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Monique Lauret / La haine du féminin

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Entretien avec Monique Lauret par Jean-Marie Fossey à retrouver dans la newsletter de la FEP (Fondation Européenne pour la Psychanalyse Mai 2026) ICI. Illustration : première de couverture de livre « La haine du féminin ».

La haine du féminin s’impose, encore aujourd’hui, comme une réalité qu’il demeure urgent de réinscrire au cœur du débat. Elle ne relève pas d’accidents contingents, mais d’une logique structurale qui traverse le social et le symbolique, dont témoignent féminicides, violences et inégalités. Cette haine n’en est pas moins travaillée par des reconfigurations, particulièrement à l’ère numérique, où des mouvements tels que MeToo en mettent au jour les ressorts tout en en déplaçant les modalités d’énonciation.

Gérard Pommier dans son livre de référence Féminin révolution sans fin avançait que la haine du féminin prend racine dans une angoisse fondamentale face à la jouissance féminine, perçue comme vertigineuse et menaçante. Inscrivant alors la haine du féminin dans un cycle fantasmatique répétitif qui dépasse les individus et structure durablement le lien social.

La psychanalyse s’intéresse à cette question parce qu’elle touche directement à ce qui fonde le sujet : son rapport au langage, a la castration, au manque et à l’altérité.

Dès Freud, avec le « malaise dans la culture », la question de la violence adressée aux femmes apparaît comme un symptôme d’un conflit plus profond entre pulsion et civilisation. Mais c’est surtout avec Lacan que la question prend une portée structurelle : le féminin n’est pas seulement une réalité sociologique, il renvoie à une limite du symbolique, à ce qui ne se laisse pas entièrement signifier.

En ce sens, la psychanalyse n’aborde-t-elle pas le féminin moins comme un objet social que comme un point d’achoppement du discours, c’est-à-dire comme ce qui échappe à la logique phallique et résiste à toute totalisation et n’est-ce pas précisément cette échappée qui suscite angoisse, rejet ou tentatives de maîtrise ?

C’est à partir de ces constats, de ces questions, parmi d’autres, que nous avons le plaisir d’inviter Monique Lauret à intervenir, à l’occasion notamment de la parution prochaine de l’ouvrage qu’elle coordonne, La haine du féminin, aux éditions érès.

Monique Lauret est psychiatre et psychanalyste, son travail s’inscrit dans la continuité de Jacques Lacan. Dans une perspective ouverte aux champs culturels et philosophiques, elle enseigne et participe à la diffusion de la psychanalyse, en France comme à l’étranger. Membre de la Société de psychanalyse freudienne et de la Fondation Européenne pour la Psychanalyse, elle s’engage dans une réflexion rigoureuse sur les enjeux contemporains de la pratique analytique.

Une des originalités de sa démarche, suite à de nombreuses années de transmission de la psychanalyse en Chine, réside dans le dialogue qu’elle établit entre la pensée occidentale et la tradition philosophique chinoise.

Auteure de nombreux articles et ouvrages son dernier livre porte sur L’inceste fraternel.

Quel éclairage pourrais-tu nous apporter sur la manière dont la haine du féminin s’inscrit comme une constante historique, profondément enracinée dans les structures sociales et les représentations culturelles, jusqu’à constituer un système global de domination encore perceptible aujourd’hui ?

Monique Lauret : Dès les origines de l’humanité, la haine du féminin s’est imposée comme une constante historique, à une exception près : la préhistoire, où le principe féminin et la déesse mère étaient vénérés. Qu’est-ce que la femme, sinon l’origine ? Depuis, cette hostilité envers le féminin – dans son essence et dans son identité sexuée – traverse les siècles, les civilisations et les cultures, se déployant avec une violence ininterrompue. Elle n’épargne aucun domaine, elle s’immisce dans les discriminations sociales et vestimentaires, s’incarne dans les discours idéologiques contemporains et explose dans les agressions sexuelles, du harcèlement dénoncé en 2017 par les mouvements #MeToo, aux viols utilisés comme « armes de guerre », jusqu’aux féminicides qui prennent différentes formes, du fœticide au crime. Cette hostilité prend des formes variables selon les époques et les systèmes de croyance. Pourtant un paradoxe se dessine : plus une civilisation se prétend avancée, vraisemblablement dans son rapport quant à la castration, plus elle semble capable d’accorder une place aux femmes. Mais cette apparente évolution masque souvent des mécanismes de domination plus subtils, où la haine du féminin se réinvente sans cesse. Une violence subtile et insidieuse s’est souvent exercée dans l’histoire à tous les niveaux jusqu’au rapport sexuel, qui peut être aussi l’enjeu de politiques de contrôle de l’énigmatique jouissance féminine et de la procréation, soulevant bon nombre de peurs archaïques et de fantasmes inconscients… Cela s’est retrouvé au Moyen-âge en Europe, ou en Chine avec la politique de contrôle des naissances. On le retrouve encore aujourd’hui dans les différentes mutilations du corps féminin de la chirurgie esthétique vendue à outrance ou des offres de chirurgie de transition proposées à une jeunesse vulnérable.

