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Laura Pigozzi / Toute sœur est une intruse qui libère

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Texte publié et à retrouver dans la newsletter de la FEP (Fondation européenne pour la psychanalyse) du mois de mai 2026. Illustration de la rédaction. Il s’agit ici de l’introduction à la nouvelle édition du livre Sorelle de Laura Pigozzi.

L’ambivalence du personnage de la sœur

Le lien entre sœurs est une relation quasi invisible, aussi bien dans le cadre de la théorie psychanalytique que du débat public. La psychanalyse parle beaucoup de la mère, du père, du partenaire, mais très peu de la sœur. Et pourtant, pour de nombreuses femmes, la sœur est une présence constante, un personnage qui accompagne toute la vie, souvent plus longtemps que n’importe quel autre lien. Une question clinique m’a longtemps tenue éveillée : pourquoi le lien entre sœurs, si important dans la vie des femmes, reste si marginal dans la plupart des théorisations ? Pourquoi la psychanalyse a-t-elle laissé dans l’ombre cette relation horizontale et quotidienne qui, dans un nombre plus qu’anodin de cas, est même plus déterminante que les autres ?

Ce livre est né de ma pratique clinique et de mon cheminement intellectuel. Lors du travail avec les patients, la sœur revient constamment comme une figure énigmatique : rivale, alliée, intruse, témoin. Le lien avec la sœur peut être plus crucial que le lien avec les parents et parfois même plus perturbant que la relation avec la mère, comme on pourra le voir à travers les cas par ailleurs évoqués.

La sœur apparaît comme une figure pas-toute comme le dirait Jacques Lacan, psychiatre et psychanalyste français, c’est-à-dire pas entièrement réductible à une position univoque, car une sœur excède tout schéma qui voudrait la simplifier : la sœur est une figure de l’ambivalence. Elle est antagoniste, mais aussi complice, elle est un double imaginaire qui a en soi aussi quelque chose d’inassimilable. Elle rompt le narcissisme de l’unicité, mais elle est aussi celle qui introduit la possibilité d’un lien horizontal, non hiérarchique, entre femmes. En ce sens, la sœur est une figure qui ne peut s’inscrire dans un modèle, pas plus qu’elle n’est réductible à un idéal. En tant que figure du féminin, une sœur échappe aussi à toute tentative de définition qui voudrait la fixer, l’enfermer dans un cliché ou, pire, en édulcorer la force.

Écrire Sorelle a donc été, pour moi, une façon d’ouvrir quelque peu la théorie pour pouvoir mieux considérer ce que, peut-être, l’on avait préféré ne pas voir. C’était une entreprise nécessaire, y compris parce que je me rendais compte que certaines analyses restaient en suspens tant que la patiente n’évoquait pas en cours de séance sa sœur.

La sœur et le double

Une sœur est déjà en nous : la phrase « je te manquerais même si je n’existais pas » – qui donne aussi son titre à l’un des chapitres de ce livre – fut dite par la plus jeune de mes filles, après une prise de bec, à la plus grande. En effet, une sœur n’est pas un accident biographique, mais elle est depuis toujours une structure psychique inscrite dans toute femme, même lorsqu’une sœur biologique n’existe pas.

Au cours de ma pratique, les sœurs apparaissent souvent comme des figures du double, parfois comme un double idéal, mais souvent aussi comme un double persécuteur. Fréquemment, à une première vision mythifiée, fait suite une seconde intrusive, car toute idéalisation est dans le fond persécutrice du fait de la prétention à la perfection qu’elle recèle en elle : non seulement parce qu’elle élève l’autre à une image impossible à atteindre, mais aussi parce qu’elle condamne silencieusement tout ce qui, de cette image, dévie, introduisant une dimension cruelle à laquelle personne ne peut vraiment correspondre. L’idéalisation n’est jamais neutre, elle est plutôt une construction qui soutient le sujet en besoin d’idéaliser, mais lorsque l’idéalisation s’effondre – et elle chute toujours – il se produit quelque chose de beaucoup plus précis : ce qui avait été recouvert par l’excès de valorisation réapparaît, et réapparaissent alors l’envie, la rivalité, la haine. Et elles font surface non pas comme de simples sentiments, mais comme quelque chose qui semble provenir de ce qui auparavant avait été idéalisé, en faisant ainsi émerger la sensation d’être persécuté. On est persécuté non pas non tant par la sœur, que par l’idéal que l’on a eu besoin de construire à son propos.

