Norbert BON / Les Rayons et les Ombres

Texte publié le 8 avril 2026 et à retrouver sur le Site de l’ALI D’autres scènes. Illustration: Photogramme du film.
« Car les hommes, troublés de ces métamorphoses,/Composent leur sagesse avec trop peu de choses. /Tous ont la déraison de voir la Vérité/Chacun de sa fenêtre et rien que d’un côté. »
Victor Hugo
« Les rayons et les ombres » est le titre du dernier film de Xavier Giannoli fondé sur l’histoire réelle de Jean Luchaire, homme de gauche, pacifiste, ami d’un professeur allemand francophile qui deviendra ambassadeur d’Allemagne à Paris en 1940. De cette position humaniste, Luchaire glissera peu à peu vers la collaboration, y entrainant sa jeune fille Corinne, actrice star quelque peu débauchée, à qui il transmettra en sus la tuberculose qui mettra fin à sa carrière. A la libération, réfugiés à Sigmaringen avec le gouvernement de Pétain et Louis Fredinand Céline, puis arrêtés dans leur fuite vers la Suisse, ils seront jugés et condamnés, lui à être fusillé, elle a dix ans d’indignité nationale. Le film rapporte cette histoire tragique, racontée en voix off par Corinne après la guerre, sous forme de flashbacks où apparaissent aussi, en contrepoint, les figures de personnes ayant résisté à la tentation collaborationniste, notamment le père de Jean Luchaire qui désavouera publiquement son fils dans une lettre ouverte publiée par Le Figaro.
Accueilli, à de rares réserves près, très favorablement par la critique, tant pour sa puissance évocatrice que pour sa virtuosité formelle, ainsi que par les spectateurs qui en sortent touchés, bouleversés, ce film est assurément un exemple de sublimation, au sens précisé par Lacan, de pouvoir cerner par le beau le réel le plus abject, la proximité de la Chose.
C’est pourquoi les quelques critiques portent sur un double aspect : le risque de « mêler l’empathie et la réprobation » (Libération)[1] et/ou d’enserrer « dans un bel écrin parfois problématique, les collusions avec l’occupant nazi. » (L’Humanité)[2]… Tandis que Le Monde y voit une mise en scène « écartelée entre la tentation opératique kitsch d’un Visconti et le clair-obscur d’un Patrick Modiano. »[3]
C’est, à côté d’un accueil particulièrement élogieux, la même critique qui fut faite envers le roman Les bienveillantes[4] de Jonathan Little, au nom de la vraisemblance historique du narrateur, officier nazi intelligent, cultivé dont le lecteur suit le parcours sur le front de l’Est avec sa participation, distante, mais réelle, aux massacres de masse de l’opération Barbarossa.
C’est oublier, comme le souligne Julia Kristeva, qu’il ne s’agit pas d’un ouvrage historique, mais d’une « fiction qui restitue l’univers d’un criminel »[5] et dans laquelle souffle la puissance du mythe. C’est d’ailleurs de L’Orestie d’Eschyle[6] que le roman tire son titre. Et loin de relativiser la pulsion génocidaire de l’officier nazi, c’est « un miroir qui nous est tendu puisque de ce “ frère humain ” nous ne pourrons jamais écarter la lointaine parenté. » (Le Monde des livres).[7]
Le film de Xavier Giannoli doit son titre au recueil de poésie de Victor Hugo Les rayons et les ombres[8] dont il cite ces quelques vers : « Tout homme sur la terre a deux faces, le bien/et le mal. Blâmer tout, c’est ne comprendre rien. /Les âmes des humains d’or et de plomb sont faites. /L’esprit du sage est grave, et sur toutes les têtes/Ne jette pas sa foudre au hasard en éclats. »
Et c’est cette vérité de la division du sujet que dans le film le procureur d’entrée refuse lors du procès de Jean Luchaire : « Et qu’on ne vienne pas me dire, vous, qu’auriez-vous fait à sa place ? » Il y a des gentils et des méchants, point barre ! Tenter de comprendre, ce serait déjà excuser. Sans doute, lors de l’Occupation, certains, par idéologie ou par intérêt, ont clairement viré du côté du plomb, d’autres ont au péril de leur vie suivi leur part d’or. Mais, si tout un chacun n’est pas susceptible de devenir un salaud ou un héros, combien se sont accommodés de la situation, voire en ont bénéficié ou tiré parti ? Et si lors de l’épuration « certains ont payé le prix fort en étant condamnés à mort et exécutés ; une nette majorité a échappé à ses rigueurs »[9], comme le rapporte François Broche dans La cavale des collabos. Voire, ont pu discrètement retrouver place dans le discours gagnant de la France « Toute-Résistante ». Ce qui explique sans doute que ce film soit le premier sur la collaboration. On ne peut que se féliciter, comme Nicolas Schaller du Masque et la plume, qu’il arrive opportunément comme un miroir tendu à la pente glissante de l’actualité[10]…
[1] Chessel L., 17/03/2026, « … Un biopic affligeant sur des vies d’ordures… », http://www.liberation.fr
[2] Melinard M ; 17/03/2026, « Xavier Giannoli réécrit dangereusement le récit d’un journaliste pacifiste », http://www.humanité.fr
[3] Mandelbaum J., 18 mars 2026, « … l’insidieux engrenage menant de l’idéalisme à l’ignominie », http://lemonde.fr
[4] Little J., 2006, Les bienveillantes, Gallimard.
[5] Kristeva J, avril 2007 « De l’abjection à la banalité du mal », conférence avec Jonathan Little à propos de son livre Les bienveillantes, http://WWW.kristeva.fr,
[6] Eschyle, -458, L’Orestie, Gallimard, 1964.
[7] Blumenfeld S., 01/0902006, « Les bienveillantes de Jonathan Little : nos frères humains les bourreaux », http://www.lemonde.fr
[8] Hugo V., 1840, Les rayons et les ombres, nrf/Gallimard, 2002.
[9] Broche F., 2023, La cavale des collabos, Nouveau monde éditions, p. 253.
[10] Schaller N., 22 mars 2026, « Les rayons et les ombres », Le masque et la plume, France Inter.