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Roque Farrán / LE FASCISTE COMME PERSONNAGE CONCEPTUEL

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Texte traduit de l’espagnol publié sur le site En el margen.  Voir également sur le site du GNiPL  Le mal de la banalité. Image : John Bagby

Je voudrais que ce modeste texte soit considéré comme un hommage à l’œuvre de Freud. Roque Farrán, Cordoue, 6 mai 2024.

Pourquoi, à certaines périodes de l’humanité, le besoin du mal est-il assumé comme s’il s’agissait d’une réponse intelligente ? Ce que je trouve difficile à supporter, c’est la stupidité inhérente à cette réponse et l’hypothèse de connaissance qu’elle implique. Si le mal était intelligent, je n’aurais aucun problème à en assumer la nécessité, le problème que j’ai c’est que le mal m’a toujours paru trop stupide, limité, médiocre. Le mal commence par détruire et finit par s’autodétruire ; il n’a aucun pouvoir réel. À partir d’une ontologie pulsionnelle, basée sur les découvertes freudiennes, nous pouvons trouver quelques fils qui nous guident. Il faut sans doute penser la société à partir des affects, mais il faut aussi comprendre ce qui se joue dans la récurrence d’un problème commun.

Il existe un vaste débat sur la manière de classer la nouvelle droite ou l’extrême droite, débat qui inclut bien sûr la remise en question de sa nouveauté. Quoi qu’il en soit, au-delà des complications nominales et de leurs diverses caractérisations historiques, continuités et discontinuités conceptuelles, la pensée philosophique matérialiste procède en s’occupant de la singularité comme modulation pratique de certaines figures transhistoriques, invariants ou constantes génériques. Cependant, pour ne pas tomber dans la figure de l’idéal type sociologique, il trace ses caractères conceptuels en relation avec diverses composantes et matériaux actuels articulés sur un plan d’immanence ou des problèmes plus larges qu’il convient de reconstruire. Cette tâche n’est ni neutre ni aseptique, elle nous implique dans la lecture rétroactive de diverses traditions, luttes et débats.

Tout comme Badiou a reconstruit la figure de l’État révolutionnaire à partir de quatre invariants subjectifs reconnaissables dans différentes périodes historiques et régimes politiques (volonté, confiance, égalité, terreur), il est désormais nécessaire de reconstruire la figure transhistorique du fasciste comme un ethos ou un style de pensée. Il ne s’agit pas d’une caractérisation sociologique ou théorico-politique qui regroupe des individus empiriques, mais plutôt d’une construction conceptuelle. Bien sûr, Badiou, Deleuze et Guattari nous ont donné quelques éléments essentiels pour comprendre philosophiquement le fascisme, mais nous devons les actualiser à la lumière de ce qui nous arrive actuellement.

Tout d’abord, le fasciste se range toujours du côté des plus puissants, qu’il s’agisse d’États ou d’entreprises. C’est quelque chose qui se voit aussi bien dans les fascismes totalitaires traditionnels, clairement soutenus par l’ensemble de la structure étatique, que chez les libertaires actuels qui peuvent rejeter le rôle de modeste organisateur social de l’État local, mais renforcer les appareils répressifs et exalter les États bellicistes.  Des pays forts comme les États-Unis ou Israël, auxquels ils sont inconditionnellement subordonnés. Ils offrent également tous les avantages économiques et juridiques possibles aux sociétés multinationales (fonds d’investissement, etc.) et aux hommes d’affaires puissants comme Elon Musk, tout en laissant sombrer les petites et moyennes entreprises.

Deuxièmement, en corrélation avec ce qui précède, le fasciste déteste les plus vulnérables, qu’ils soient des minorités sociales ou des sujets subordonnés aux relations de pouvoir dominantes : les travailleurs, les migrants, les femmes, les enfants, les personnes âgées, les personnes ayant des capacités différentes, etc. La différence entre le fascisme actuel et le précédent est qu’il n’a pas besoin de postuler un ennemi unique à détruire, mais plutôt, selon la multiplicité inhérente aux sociétés contemporaines, il se concentre sur des ennemis divers et rétablit les hiérarchies. La destruction passe alors par le recours à des mécanismes et dispositifs : harcèlement dans les réseaux, dans les médias, définancement de l’État, en plus des services de renseignement classiques.

