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Marie-Christine Laznik / LACAN ET L’AUTISME

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Texte publié et à retrouver sur le site de l’EPHEP. illustration  © HOBOMAMA, FLICKR, CC BY NC SA 2.0. On peut consulter également sur le site de l’EPHEP la video LA PSYCHANALYSE AU SERVICE DU TRAVAIL AVEC LES BÉBÉS : TRANSFERT, IDENTIFICATION, PULSION, NARCISSISME…

Lacan et l’autisme[1]

Le fossé s’est creusé dans les quinze dernières années entre les psychanalystes s’occupant d’autisme et les autres. Ce numéro le met en lumière. Je pense que l’autisme est une pathologie innée qui déroute les parents au plus haut point, en quelques semaines. Recevoir des bébés avec leurs parents est une expérience extraordinaire, car dans les premiers mois de la plasticité cérébrale et génétique (l’épigénétique) nous permet parfois d’obtenir une réversion du tableau. Mais pour cela il faut faire le deuil et s’occuper d’étiologie pour se concentrer sur les outils psychanalytiques qui permettent de modifier le tableau de départ. Cet article se propose de les expliciter.

Lacan avait plutôt une drôle de conception du moi. Selon lui, l’appareil psychique n’est pas mono, mais bicentré, par le moi et le sujet de l’inconscient. Il s’agit en effet de deux pôles qui ne se superposent nullement. Lacan aimait dire que la révolution qui avait rendu envisageable la pensée moderne n’était pas le fruit de l’avancée copernicienne qui avait resitué le soleil au centre de l’univers, mais la découverte de Kepler qui conférait une trajectoire elliptique aux planètes, autrement dit une orbite déterminée non par un, mais par deux foyers distincts.

Je ne développerai pas ici la théorie du sujet chez Lacan, bien qu’il s’agisse de l’une des parts les plus passionnantes de son enseignement, dans la mesure où nous ne pouvons en saisir l’enjeu qu’à la condition d’avoir d’abord fermement appréhendé sa conception du moi. Si le sujet de l’inconscient s’avère profondément articulé à l’ordre symbolique du langage, le moi, toujours pour Lacan, relève d’une instance imaginaire qu’il assimile à l’image spéculaire du corps propre. Par conséquent, dans ce dispositif, le sujet perçoit d’abord son propre moi en tant que hors de lui-même. Le moi est donc un produit de l’aliénation à l’image, un effet de l’aliénation au pur sens littéral du mot. De ce fait, le moi a hérité d’une mauvaise réputation parmi les lacaniens. Tout analyste sérieux envisage le travail classique de la cure analytique comme mise à l’écart dudit moi aliénant au profit du sujet de l’inconscient. Mais quelle position adopter lorsque nous nous retrouvons confrontés à une clinique où le moi aliéné de la théorie lacanienne n’a pas même encore été constitué, lorsqu’affrontée au traitement clinique de l’autisme, je fus amenée à découvrir combien étaient précieux et nécessaire ce moi, si aliéné à l’image spéculaire soit-il ?

L’absence de regard entre le bébé et l’adulte
en tant que signe princeps essentiel de l’autisme

Le défaut de regard entre la mère et le bébé, qui se généralise à d’autres personnes dont le psychanalyste en charge de le traiter et de traiter ses parents, représente l’un des signes fondamentaux qui nous autorisent à poser l’hypothèse d’autisme au cours des premiers mois de vie (les stéréotypies et les automutilations n’apparaissant seulement qu’au cours de la deuxième année). Si cette absence de regard ne conduit pas nécessairement à un syndrome autistique caractéristique ultérieur, il indique néanmoins dans tous les cas une difficulté d’ordre majeur au niveau de la relation spéculaire au grand Autre. En cas de non-intervention chez ces bébés, la phase du miroir est en danger imminent de ne pas s’établir ou du moins de ne pas se constituer de façon adéquate. Lacan conférait une importance considérable à ce temps particulier de la reconnaissance, par l’entremise du grand Autre, de l’image spéculaire, moment au cours duquel le bébé se retourne vers celui qui le porte dans un appel à ce que par son regard, cet Autre entérine l’image que l’enfant perçoit de lui‑même dans le miroir. L’établissement de cette relation à l’image du miroir correspond à un moment particulier à la fois au sens logique et chronologique et qui se met habituellement en place aux alentours du sixième mois, sauf dans le cas de l’autisme infantile où, soit elle ne peut en aucun cas s’installer, soit ne s’établir que de façon tardive au sein du cadre d’une relation thérapeutique. Il est intéressant de remarquer également qu’avec le stade du miroir, il s’agit là d’une des rares références temporelles retrouvées dans le travail de Lacan, alors qu’il s’est toujours vigoureusement opposé à la conception génétique chronologique et de développement linéaire de l’appareil psychique. Le stade du miroir est en outre un élément de la théorie lacanienne que Winnicott sut également prendre en compte. Cet instant de jubilation dans la relation à l’image corporelle dans le miroir est décisif, car c’est cette image qui donne au bébé la dimension de l’unité le concernant en propre ainsi que celle des objets, et qui fournit la matrice de sa relation aux petits autres, ses semblables. Voilà donc pour l’essentiel ce que Lacan a nommé « fonction de l’image spéculaire ».