Pourquoi peut-on dire que la haine du féminin ne concerne pas uniquement les femmes, mais constitue une dynamique plus large affectant l’ensemble des rapports sociaux et des représentations humaines ? Et en quoi les mécanismes économiques et politiques, notamment avec le développement du capitalisme, ont-ils contribué à renforcer la domination et la dévalorisation des femmes ?

M.L. : Le féminin incarne l’Autre absolu, une béance mystérieuse qui cristallise les projections de la haine primaire, présente en chaque sujet. S’humaniser signifie travailler au dépassement de cette haine primaire. Le féminin n’est pas l’apanage des femmes, il concerne les deux genres, car il représente une altérité qui dérange, défie et fascine. Depuis Freud, cette altérité suscite un embarras théorique persistant, révélant l’un des visages les plus troublants du « Malaise dans la culture » – ce Unbehagen qui hante les sociétés. Une « hyperbolique exclusion » du féminin, disait Gérard Pommier, qui fait régulièrement retour dans l’histoire. Il en lie une partie à la problématique d’une position de féminisation passive subie dans leur développement psychique par le garçon et la fille, du fait du désir incestueux inconscient du père envers l’enfant. Il se différencie par-là de Lacan, mais reste délibérément freudien en postulant le féminin comme objet cause du désir. Sa théorie se range, pourrait-on dire aussi, du côté de la théorie de la Séduction généralisée de Laplanche. Le père œdipien séduit les deux genres, la fille et le garçon, activant le fantasme de séduction et le risque de féminisation passive qui provoque le réel de l’angoisse. Ce réel poussera psychiquement au fantasme œdipien de parricide, tuer le père imaginaire et refouler ainsi le féminin. Gérard Pommier rejoint aussi la pensée de Melanie Klein, dans cette dynamique de l’angoisse comme moteur qui pousse au cheminement des stades suivants. Le choix du genre se détermine pour lui à ce moment-là, ce qu’il nous disait déjà dans son livre précédent Que veut dire faire l’amour ? Et parce que le désir du père est le féminin, ce féminin va devenir tabou et provoquer l’angoisse de féminisation. C’est cette même angoisse qui pousse aussi les hommes à rejeter leur féminin sur les femmes qu’ils vont dominer, oppresser, et sur qui ils vont éventuellement décharger leurs pulsions destructrices. La haine du féminin ne concerne pas que les hommes, il concerne aussi certaines femmes rejetant ou n’ayant pas accédé à leur part de féminin dans leur développement psychique. L’intense régression quant au féminin, qui existe aujourd’hui dans de nombreux pays dans le monde en ce début du XXIe siècle, participe de cette répétition, dans un souci de domination et de « faire taire » l’autre différent.

La place et l’action des femmes ont joué au Moyen-âge en Europe un rôle important dans la lutte du servage contre le pouvoir féodal sous toutes ses formes. Pour se développer, le capitalisme devait anéantir leur pouvoir et leur parole, c’est l’hypothèse avancée par certaines féministes. Accumuler le travail et avilir les femmes, construire la différence, furent au principe de la « transition au capitalisme ». Le développement du capitalisme fut ainsi une des réponses à la crise du pouvoir féodal. Il y en eut d’autres dans toute l’Europe, comme il y eut de grands mouvements sociaux communalistes et des rébellions qui avaient laissé entrevoir