Troisièmement, la bataille culturelle prend la primauté, comme aspect subjectif et affectif de son interpellation idéologique. Bien que les médias et modes actuels s’appuient largement sur le numérique et sa multiplication algorithmique, le caractère moralisateur agressif et vitupératif des prêtres, prédicateurs et religieux de tous les temps, avec le langage messianique du châtiment divin, est reconnaissable comme un invariant transhistorique et de renoncement de jouissance fondée sur des promesses futures, à l’abri de toute réfutation, argument rationnel ou simple invocation de la sensibilité et de la considération de l’autre.

Quatrièmement, il faut admettre que ce fanatisme déchaîné par tous les moyens, captivé par les pires impulsions de la société et exacerbant au maximum le malaise de la culture, ne peut trouver que l’autodestruction comme moyen de résolution. Son pouvoir impuissant vient justement de jouer à la limite et de déborder sans cesse. Aucune réplique miroir ou appel à la raison argumentative ne peut y avoir d’effets, si l’on ne comprend pas notre implication dans le désordre qu’a produit ce symptôme si dangereux pour l’existence de l’ensemble. Devenir une cause adéquate de ce qui nous affecte est crucial ; l’heure n’est pas aux reproches ou aux reproches, mais à une action concertée.

Si la société est imprégnée de pulsions autodestructrices, conservatrices et érotiques, nous devons faire appel à l’intrigue avec une grande délicatesse et en même temps avec fermeté tous les dispositifs de communication, culturels et de formation qui font appel à la force du désir et à l’Éros comme réponse à l’appel à l’anéantissement et à l’autodestruction qui enflamme toujours les esprits fascistes. Contrecarrez par tous les moyens possibles les joies de la haine et l’exultation de la cruauté, non par des remontrances et des récriminations, mais par de véritables actes d’amour, de persévérance dans l’être et de composition vertueuse. Nous devons être implacables à cette heure. 

Je propose deux points clés de confrontation pour sortir de cette situation malheureuse dans laquelle il semble que personne ne pense à ce qui nous arrive. Il faut opposer à l’intelligence artificielle une intelligence matérielle qui incarne la connaissance. À l’invocation des forces du ciel, opposer le réseau des forces immanentes réellement existantes. Pour ce faire, il nous faut dépasser toutes les grilles dichotomiques, y compris la classique droite/gauche, et réfléchir à une ontologie pulsionnelle qui nous permette de nous orienter affectivement dans le présent. Il s’agit d’assumer des tendances impures, mais rigoureusement imbriquées. 

Considérez les pulsions comme des tendances inéluctables qui nous traversent et nous dépassent, et non comme des instincts naturels. La pulsion érotique tend à composer, la pulsion thanatique à décomposer, le conatus à conserver. Si un seul d’entre eux existait, la vie telle que nous la connaissons ne serait pas possible : s’il n’y avait qu’une tendance à la composition, à l’addition ou à la multiplication, il ne serait pas possible de faire place ou espace au nouveau, tout se saturerait et deviendrait de plus en plus inhabitable. S’il y avait seulement une tendance à la décomposition, un retour à l’inorganique ou une stabilité absolue, l’univers se figerait et serait également inhabitable. S’il n’y avait que de la persévérance dans l’existence, chaque entité entrerait en collision avec les autres, se disputant les espaces et les opportunités, mais ni la destruction ni la composition ne seraient possibles. 

Comment ces motivations sont-elles liées ? Le conatus nécessite l’assistance à la fois d’Éros et de Thanatos : il n’y a pas de persévérance dans l’être si ce qui s’y oppose n’est pas détruit et s’il ne se compose pas de ce qui augmente le pouvoir d’agir. Mais Eros a aussi besoin de persévérance pour se composer et de destructions pour libérer de nouveaux composants. Enfin, Thanatos nécessite des compositions pour se décomposer et des persistances pour mettre définitivement un terme. 

Au milieu, nous inventons des dispositifs ou des médias qui privilégient les uns par rapport aux autres, qui exacerbent ou chroniquent les tendances. On peut expliquer la bêtise humaine ou la banalité du mal lorsqu’une pulsion l’emporte sur les autres et que l’arme est très appauvrissante. C’est la réalité politique que nous vivons. Pour sortir de cette horrible situation, nous devons comprendre comment chaque décision ou mesure nous affecte de manière unique, au lieu de répéter des arguments ad hoc, de faire des calculs improbables sur les intérêts futurs ou de disputer des places dans le présent. La politique peut retrouver la pensée, tout n’est pas perdu.