Il y a une préhistoire entre les parents et l’enfant qui permet à cette jubilation devant le miroir de devenir possible : un temps préalable à l’image spéculaire qui lui permettra ensuite de se reconnaître comme ayant un corps. Pour appréhender la manière dont ce modèle pénètre dans la pensée de Lacan, nous devons faire un détour par sa lecture du petit Dick de Melanie Klein, car c’est grâce aux difficultés théoriques qu’il y rencontre qu’il se trouve conduit à l’élaborer. En fait, ce qui lui pose problème, ce n’est pas la clinique de Melanie Klein qu’il admire, mais plutôt la manière dont sont situés sur le même plan les mécanismes de projection et d’introjection, l’un étant pourtant imaginaire et l’autre symbolique. Alors, suivons-le d’abord dans cette lecture du petit Dick.

Influence du cas Dick dans le développement des concepts lacaniens

En 1954, Lacan est en lutte contre la théorie du moi d’Anna Freud. Le cas Dick s’avère une excellente démonstration clinique qui va contre l’idée d’une alliance du moi de l’analysant à l’analyste. Il s’agit de l’article : L’importance de la formation du symbole dans la formation du moi datant de 1930[2]. Dans ce travail, l’avis de Melanie Klein est exactement opposé à celui d’Anna Freud. Lacan se base donc sur cet article qu’il va lire en détail au cours de plusieurs leçons de son séminaire[3]. Lacan lisant Melanie Klein est fasciné par l’efficience de ses interventions. Elle verbalise en particulier le mythe œdipien. Je cite Lacan : « Tu es le petit train ; tu veux foutre ta mère. » C’est sa façon de faire une libre traduction, car ce n’est bien entendu pas ce que dit Melanie Klein au petit Dick, ce en quoi elle a d’ailleurs probablement raison, car Dick ne se situe pas encore à ce niveau-là[4].

Qu’est-ce qui chez Dick intéresse Lacan ? Le manque de relation, la profonde indifférence, l’apathie, l’absence. Il se tient là comme si Melanie Klein n’existait pas, comme si elle n’était qu’un meuble. Le garçon est totalement plongé dans la réalité. Il ne se trouve pas dans un monde humain, ajoute même Lacan. Dick ne parvient pas à seulement s’engager dans une identification primaire, dans une tentative de symbolisation. Melanie Klein s’adresse à lui — cet être qui demeure sans réponse, elle nomme ce qui pour lui ne relève que de la réalité pure et simple. Lacan dira même ultérieurement qu’il ne s’agit pas d’interprétation. Sont seulement conférés là des noms aux choses. Cet élément me paraît être absolument essentiel dans le travail avec de petits enfants autistes. Toute interprétation serait ici déplacée, car l’appareil psychique ne s’est pas organisé comme pour les autres enfants, et vouloir ramener tout ce qui se présente à la lecture œdipienne est un forçage inutile en vue d’une éventuelle résolution. Lacan s’en rend immédiatement compte après le trait d’esprit initial qui attribue des désirs incestueux à Dick. Melanie Klein nous dit : « Les objets sont constitués par des jeux de projections, d’introjections, d’expulsions, de réintrojections des mauvais objets, et le sujet ayant projeté son sadisme, le voit revenir de ces objets[5]. Ceci fait problème pour Lacan, car pour lui l’introjection n’est pas l’inverse de la projection. L’introjection est toujours l’introjection d’une parole : elle relève de l’ordre symbolique. La projection est imaginaire. La question que pose Lacan concerne la jonction du Symbolique et de l’Imaginaire dans la constitution du Réel. Il mettra en œuvre un petit modèle[6], qui sera une anticipation de son célèbre stade du miroir. Il asserte que Freud également a utilisé des modèles, mais pour tout de suite ajouter qu’il s’agit de ne pas oublier « qu’ils ne sont que l’échafaudage et pas le bâtiment ».