Il y a ensuite les jumelles avec leurs grands mystères et leurs insondables ententes, de même qu’il existe des sœurs tellement proches que même lorsqu’elles ont cessé de se parler, elles se parlent à distance, y compris à travers des symptômes communs qui apparaissent au même moment. J’ai rencontré des sœurs qui n’arrivent pas à se séparer et qui, même adultes, continuent à vivre ensemble, d’autres qui peinent à se reconnaître et à s’accepter : un plus-sororal et un minus-sororal qui pèsent lourdement sur les relations futures de chacune. Je parlerai de ces différentes configurations du lien, dans les pages qui suivent : du cas étrange des jumelles Gibbons, apparemment muettes, qui ont été internées dans un asile psychiatrique, sous une forme de réclusion franchement disproportionnée par rapport à l’acte commis ; de même, on trouvera une relecture, enrichie de détails découverts dans de récents documents, de la célèbre histoire des sœurs Papin qui, à l’unisson et sans s’être préalablement entendues, tuèrent de façon sauvage leur patron, s’attardant sans raison apparente à le martyriser, des pratiques qui au contraire racontaient une histoire précise. Existent aussi des rivalités érotiques entre sœurs qui partagent le même partenaire, une pratique qui est la matrice de ce vol de fiancé, pas si rare que ça, entre amies. Existent aussi des alliances ambigües, énigmatiques et radicales, comme celle qui a lié les sœurs de Launay, l’une étant la femme et l’autre la belle-sœur du Marquis de Sade et qui, toutes deux, ont projeté et mis en œuvre l’évasion de prison de l’homme qu’elles aimaient toutes deux – le marquis de Sade donc – afin de le sauver de la persécution de leur très puissante mère. Et comment ne pas parler de la franche et scandaleuse prédilection vis-à-vis d’une sœur prise pour un objet érotique fantasmatique ? C’est l’histoire de Vanessa et de Virginia Woolf qui nous confronte à une intensité inhabituelle, mais qui n’est pas si étrange si l’on pense à tout ce temps où elles ont vécu ensemble avant que chacune ne se marie.

Ce ne sont là que quelques-unes des situations évoquées qui montrent combien le personnage de la sœur n’est pas du tout simple ni évident, mais qui, à raison, peut au contraire être considérée comme une figure principale de l’inquiétante étrangeté, en ce lieu où ce qui est familier s’enfle, produisant une ambiguïté soudaine.

La sœur et la mère

Une partie centrale de ce livre concerne le rôle de la mère, montrant comment elle peut, dans certains cas très douloureux, briser le lien entre sœurs lorsque celles-ci deviennent captives des besoins maternels, absorbées dans une dynamique qui ne laisse pas de place à leur différence. Dans ces situations-là, la relation entre sœurs cesse d’être un lieu de reconnaissance réciproque et devient le théâtre de rivalités, d’incompréhensions et de fractures profondes, souvent silencieuses.

Lorsque le désir maternel ne reconnaît pas l’altérité de ses filles entre elles, mais s’enferme dans une forme de besoin qui demande à être satisfait, les filles risquent d’être appelées à occuper des places qui ne sont pas les leurs : l’une peut être investie comme soutien, l’autre comme poids, l’une comme alliée, l’autre comme rebut. Le lien sororal, au lieu de se constituer comme un espace symbolique où chacune peut construire sa propre façon d’être femme, va se trouver ainsi déformé par une logique de distribution du besoin maternel qui produit des dissymétries et des blessures difficiles à élaborer.

C’est en ce sens que le lien entre sœurs apparaît comme un point aveugle de la pensée familiale : trop souvent idéalisé ou, au contraire, réduit à un simple conflit, il est en réalité un lieu décisif pour la construction du féminin, précisément parce qu’il est exposé plus que d’autres liens aux effets de la jouissance maternelle.

En un temps où la maternité est au centre de nouveaux imaginaires techniques – de la gestation pour autrui, à la reproduction assistée, jusqu’aux fantasmes d’auto-engendrement – la sœur reste une figure qui rappelle la limite : aucune ne nait symboliquement seule, aucune ne grandit sans la confrontation avec l’Autre. Nous savons combien le corps féminin et la reproduction sont des terrains de batailles politiques. La sœur, en tant que figure latérale de la généalogie reproductrice, introduit un écart créatif et une dislocation, s’agissant d’un lien qui ne passe pas nécessairement par la maternité, mais par le choix, par le conflit, par le désir.