la promesse d’une société égalitaire, mais qui furent écrasés de manière terrible. La guerre des Paysans allemands de 1525, qui marqua un tournant de l’histoire européenne, fut réprimée dans le sang, laissant des milliers de corps jonchant le sol de la Thuringe à l’Alsace, ce qu’Albrecht Dürer a immortalisé dans son « Monument aux paysans vaincus » en 1526. Faut-il rappeler qu’en France médiévale, les autorités municipales décriminalisèrent le viol, permettant le viol en bande de femmes prolétaires comme pratique courante ? Cette légalisation du viol créa un climat d’intense misogynie qui rendit la population insensible et indifférente à la répétition de ces violences et jeta les bases de la chasse aux sorcières qui s’établit ensuite pendant trois cents ans. Manifestation de répulsion d’un féminin qui échappe à tout discours, toute structure et serait rangé inconsciemment du côté d’une jouissance sans limite. Les femmes seules, trop libres et trop « sachantes » étaient suspectes. L’extermination des sorcières et l’extension de l’emprise de l’État sur tous les aspects de la reproduction, devinrent pour Sylvia Federici, au XVIe et XVIIe siècle, les pierres angulaires de l’accumulation primitive.

Pourrait-on dire que cette exclusion hyperbolique du féminin ne témoigne-t-elle pas d’une tentative sans fin de forclore ce qui, du féminin, troue le discours et met en échec toute maîtrise ?

M.L. : Les occidentaux ne pensent pas à partir du vide, du trou créatif, du vide du temps qui est une poussée remarquée par la physique quantique, la psychanalyse et le taoïsme. L’inconscient se dit wuyishi en chinois, wu le vide, avant le conscient yishi, que Lacan a conceptualisé comme béance première, mettant en évidence l’importance du langage dans la constitution du sujet de l’inconscient. Dans le temps comme dans le langage, la coupure est ce qui engendre les possibilités de combinaison des nouages. Le mot femme sonne comme le mot latin fama, le « bruit qui court », et ressemble au grec phémé qui signifie parole. La, femme n’existe pas, selon l’aphorisme lacanien. Il n’y a pas de parole transcendant la parole, de métalangage qui pourrait englober la femme pour mieux la soumettre. Le signifiant femme ne signifie pas la femme dans le conscient, il désigne l’absence de métalangage dans le système inconscient. Il n’y a pas d’origine à l’origine. Le féminin est Autre, inaccessible dans sa jouissance. Les mystiques ont fasciné Lacan, il en a fait référence dans son discours Télévision, dans leur capacité à obtenir une jouissance comblée par l’amour divin, donc hors discours. Cela l’a aidé à théoriser les trois temps de la jouissance, incestueuse, phallique et Autre, celle qui met en échec la maîtrise.

Avec la publication prochaine de ton ouvrage La haine du féminin : s’agit-il d’en dévoiler la structure historique et symbolique de domination, d’en explorer les ressorts inconscients, ou encore de renouveler notre regard sur les formes contemporaines de cette violence persistante ?

M.L. : La question de la haine et du travail de la pulsion de mort est un fil rouge qui traverse l’ensemble de mes travaux et écrits, depuis la publication du premier livre, les Accidents du transfert en 2006, traitant de la haine de l’inconscient et du féminin dans les passages à l’acte dans la cure. J’ai transmis ensuite la pensée de Melanie Klein, pendant quelques années dans des séminaires à l’hôpital Lagrave de Toulouse, dans le service de pédopsychiatrie pour enfant et adolescents ; travaux qui ont été publiés en 2008. La pensée de Melanie Klein m’a sensibilisée à la haine primaire, archaïque, souvent insuffisamment travaillée chez les lacaniens. J’ai ensuite écrit et publié sur l’énigme de la pulsion de mort, ouvrage traduit en chinois et travaillé sur la radicalisation pendant quelques années. Je publie aussi cette année un livre sur l’embrigadement idéologique des adolescents dans les problématiques de transition de genre.

J’ai souhaité l’an dernier mettre au travail cette question de la haine du féminin en organisant un colloque à Toulouse en mai 2025, colloque qui donne lieu à la publication de cet ouvrage collectif, La haine du féminin. Il s’agissait pour moi de donner la parole à un croisement polyphonique de voix de psychanalystes, d’une historienne de l’art, jusqu’à la poésie avec la préface de l’artiste Estelle Meyer. Ce livre tente d’analyser les ressorts inconscients de cette haine, ses manifestations contemporaines et ses conséquences sur les individus et les sociétés. Il interroge comment dépasser cette violence fondatrice, comment reconnaître et désamorcer

les mécanismes qui perpétuent l’oppression du féminin sous toutes ses formes. J’ai ouvert ce travail collectif dans une perspective historique, langagière et temporelle dans sa dimension de pulsation, celle de l’inconscient.