Un modèle optique pour l’assomption de l’image du corps

Lacan présente donc un montage de physique optique — qu’il doit à un certain Bouasse — et qui démontre comment créer l’illusion d’un bouquet renversé initialement caché au champ optique d’un observateur, lequel émerge et prend place dans un vase quant à lui réellement présent. Bouasse pour y parvenir fait usage des qualités physiques d’un miroir concave. Réalisant le lien entre l’objet réel — ici le vase avec quelque chose qui semble être présent et qui paraît faire un avec cet objet réel, mais qui néanmoins n’est qu’une image. Dans ce schéma, Bouasse dénomme image réelle le bouquet de fleurs qui ne sont pas présentes effectivement. Un sujet peut donc voir les fleurs au-dessus du col du vase et faire l’expérience de l’illusion de l’unité formée par l’objet réel et l’image réelle, constituant ainsi un ensemble.

Ceci autoriserait donc Lacan à concevoir l’organisation de la réalité de Dick en relation avec les éléments imaginaires de projection. Nous examinerons ultérieurement où situer le Symbolique.

La beauté de ce schéma optique tient à ce qu’il fournit une excellente métaphore quant aux premières fondations de l’appareil psychique. L’illusion d’unité constituée par le vase et les fleurs nous conduit par analogie à s’en saisir pour la mise en place du corps. Ce schéma est réellement une trouvaille dans la mesure où il présente un montage entre un objet réel et une image réelle, entre quelque chose qui est là et quelque chose qui n’y est pas : disons une illusion. Le corps propre serait donc l’effet de l’articulation entre le Réel du bébé — appelons-le son organisme pour simplifier — et quelque chose qui en accord avec mes hypothèses serait incorporé ; une image qui à travers l’effet de ce que j’ai nommé le regard des parents, pourrait venir faire unité avec le Réel du bébé. Remarquons qu’il n’y a d’image que pour l’appareil psychique des parents.

Pour que cette image se forme, un certain nombre de conditions sont requises et relèvent du Symbolique. Les yeux doivent se situer approximativement dans le cône optique dépendant du recoupement des rayons issus des zones limites du miroir concave. Prenons une illustration tirée de chez Fra Angelico. Il s’agit d’un peintre qui a représenté plusieurs Annonciations, en particulier celle de Cortone, où sont figurés les mots promettant à Marie la conception du fils de Dieu. Le peintre a même tracé les mots sur sa toile, lesquels enveloppent la vierge.

Retournons maintenant à la première figure : je suggère d’imaginer un instant que le vase soit un petit pot dont le bouquet de fleurs serait un chérubin couronné. Cette image paradoxale nous autorise à saisir le lien particulier entre le Réel du bébé — l’organisme dont l’aspect de remplissage et de vidange est joliment figuré par le petit pot — et ce « quelque chose » qui n’est encore qu’une image, une représentation anticipatrice, « Sa majesté le bébé » dont parle Freud dans son texte Pour introduire au narcissisme. Pendant des années je n’ai attribué aucun rôle actif au bébé ; pourtant il m’apparaît bien au contraire que dans les cas qui nous préoccupent, nous ne sommes seulement qu’au point inaugural de l’émergence d’une structure inconsciente à laquelle l’enfant a à prendre part.

