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Ali Magoudi / je préfère mes filles à mes cousines, mes cousines à mes nièces, mes nièces à mes voisines…

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Image Banksy, The Girl with the Balloons ©copyright is for losers Texte publié dans les actes du colloque Les pouvoirs de l’abject. La xénophobie serait-elle une norme psychique ? Mars 1992. Colloque organisé à Nice par Recherche et Etudes Freudiennes en partenariat avec l’Université de Nice.

Je vais essayer de parler de façon associative et assez librement. Je vais vous parler du pouvoir, du pouvoir politique. Qu’est-ce que c’est que le pouvoir politique si on entend cette question du point de vue psychanalytique et sans faire de psychanalysme. Je vais partir d’un postulat, le pouvoir politique c’est le pouvoir de fonder et de diviser. Ce pouvoir politique il a à fonder à deux niveaux. Il a à fonder au niveau des origines du monde et il a à fonder à chaque génération.

Ce matin je me disais que s’il n’y avait pas la reproduction humaine qu’est-ce qu’on serait tranquille ! Parce que la reproduction humaine a ceci de particulier que c’est la seule reproduction sexuée qui impose une division qui s’appelle le principe d’exogamie. Qu’est-ce que ce principe d’exogamie postule ? Il postule qu’il faut pour reproduire l’espèce humaine choisir son partenaire sexuel en dehors de sa famille. C’est-à-dire que pour reproduire l’homme, c’est l’espèce parlante, il faut qu’il y ait de la division du sujet, cette division du sujet elle impose un étranger. Premier point. Elle impose un étranger, ce qui signifie que la naissance biologique est redoublée d’une naissance sociologique, ce que les psychanalystes peuvent repérer comme le tiers social, l’autre du discours qui va imposer au travers de particularités culturelles, un discours autre qui va nommer qui est qui, fils de, fille de, et ainsi on va pouvoir avoir des liens de parenté et à partir de ces liens de parenté, pouvoir énoncer un certain nombre d’interdits.

Donc à chaque naissance le système qui permet la reproduction de l’espèce, le système symbolique, juridique, dogmatique, se reduplique. Il y a un petit problème c’est que ces normes qui définissent la famille et l’étranger qui va permettre la division du sujet, qui va permettre de sortir de l’endogamie, ce discours autre n’est valable que pour un certain groupe culturel. Ce premier étranger qui s’impose pour la reproduction de l’espèce implique logiquement un deuxième étranger qui est à l’extérieur du clan et pour lequel les prohibitions à mariage s’imposent autant que les prohibitions à mariage du premier cercle familial. Ne prenons que les grands monothéismes, tous ces monothéismes impliquent que pour la reproduction de cet autre dogmatique, logique, symbolique, qui permette de parler, l’origine, cela implique qu’il est interdit de se marier avec les autres monothéismes, c’est interdit à moins de se convertir, à moins de se rendre à la raison de l’autre. Alors qu’est-ce que ce pouvoir politique permet ? Il permet surtout que la loi de l’exogamie, la loi universelle de la prohibition de l’inceste, ce n’est pas un règlement intérieur qui se décide au sein du regroupement familial, c’est quelque chose qui vous tombe dessus par une loi extérieure. Alors on peut se demander qu’est-ce que ces discours religieux permettent pour l’espèce humaine, qu’est-ce qu’ils permettent pour qu’ils soient omniprésents et qu’est-ce que le discours laïque permet par rapport à ces discours religieux. Les discours religieux, je prends le monothéisme, mais il suffit de lire la théogonie par exemple pour voir qu’il n’y a pas un mythe des origines qui ne suppose qu’à l’origine était l’inceste. Les monothéismes sont tous basés sur Adam et Ève au Paradis qui ont deux garçons, il y en a un qui tue l’autre. À partir de ce discours des origines, on, l’autre, la loi permet une deuxième version, une version exogamique du monde. Si on en reste au niveau biblique, dans l’arche de Noé ce ne sont pas seulement les fils de Noé qui montent dans le bateau, ce sont les fils et leurs femmes. C’est-à-dire que dans cette deuxième version des origines du monde qui nous est proposée, il y a là quelque chose du pouvoir qui divise grâce à une alliance. Cette division produit la différence entre les espèces animales et l’espèce humaine. C’est-à-dire que les espèces animales remontent dans le bateau de Noé couple par couple alors que l’espèce humaine remonte dans le bateau, il y a un père et une mère et il y a des épouses, peu importe si elles proviennent d’une première version endogamique. Pourquoi je vous raconte tout ça ? Je vous raconte tout ça parce que c’est le pouvoir, le pouvoir politique c’est toujours ça. Gérard Haddad se demandait d’où sort cette énergie. Elle vient de là. C’est qu’à un moment donné le pouvoir aux origines, n’est pas traité par des humains, c’est traité par des mythologies. Le pouvoir aux origines fonde de façon endogamique, il n’y a pas moyen de faire autrement au point de vue logique, et il divise de façon exogamique. Puis après la question est réglée, il y a deux mondes, il y a un monde autre qui figure l’indivis, l’éternité, et un monde où le sujet est divisé, mortel, castré. Entre ces deux mondes, il y a un discours qui fonde les naissances humaines à chaque génération et qui est un porte-parole de ce discours, qui en échange de cette division permet à l’espèce humaine d’être une espèce parlante. Mais chacune des mythologies des origines du monde a cette construction très particulière qu’elle a un porte-parole exclusif qui en échange de ce discours demande aux humains d’être croyants. C’est-à-dire que tout ce dispositif permet l’élaboration de ce que l’on appelle la vérité. Vérité sans laquelle, la question de l’origine se poserait indéfiniment et il n’y aurait jamais de clôture. Si on en vient à l’énergie qui est trouvée dans le discours de Le Pen, pour débrider un certain nombre de fantasmes, qui sont des fantasmes organisés par chacune des religions monothéistes, si l’autre étranger qui a une vision mythologique du monde différente est interdit, c’est qu’il ne respecte pas la loi, c’est qu’il n’est pas un être humain ; c’est ça qui est dit par le discours de la bible : les polythéistes ne respectent pas la loi, ils couchent avec leur mère, ils sont anthropophages, ce ne sont pas des humains et à partir de là on les détruit, mais on les détruit sur le modèle du meurtre symbolique qui permet justement de sortir du modèle endogamique qui serait celui de la nature si la loi humaine ne venait pas faire un peu le ménage.

