Conséquence d’une adhésion aux rôles sociaux genrés ou d’une pression sociale subie, les personnes sondées ont du mal à se détacher des stéréotypes associés à leur genre. En effet, on observe chez les hommes une adhésion toujours plus forte aux stéréotypes masculinistes et chez les femmes une injonction importante à la féminité : 70 % des hommes pensent qu’ils doivent prendre soin financièrement de leur famille pour être respectés. 70 % des hommes pensent encore qu’un homme doit prendre soin financièrement de sa famille pour être respecté dans la société (et 63 % des femmes le pensent !) ; 31 % pensent qu’il faut savoir se battre (27 % des femmes), 13 % qu’il faut avoir beaucoup de partenaires sexuels (7 % des femmes) ; 78 % des femmes pensent que, pour correspondre à ce qu’on attend d’elles dans la société, il faut qu’elles soient sérieuses (70 % des hommes pensent la même chose), 60 % qu’elles soient discrètes (45 % des hommes), 52 % qu’elles aient des enfants (41 % des hommes), 48 % qu’elles aient peu de partenaires sexuels (37 % pour les hommes).

Quel que soit le genre concerné, les clichés de genre sont massivement diffusés dans la société et s’avèrent encore plus ancrés cette année. À titre d’exemple : L’idée « qu’il est plus difficile pour les hommes de pleurer que pour les femmes » prend 3 points auprès des hommes cette année (42 %), que « les hommes sont meilleurs en maths » 4 points (17 %), que la contraception « est une affaire de femmes » 4 points (26 %) et le « barbecue une affaire d’hommes » 3 points (26 %) ;  l’idée que « les femmes sont naturellement plus douces que les hommes » progresse de 3 points chez les femmes (53 %) et l’idée « qu’il est normal que les femmes s’arrêtent de travailler pour s’occuper de leurs enfants » gagne 7 points (34 %).

Il semble que pour contrer la montée en puissance des discours féministes dans le débat public, la « résistance s’organise »laissant prospérer largement « comportements machistes » et autres réflexes masculinistes, signe d’une « hostilité face à l’émancipation des femmes », alerte le HCE. La preuve ? Seuls 35 % des hommes de 25 à 34 ans s’insurgent qu’à poste égal, un homme ait un salaire supérieur à une homologue féminine, contre 78 % des femmes du même âge.

Aux petites filles, l’injonction à la maternité et la domesticité

Or, même quand ils vivent ensemble, filles et garçons rapportent ne pas avoir été élevés de la même manière dans la sphère familiale. Ceux qui ont grandi avec un enfant du genre opposé sont encore plus nombreux à constater des différences ; ils ne sont que 21 % à estimer qu’ils ont été éduqués de la même manière indépendamment de leur genre. La féminité et la masculinité sont des rôles attribués très tôt au sein même de la famille et sont souvent perçues comme des différences « naturelles » (36 % des sondés pensent encore que les inégalités sont dues à une différence naturelle). Ce postulat entraîne une spécialisation des rôles de chacun » chez les garçons, on valorise la force, la compétition, le mépris de la faiblesse, voire du féminin. Chez les filles, on valorise l’écoute, l’empathie, la douceur et la docilité.

Les jouets s’en ressentent : aux petites filles, l’injonction à la maternité et la domesticité via les poupées et les objets ménagers, aux petits garçons, les camions et superhéros. Et en toute logique, les trois quarts des filles faisaient le ménage enfants, contre seulement 42 % des garçons.

Sans surprise, cette répartition genrée des rôles, « autoréalisatrice » selon le HCE, perdure à l’école. De la répartition de la parole, au partage des cours d’école et terrains de jeux (aux garçons, le centre de la cour, aux filles, la périphérie) : le traitement différencié y est tel que près de la moitié des 25-34 ans (49 %) disent l’avoir vécu. Ce qui n’est pas sans conséquence sur l’orientation des élèves : « Cette différenciation primaire va déterminer les possibles pour le développement et les choix respectifs des garçons et des filles […]. Surtout, elle va avoir des conséquences en termes d’inégalités professionnelles structurelles : en dépit d’une meilleure réussite des filles à l’école (en termes de durée moyenne des études, de niveau moyen des diplômes, de taux de réussite aux examens), elles sont toujours sous-représentées dans les filières prestigieuses et porteuses d’emploi », alertent les auteurs.

Les plateformes numériques : caisse de résonance des stéréotypes de genre

Sournoisement inoculées, ces discriminations vont ensuite être consolidées par les réseaux sociaux et la sphère numérique, « véritable caisse de résonance des stéréotypes de genre », selon le HCE, qui a passé au crible les 100 contenus les plus vus des principales plateformes. Bilan : sur Instagram, 68 % diffusent ces stéréotypes, et jusqu’à 88 % sur YouTube. En ce qui concerne TikTok, les vidéos dites humoristiques sont dominées par des représentations dégradantes et humiliantes des femmes (42,5 %). Plus étonnante, l’assignation à des rôles genrés est déjà présente dès les contenus jeunesse de la plateforme vidéo : non seulement les adultes féminines ont rarement le rôle principal (dans seulement 53 % des cas, contre 84 % pour les hommes), mais en plus, elles sont largement mises en scène en tant que figure maternelle. Bien sûr, les activités sont aussi solidement ségréguées : papa « chasse les voleurs » et « part en voyage d’affaires », tandis que les personnages féminins, eux, déclament des niaiseries surannées comme : « Je veux être jolie comme une princesse. »

Le Haut Conseil à l’égalité formule une série de recommandations claires pour tenter d’endiguer ce sexisme français, à commencer par l’éducation : une fois de plus, inlassablement, l’instance rappelle l’urgence d’appliquer la loi de 2001 sur l’éducation à la sexualité, avec une « obligation de résultats », et propose aussi de créer un corpus de documents de référence sur ces sujets, ainsi que de former obligatoirement tous les personnels de l’Éducation nationale et de la petite enfance à l’égalité. Pour ce qui est du numérique, le HCE suggère de mettre en place une auto-régulation annuelle des contenus par les plateformes, sous contrôle de l’Arcom ; ainsi que des quotas dans les filières du numérique et de l’informatique, pour que les filles y soient davantage représentées. Enfin, puisque des moyens légaux existent déjà pour sanctionner le sexisme, le HCE appelle à les utiliser, ce qui pourra notamment se faire « en augmentant les moyens humains et financiers de la justice », estime-t-il, rappelant que ce sexisme généralisé fait partie d’un continuum de violences plus larges à l’égard des femmes. Selon les dernières données du ministère de l’Intérieur, en 2022, 244 300 femmes ont signalé des violences conjugales aux forces de l’ordre, soit 15 % de plus que l’année précédente.

[1] Voir le site du HCE. Depuis la loi relative à l’égalité et la citoyenneté du 27 janvier 2017, le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCE) a la mission d’élaborer et de remettre au Premier ministre et au ministre chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité, et de l’Égalité des chances un état des lieux du sexisme en France. Pour la troisième année consécutive, le « baromètre sexisme » mené par l’institut Viavoice pour le HCE permet de rendre compte des perceptions de l’opinion face aux inégalités de genre, de restituer le vécu des femmes et de mettre en lumière la zone d’acceptabilité des situations sexistes, des stéréotypes et des clichés. Terrain en ligne réalisé du 15 au 30 novembre 2023, auprès d’un échantillon de 3 500 personnes résidant en France métropolitaine, échantillon représentatif de la population française âgée de 15 ans et plus. Représentativité assurée par la méthode des quotas appliquée aux critères suivants : sexe, âge, profession, région et catégorie d’agglomération.