Une sœur – biologique ou choisie – incarne l’oscillation propre au féminin : une position non-toute, irréductible, qui tient ensemble reconnaissance et pluralité. Son personnage est crucial parce qu’il ouvre à un féminin non absorbé par le maternel : un deux horizontal, non pas mère-fille, capable d’être une alliée ou une opposante, sans perdre la possibilité de la proximité. Supporter cette oscillation, serait-elle conflictuelle, est essentielle pour éviter que le lien débouche sur la dévastation.

Je suis surprise de voir combien la sœur est devenue une figure centrale pour comprendre notre temps : à une époque où l’on parle de généalogie féminine, d’alliance entre femmes, de sororité politique, la sœur n’est plus seulement une question familiale, mais elle est une figure symbolique, culturelle, sociale. Le lien entre sœurs est une scène politique, outre que clinique et généalogique. La sœur est toujours plus, à mes yeux, une figure clé pour penser un féminin non maternel, mais aussi pour construire une nouvelle façon d’entendre le collectif féministe en reconsidérant, en même temps, les dimensions de la rivalité et de la solidarité, de même que les concepts classiques de double et d’inquiétante étrangeté et celui, plus récent, de plus maternel, qui peut rendre impossible toute alliance entre sœurs.

La figure contemporaine de la sœur

Au cours de ces dernières années, la question des sœurs symboliques est revenue au centre du débat et il est urgent de se demander comment construire une lignée féminine qui n’ait pas une odeur maternelle. Combien trouvons-nous dans nos collectifs de femmes dans la position de mères et de filles ! Ce sont des structures relationnelles qui bloquent les avancées subjectives. Il est donc décisif de considérer que la figure de la sœur introduit un lien latéral : non pas vertical comme celui mère-fille, mais horizontal, fait d’existences contemporaines qui ne se succèdent pas, mais se confrontent, se mesurent, et qui se disputent une place dans le désir de l’Autre. Il s’agit d’une généalogie symbolique qui ne passe pas seulement par le sang, mais par une alliance qui n’exclut pas les phases d’identification et de rivalité. Le mouvement #MeToo a montré la force de la parole entre femmes, mais aussi parfois la fragilité du lien féminin, toujours exposé à la tension entre alliance et division. Les sœurs sociales – dans les collectifs, dans les groupes féministes, dans les communautés online – ont expérimenté la solidarité, mais aussi des scissions violentes, des expulsions, des accusations réciproques. Sorelle traite de cette question, sans se laisser aller à de faciles conciliations. Les dynamiques décrites dans ce livre – rivalité, fusion, envie, idéalisation, trahison – n’ont pas seulement lieu dans l’intimité de la famille, mais elles se retrouvent aussi dans les groupes, dans les communautés, dans les mouvements politiques, comme versions de cette première expérience. La sœur est une figure cruciale si on veut construire un lien social, un lien qui ne cèderait pas devant les incompréhensions ni ne les pardonnerait et qui saurait plutôt les traverser comme des parties constitutives de toute relation, en apprenant à accepter que l’imperfection en soit une condition. Une sœur met à l’épreuve tout idéal de sororité, car elle rappelle que même la relation entre femmes n’est jamais pure, jamais innocente, jamais totalement pacifiée.

Republier ce livre, aujourd’hui, signifie souligner à nouveau – et il y en a besoin – qu’il n’y a pas de sororité sans tension, pas de féminin sans oscillation, pas de collectif sans différence. La sœur n’est pas un idéal, c’est une épreuve nécessaire, parfois douloureuse, que l’existence nous offre. Si Sorelle peut encore servir, c’est parce qu’il remet en question un mythe rassurant : celui d’une communauté féminine sans ombre. La sœur est un personnage qui contraint à considérer l’ambigüité des liens, la nécessité de la différence et la coexistence de l’amour et de la haine, vécus dans le même moment. En ce sens, une sœur est une figure qui excède toute politique de l’identité et toute utopie pacifiée. Et c’est précisément cet excès qui fait du lien entre sœurs une des scènes les plus décisives du vécu féminin.