Pour en revenir au discours du Front National, j’ai fait un certain nombre de meetings du Front National, la phrase qui met en transe les salles c’est : je préfère mes filles à mes cousines, mes cousines à mes nièces, mes nièces à mes voisines. Il n’y a pas de femme. Ce qui est proposé dans l’exclusion de l’étranger, c’est un modèle endogamique, alors bien sûr ce n’est pas une invite à l’endogamie intra-familiale. C’est un modèle endogamique qui est métaphorisé au niveau de la France et où il est prévu comme lendemains qui chantent une jouissance endogamique dans la famille France, enfin débarrassée de cette foutue exogamie qui nous lie et qui nous impose de l’étranger pour reproduire l’espèce humaine. J’en viens maintenant à l’espace laïque. Il s’est passé quelque chose en 1789, c’est que le principe de souveraineté, du pouvoir, ce n’était plus un principe transcendantal qu’on appelle Dieu qui était en place pour régir, être le relais de cette loi fondamentale, c’était le peuple souverain, c’était une fiction aussi forte que Dieu, mais en fin ce n’était pas tout à fait la même nature, même si structurellement ça y ressemblait. À partir de ce moment-là dans cet espace laïque il a été institué des naissances sociales qui étaient différentes, on a rayé les naissances sociales qui étaient les naissances sociales religieuses pour peu de temps, car elles sont revenues très rapidement et il a été institué une naissance sociale laïque, qui sont les registres d’état civil. Il se trouve que l’espace laïque a un grand défaut, c’est qu’il ne traite pas de l’origine du monde, il ne propose pas de vision mythologique des origines du monde et c’est son manque fondamental. C’est pour ça qu’on peut toujours essayer de chasser les religions, elles reviendront toujours, inéluctablement car on n’a pas d’autres propositions mythologiques pour clore la question des origines, clôture sans laquelle je vous défie de penser. On est là dans un espace qui est conflictuel, l’espace laïque a supprimé un certain nombre de pouvoirs des religions, c’est un espace relais du pouvoir politique de fonder et de diviser aux origines, et les religions sont les seules qui détiennent une vision mythologique des origines du monde. Dans cet équilibre instable à un moment donné on a cru que la laïcité était installée une fois pour toutes, et bien pas du tout. Les religions, quel que soit le relais étatique n’ont jamais fait amende honorable, elles instituent toujours le vivant, elles instituent le mort de la même façon, elles instituent les phases essentielles de la vie. On est en équilibre, mais on peut noter une chose c’est que sans l’espace laïque de cette institution du vivant dans une programmation exogamique, il n’y a pas d’espace d’équilibre entre les religions. Forcément l’autre religieux est celui qui ne respecte pas la loi parce que s’il respectait la loi pourquoi n’aurait-il pas la même vision mythologique du monde ?