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ROQUE FARRAN / LE MAL DE LA BANALITÉ

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Texte traduit de l’espagnol, publié sur le site EN EL MARGEN. Illustration « Les Fleurs du Mal » par Carlos Schwabe, 1900 – Wikimedia Commons

Freud et Arendt ont découvert une vérité sur laquelle, à un moment donné, ils ont régressé : le traumatisme produit par les abus sexuels dans l’enfance se produit la plupart du temps dans l’environnement familial ; le mal n’est pas le produit d’êtres monstrueux mais surtout de fonctionnaires banals qui font leur devoir.

Cependant, les formulations tranchantes des uns et des autres, tournées contre le bon sens, finissent par limiter les conséquences de ce qui a été découvert. Arendt ne souligne pas suffisamment la monstruosité de cette pratique banale qui, dans sa routine, condamnait des millions de personnes aux pires horreurs ; Freud ne peut pas croire que tous les patients névrosés qu’il traite aient subi des traumatismes sexuels dans l’enfance et recourt donc au concept de fantasme, voilant une fois de plus la réalité de sa découverte.

Bien sûr, le concept de la banalité du mal ainsi que celui du fantôme inconscient sont opérants face à un réalisme naïf, trop imaginé et scandalisé, mais il faut aussi pouvoir retourner ces concepts pour qu’ils ne pas obstruer ce qui est réel qui arrive de toute façon. Ce qui continue d’arriver partout. En d’autres termes, trouver la racine du mal dans la banalité ou la vie quotidienne, le caractère inquiétant des abus sexuels, ne doit pas nous faire revenir en arrière pour le nommer, le dénoncer et prendre toutes les mesures nécessaires pour le traiter et l’éradiquer, au cas par cas. cas.

Les monstres de notre temps ne sont pas fantastiques ou mythologiques, ce sont des êtres grisâtres et banals, gentils ou ennuyeux, comme n’importe quel fils de voisin : ce qui les transforme en malfaiteurs, ce sont les réseaux de pouvoir englobants qui imposent la jouissance et garantissent l’impunité tant qu’il y a est de l’argent (ou une sorte de capital en jeu). Le concept de patriarcat est trop général dans certains cas, il faut trouver la surdétermination spécifique des facteurs économiques, sociaux et subjectifs qui rendent possible la reproduction sournoise de la violence. Parce qu’on voit qu’ils peuvent être des sujets progressistes ou réactionnaires, de classes inférieures, moyennes ou supérieures, avec ou sans formation culturelle, sensibilité pédagogique ou autre.

Par conséquent, nous devons créer des concepts qui non seulement remettent en question le bon sens, mais vous guident mieux dans vos saines intuitions. L’idéologie est une illusion mais aussi une allusion à ce qui se passe réellement, des idées inadéquates répondent à une condition réelle. Un concept adéquat non seulement déconstruit les significations, mais relie également les différentes pratiques sociales et guides de vie. Penser face à l’horreur de la réalité ne nous laisse aucune échappatoire, il ne s’agit pas d’être pour ou contre qui que ce soit, mais d’agir pour atténuer les conséquences des dégâts, en mobilisant toutes les ressources pour que cela ne se reproduise plus.

Nous ne pouvons pas reculer devant la maladie qui se propage comme le mycélium d’un champignon vénéneux, le remède naturel est toujours venu d’une pensée matérialiste cohérente qui pointe vers les causes réelles sans sous-estimer l’imaginaire ni surestimer les moyens symboliques. Ce n’est pas une question morale mais à la fois éthique, épistémique et politique. Que la peur quotidienne ne nous empêche pas de réfléchir à la raison des affections : viser le bon nœud qui fait de nous ce que nous sommes. Le mal réside dans la banalité de justifier nos manières d’être plutôt que de chercher à nous transformer.

Roque Farrán, Cordoue, 29 mars 2023.