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Agnès Giard / Vous avez dit « beau sexe » ?

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Texte publié sur le site de Libération, Blog Les 400 culs/dossier le 18 mai 2024. Illustration issue de la série de Marc Martin, mettant en scène Mathis Chevalier, un ex-champion de MMA. « On m’a traité de pute », 2023 (Marc Martin).

Contrairement aux idées reçues, c’est le corps masculin qui fit longtemps l’objet d’une mise à nu dans l’art occidental. Intitulée « Tomber des nu(e)s », une exposition à Paris invite le public à revoir ses croyances : le « beau sexe » n’est pas celui qu’on croit.

La galerie parisienne Obsession expose jusqu’au 8 juin une série photo de l’artiste Marc Martin qui offre l’occasion… de tomber des nus. Le corps ici mis « à poil » est celui de Mathis Chevalier, un ex-champion de MMA, dont la plastique rappelle celle des marbres de la Grèce antique. S’inspirant de personnages sculptés ou peints, mais aussi de stars du cinéma, Mathis reproduit leurs postures au fil de mises en scène traversées par le même message : c’est beau, un homme. Qu’il se recroqueville sur une carcasse de voiture (dans la même position que le Jeune homme assis au bord de la mer de Flandrin) ou qu’il imite Brad Pitt dans Fight Club (seulement vêtu de lunettes de soleil et d’un peignoir), Mathis Chevalier revisite les figures de style viriles avec un sens aigu de l’autodérision.

Nu mâle : même pas mal

Il s’agit de montrer, tout d’abord, que le nu est une forme d’art qui a longtemps relevé du « privilège » masculin. N’en déplaise aux militantes, les musées et les églises contiennent bien plus d’hommes déshabillés que de femmes. « Jusqu’au XVIIe siècle, la plupart des nus sont des hommes », confirme Lorenz Baumer, professeur à l’Université de Genève. Reprenant la formule célèbre énoncée en 1956, par l’historien d’art Kenneth Clark — « Le nu est une forme d’art inventée par les Grecs au Ve siècle av. J.-C. » — Lorenz Baumer précise : « Seul un homme, chez les Athéniens, est susceptible d’incarner la beauté. Le nombre d’or est d’ailleurs calculé d’après le corps masculin, jugé parfait. Dès l’époque archaïque, on voit donc apparaître la répartition des rôles : d’un côté les hommes nus, de l’autre les femmes vêtues. »

Il faut attendre Praxitèle, vers 350 avant J.-C., pour voir apparaître des déesses nues. L’Aphrodite de Cnide, sortant du bain, une main devant le pubis, inaugure un genre que Lorenz Baumer qualifie d’intimiste : les sculptures ne représentent plus forcément des entités allégoriques, mais des êtres aux allures humaines saisis dans leur quotidien. « Ce type de statuaire obtient du succès, explique l’historien. Pour autant, elle ne remet pas en cause la prééminence du style classique, strictement compartimenté : hommes nus, femmes vêtues. » Au Moyen-Age, le nu, synonyme de péché, perd son statut de genre noble en art. À la Renaissance, puis durant le néo-classicisme, il redevient légitime de s’intéresser au corps, mais… surtout le masculin, car l’Église veille au grain. L’homme se fait alors canon. « Le prestige de l’anatomie virile est tel que ses proportions servent de modèle pour mesurer le monde. » Selon Lorenz Baumer, pendant des siècles, l’art occidental accorde la préséance aux hommes, déniant aux femmes le droit d’être nues. Quand elles le sont, des puritains crient à l’indécence.

De façon révélatrice, ces mêmes puritains n’osent que rarement s’en prendre aux nus masculins. Profitant de cette faille, Marc Martin fait prendre à Mathis Chevalier les poses acrobatiques de statues célèbres comme le Faune Barberini (IIIe siècle av. J.-C.), qui se relâche sans pudeur, totalement offert, ou comme le Spinario, une statuette de bronze (Ier siècle av. J.-C.) montrant un garçon assis qui se retire une épine du pied : la posture, inhabituelle, favorise l’écartement des cuisses. Sur la photo de Marc Martin, de même que sur la statue, les génitoires sont bien en vue, renvoyant le public à ses propres contradictions.

Chute de reins coupable ?

Pourquoi, quand le modèle est mâle, sa nudité semble-t-elle plus acceptable ? Dans Tomber des nu(e) s, chaque image répète la question, au fil de détournements mutins. Qu’il pose en martyr chrétien, ou en sosie de Belmondo, Mathis Chevalier démontre que le « mâle » n’est qu’une somme de clichés érotiques. Sur certaines photos, il s’amuse même à répliquer les postures emblématiques de figures féminines : le voilà qui pose en Vénus au miroir, par exemple. Allongé nu de dos, il s’alanguit comme la modèle du célèbre tableau de Velasquez qu’une suffragette taillada de 7 coupsau hachoir, en 1914. Offrant ses fesses lascives au regard, galbant le creux de ses hanches, Mathis Chevalier invite le public à juger : sa chute de reins relève-t-elle du délit d’« objectification » ? Mérite-t-elle une sévère correction ? Jouant sur la frontière qui sépare l’obscène de l’ironie, Mathis Chevalier reproduit aussi la posture iconique de Madonna, faisant de l’auto-stop, nue, dans les rues de Miami : sur la photo de Marc Martin, seulement vêtu de talons hauts et d’un petit sac à main, l’athlète hèle des voitures sur une route de banlieue, près de Grigny.

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Tomber des nu(e)s, exposition de Marc Martin et Mathis Chevalier, du 24 avril au 8 juin 2024, galerie Obsession, 5 passage Charles Dallery 75011 Paris. Rencontre avec Marc Martin et Mathis Chevalier menée par Boris Gasiorowski le 18 mai à partir de 15 heures. Accès libre et gratuit.
Tomber des nu(e)s, éditions Agua, 2024.