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Alexandra Bourcier / L’amour courtois

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Texte publié le 12 avril 2026 et à retrouver sur l’hebdo-blog. Illustration Le Baiser de Gustav Klimt.

Les réseaux sociaux, et tout particulièrement leurs messageries instantanées, sont devenus incontournables dans la rencontre amoureuse. Nous sommes passés de l’ère des petits mots discrètement glissés dans le cartable à celle des DM (Direct Messages). Venir parler de tout et de rien avec une personne que l’on n’a jamais rencontrée, ou prendre des nouvelles d’une personne croisée au collège ou au lycée, initie une phase de séduction avec celui ou celle qui suscite le désir.

Les messageries privées favorisent la mise à distance des corps, si caractéristique de notre époque. Il n’est pas rare d’entendre certains sujets dire qu’ils sont en couple sans même qu’un baiser ait été échangé. Pendant des mois, certains vont s’adresser des messages romantiques, envoyer des photos choisies, filtrées et mises en scène. Les réseaux sociaux matérialisent le lieu où se déploie le jeu de l’amour et du désir : attendre une réponse de l’autre, interpréter un « vu » ou un émoji, être ou ne pas être disponible… Une intimité factice se crée avec un autre fantasmé.

À l’idéalisation succède bien souvent une autre période, bien moins tempérée. Le désir, jusque-là maintenu dans un espace contrôlé, laisse place à la dépréciation et surtout à la jouissance : demande de photos intimes ou pornographiques – le sexting ; sexualisation et érotisation rapide des échanges. Ce moment intervient lors de la rencontre réelle ou lorsque l’un des deux accède à la demande de l’autre d’« être ensemble », y compris à distance. La mise en relation provoque une désidéalisation de la personne imaginée, qui tombe alors de son piédestal. Lorsque la rencontre « en chair et en os » se réalise, elle provoque gêne, embarras, déception ou devient trop intense. Que ce soit dans l’un ou l’autre cas, l’objet idéalisé chute au rang de déchet.

Nous retrouvons là les deux statuts de l’objet développés par Lacan dans l’amour courtois : l’idéalisation et l’obscène. Le chevalier aime la Dame dont il se prive au prix d’un certain nombre de sacrifices, le poète en chante les louanges. Ainsi inaccessible, la Dame se dépersonnalise. Chevaliers et poètes désirent au-delà d’elle. Derrière l’idéalisation de la Dame se profile la Chose. Dans la sublimation, dont l’amour courtois est un paradigme, l’autre face de l’objet n’est jamais loin. Lacan s’appuie sur un poème qu’il qualifie de pornographique d’Arnaud Daniel : « Cette Chose [ … ] est en quelque sorte dévoilée avec une puissance insistante et cruelle.[1] »

Dans le Traité de l’amour courtois, écrit vers 1184 et que Lacan évoque dans son Séminaire L’Éthique de la psychanalyse, les deux statuts de l’objet étaient déjà présents. Il s’agissait d’un véritable manuel pour apprendre à maintenir l’amour – un amour idéalisé[2] – et qui, contre toute attente, se retournait en critique de l’amour où la femme est accablée de tous les vices.

La Dame comme La femme sont une fonction, elles ne sont pas incarnées. De tout temps, mais peut-être de manière plus dévoilée aujourd’hui, à trop vouloir chercher La femme, « on la diffâme[3] ».

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.‑A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 193.

[2] Cf. Le Chapelain A., De amore. Traité de l’amour courtois, Paris, Klincksieck, 2002.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.‑A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 79.