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Yann Diener / Le bestiaire lacanien (4) : le sphinx

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Nous sommes maintenant dans les temps reculés de l’Antiquité grecque, dans la région de Thèbes, en Béotie. Sans savoir qu’il s’agissait de son père, Œdipe vient de tuer Laïos, le roi de Thèbes, qui lui barrait le passage sur la nationale 10. Œdipe veut entrer dans Thèbes, mais les portes de la Cité sont sévèrement gardées par le Sphinx. (En fait, en Grèce, on dit la Sphinge ; c’est le sphinx égyptien qui est de sexe mâle.) Mi-femme, mi-bête, la Sphinge pose des colles à ceux qui veulent entrer dans Thèbes, et fait mourir ceux qui répondent à côté. Elle soumet Œdipe à une énigme particulièrement difficile : « Quel est l’animal qui marche à quatre pattes le matin, à deux pattes la journée, et à trois pattes le soir ? »

Dans la mythologie grecque, la Sphinge a une tête et un buste de femme sur un corps de lion, avec des ailes de rapace. C’est un personnage décrit comme avide de sexualité violente. Elle trouvera des équivalents jusque dans des contes européens, notamment sous la forme de la Serpolnica, une femme monstrueuse qui faisait passer des épreuves aux jeunes gens avant de pénétrer leur bouche avec son énorme langue. Il y avait de quoi intéresser le jeune Freud, qui a vite compris que tout un chacun pouvait faire l’expérience d’Œdipe confronté à la Sphinge. Freud en a fait un complexe, le fameux complexe d’Œdipe.

Alors, vous avez trouvé ? D’après vous, quel est cet animal qui a quatre pattes le matin, deux la journée, et trois le soir ?

En fait, pour résoudre cette énigme, il faut s’appeler Œdipe… et aussi connaître le grec ancien. La solution du problème est en effet contenue dans son énonciation en grec. C’est à la fois un rébus et un poème en rimes : « Quatre pieds : quadripus/deux pieds : dipus/trois pieds : tripus », dit la Sphinge. « — Œdipus ! » répond Œdipe, en faisant la rime.

Oui, cet animal, c’est l’homme, c’est Œdipe comme représentant des hommes. (Le bébé marche à quatre pattes, l’adulte marche sur ses deux pieds, et les vieux marchent avec une canne, ce qui leur fait trois pieds.)

Victorieux, Œdipe libère la Cité du monstre sanguinaire, il est fait roi de Thèbes et se retrouve dans le lit de la veuve Jocaste. Il apprendra un peu plus tard que Laïos était son père et que Jocaste est sa mère. Aïe. Dérèglement de l’ordre du monde. Le fléau de la peste s’abat sur Thèbes. En répondant à la Sphinge, Œdipe a posé un savoir sur l’homme, mais il s’est éloigné de sa propre vérité. D’ailleurs, quand il découvre ses crimes, il s’empresse de se crever les yeux. Peut-être pour continuer à ne rien voir de ce qu’il fait, pour rester aveugle à ce qu’il déclenche autour de lui.

Quelques siècles plus tard, en 1967, Lacan s’était saisi de la figure de la Sphinge pour préciser la distinction entre savoir et vérité. Dans son séminaire La Logique du fantasme, il disait ainsi que « la Sphinge, c’est ce qui se présente chaque fois que la vérité est en cause : la vérité se jette dans l’abîme quand Œdipe tranche l’énigme[1] ».

Aujourd’hui, nous croulons sous des montagnes de savoir, mais cela ne nous empêche pas de fermer les yeux sur des vérités très dérangeantes. Quels crimes le dérèglement actuel de l’ordre du monde, le dérèglement du climat, vient-il nous rappeler ? Nous avons commis des crimes contre la planète et nous cherchons des responsables autour de nous. Nous ne mourrons pas de la peste, mais des pesticides et d’autres saloperies de notre invention. Énigme contemporaine : pourquoi cette passion de l’ignorance ? Nous sommes devenus la Sphinge meurtrière, nous sommes à la fois l’énigme et la solution de l’énigme.

La prochaine fois, pour clore ce bestiaire lacanien, nous parlerons justement de l’homme. L’homme, cet animal de terrier.

[1] La Logique du fantasme, de Jacques Lacan, séance du 26 avril 1967. Ou sur le site du GNIPL ici.

« Et c’est, vous le savez, ce que désigne le mythe d’Œdipe. Sans la notion que ce savoir — que ne figure que l’énigme, et qu’elle soit ou non raisonnée — que ce savoir, dis-je, est intolérable à la vérité ; car la Sphinge, c’est ce qui se présente chaque fois que la vérité est en cause : la vérité se jette dans l’abîme quand Œdipe tranche l’énigme. Ce qui veut dire qu’il montre là, proprement, la sorte de supériorité, d’ubris comme il disait, que la vérité ne peut pas supporter.

Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire la jouissance en tant qu’elle est au principe de la vérité. Ça veut dire ce qui s’articule au lieu de l’Autre, pour que la jouissance — dont il s’agit de savoir là où elle est — se pose comme questionnant au nom de la vérité. »