Le discours public a institué la « sororité » comme mot d’ordre : la sisterhood est devenue une parole pour désigner des femmes unies, solidaires, dont le lien serait lisse. Mon expérience clinique, et l’histoire des femmes disent au contraire quelque chose de beaucoup plus complexe. La sœur n’est pas seulement une alliée : elle est antagoniste, elle est le double perturbateur, elle est le miroir qui blesse. Elle est celle qui peut trahir, désirer le partenaire de l’autre ou se faire complice de la mère contre sa propre sœur. Idéaliser la sororité signifie reproduire un fantasme maternel, celui de l’Un féminin, compact, englobant, qui ne supporte pas le conflit. Et pourtant il n’y a pas de féminin sans différence, sans variation, sans coupe. Une sororité sans tensions est un fantasme régressif. Nous devons donc nous demander qui sont nos sœurs symboliques, comment construire une histoire des femmes, et comment transmettre un savoir féminin. Le lien horizontal avec une sœur, qu’elle soit de sang ou élective, apprend à tolérer, mais aussi à soutenir dans l’instabilité d’une relation faite d’identifications, mais aussi d’écarts et de ruptures. L’expérience avec une sœur met en crise tout modèle de communauté féminine imaginairement harmonieuse, sans fissures et sans fausses notes.

Si, jusqu’il y a peu, la sororité était considérée de façon prévalente comme un lien biologique et familial, aujourd’hui le paysage a changé : on parle de sœurs queer, de sœurs trans, de familles choisies, de communautés affectives non fondées sur le sang. La sœur, alors, n’est plus seulement une figure de la généalogie, elle est aussi une figure politique et symbolique. Elle est celle qui se choisit, qui se reconnaît, que nous nommons en tant que telle. Les sœurs queer et trans montrent, de façon radicale, que la parentalité n’est pas une pure donnée naturelle, mais surtout une construction culturelle et affective. Toutefois, même sous ces nouvelles formes, nous retrouvons la même ambivalence structurale d’alliance et de rivalité, d’identification et de différence, de même qu’une fusion abyssale accompagnée souvent d’une séparation insoutenable. Les familles non biologiques n’abolissent pas le drame, mais l’inscrivent sur d’autres axes ; il n’y a pas de communauté sans division, il n’y a pas de sororité sans différence.

Les « social network » ont multiplié les figures du double : influenceurs, sœurs digitales, communautés féminines online, des liens algorithmiques où se joue toute la variété des dystonies du rapport humain. Les machines virtuelles sont privées d’inconscient et ne peuvent même pas l’imiter : ce qu’elles imitent, c’est le symptôme humain, la répétition, la coercition, le retour de l’identique. La virtualité hérite de nos travers, de nos violences, de nos fantasmes, des traces qui marquent cet apparent inconscient digital diffus qui porte le signe d’un refoulement social. La logique du double, de la comparaison et de l’image spéculaire se réfléchit dans l’infini de l’écran, en s’imposant comme une structure quotidienne du lien. En ce sens, la sœur est une figure paradigmatique de notre temps : le double qui fascine et qui blesse, qui soutient alors qu’il déstabilise, qui rend possible un lien alors qu’il en montre le risque.

Penser les sœurs signifie interroger une forme de communauté qui ne devrait se fonder ni sur la souveraineté, ni sur le pouvoir vertical, ni sur la fusion et, pour cette raison, une sœur est une figure à repenser totalement : elle est politique dans le sens le plus arendtien du terme, c’est-à-dire qu’elle est porteuse de pluralités, d’irréductibilités et d’une coexistence qui ne se laisse pas ramener à l’Un. Une sœur est peut-être l’une des premières expériences d’une plurivocité active et jamais pacifiée. Elle est une figure politique, car la politique se base sur le fait que la variété et la multiplicité des êtres humains existent : s’il n’en était pas ainsi, il n’y aurait pas besoin d’instituer ce pacte qui fonde le droit, puis la politique. Les êtres humains sont égaux en tant qu’humains, mais irréductiblement différents en tant que sujets.

Une sœur excède tout modèle de sororité, toute politique identitaire, toute utopie de communauté transparente. Si ce livre peut servir, c’est parce qu’il invite à penser la sororité non pas comme un mythe, mais comme une pratique fragile et, en même temps, indispensable parce qu’humanisante : un lieu où s’employer à supporter la frustration face à l’impossibilité d’une relation imaginaire, lisse et absolue ; un lieu qui offre une capacité de régir la différence et qui servira par la suite dans toutes les occasions de la vie. Une sœur engage dans une pratique non-toute, comme le féminin lui-même, et aide à comprendre un peu plus cet être femme qui est énigmatique pour les femmes elles-mêmes.

Écrire ce livre m’a amené à m’interroger sur une question qui reste encore ouverte : comment construire un lien entre femmes qui ne soit ni fusion, ni guerre, mais une différence habitable ?

Une sœur n’est pas une promesse d’harmonie, mais un travail. Comme l’amour.