Voyons comment dans le regard du grand Autre (celui du père et de la mère dans ce cas), la splendeur imaginaire va pouvoir naître : dans l’essentiel des Nativités, le regard admiratif des figures parentales enveloppe celle de l’enfant de telle sorte qu’il en vient à masquer sa pâle réalité. Ainsi aucun doute ne peut poindre à propos de sa magnificence, le corps du bébé étant totalement auréolé par ce halo. Nous avons affaire ici à une véritable image idéalisée, centre de ce que Lacan a appelé « cathexis phallique » et « amour d’objet ». Alors, revenons donc au schéma optique. Lacan en a fait usage afin de déplier toute l’étude de la relation spéculaire, celle déjà mise en place par le stade du miroir. Pour que cela soit rendu possible, il introduit un élément supplémentaire au sein du schéma de Bouasse. En effet, dans l’appareil tel que nous l’avons étudié jusqu’à présent, le sujet du regard figuré par l’œil ne peut être en place de l’enfant lui-même — représenté par le vase enserrant les fleurs — mais doit être porté par un Autre. Pour que l’enfant se trouve apte à se voir lui-même, Lacan suggère par conséquent quelques modifications au schéma primitif, principalement l’introduction d’un miroir plan. Ainsi, il rend possible le moment au cours duquel le sujet, encore enfant, se reconnaît avec jubilation dans l’image qui lui est offerte. Ceci relève du mythe bien sûr, mais nous donne l’occasion d’illustrer la stricte intrication du monde imaginaire avec le monde réel, dans le champ de l’économie psychique. De même, si Dick se situe au lieu du vase, se nécessite un miroir plan afin qu’il puisse se voir. Ce n’est que dans le séminaire sur le transfert[7] que Lacan reprendra à nouveau son modèle pour donner un nom au miroir plan, lequel devient le regard du grand Autre. Nous pouvons constater que cela se situe avant l’article de Winnicott sur la même question. Lacan dans la leçon du 7 juin 1961 ramasse la controverse avec Melanie Klein qui porte sur la difficulté inhérente, selon lui, à ne pas distinguer introjection et projection en tant qu’elles n’appartiennent pas au même registre.

Écoutons-le à ce propos : « État amoureux et hypnose » est le titre de l’un des chapitres de la Massenpsychologie. « L’idéal du moi, d’ores et déjà constitué, introjecté, peut être projeté sur un objet. À vrai dire, le fait que la théorie classique ne distingue pas les différents registres du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel fait que les phases de l’introjection et de la projection apparaissent, non pas obscures, mais arbitraires […]. Et c’est pour autant que l’idéal du moi peut être reprojeté sur un objet, que cet objet, s’il vient à vous être favorable, à vous regarder d’un bon œil, sera pour vous objet de l’investissement amoureux au premier chef.[8]  ».

Pendant une décennie, mon expérience en tant que praticienne de l’analyse avec des enfants m’a démontré que ce modèle était faillible du fait de son aspect statique. Ce que je n’avais pas encore repéré concerne le fait que l’enfant joue également dans cette partie un rôle essentiel. Il regarde, se meut vers l’adulte. Cette difficulté avait été soulignée il y a quinze ans, à mon intention, par le Dr Jean Bergès qui avait tenté de me faire appréhender combien l’investissement libidinal des parents envers l’enfant n’était pas vectorisé par une image statique, mais par ce qu’il appelait « fonctionnement de la fonction », une expression qu’il avait empruntée à l’un de ses maîtres, le professeur Julian Ajuriaguerra. Par exemple, l’investissement libidinal sur l’enfant s’inscrit dans ses mouvements, dans sa motricité et certainement pas sur une image immobile. Ce qui apparaît de manière remarquable dans le tableau ici présenté, c’est combien le bébé est actif, il effectue un mouvement du bras dans la direction de ses parents. Pourquoi dès lors m’a-t-il fallu tellement de temps pour le comprendre ? Il semblerait qu’il y ait eu nécessité pour moi d’une expérience clinique avec ces petits bébés qui commençaient à montrer des signes d’autisme, afin que soit remise en cause l’idée selon laquelle tout découle de la vie psychique des parents et que l’enfant n’était simplement qu’une cire vierge en attente de l’inscription du sceau des fantasmes parentaux.

La clinique m’a appris qu’il ne suffit pas que les parents souhaitent investir libidinalement leur bébé, encore faut-il que soient présentes les conditions symboliques pour que les parents puissent réaliser cet investissement et que leurs fantasmes lui soient largement favorables. L’enfant doit aussi regarder. Le bébé doit également être capable de mettre en œuvre un signe, un regard porté vers les parents de sorte qu’ils puissent s’éprouver justement dans leurs existences en tant que parents. Malheureusement, ma clinique avec les bébés lors de mes débuts avec l’autisme m’a appris qu’ils ne regardaient personne, sauf dans certaines conditions favorables très particulières que nous déployons pour les approcher, mais que je ne développe pas, car cela nous conduirait au-delà du cadre de la présente étude[9]. Il en va donc ainsi pour une large majorité d’entre eux. Nous ne parlons ici que de perturbations qui retentissent sur le développement et qui sont spécifiques de l’autisme. Nous laissons de côté l’autisme qui émerge en relation avec des pathologies associées et qui entre sous le dénominatif de « syndrome autistique ». Certes, il existe également des formes qualifiées de « début tardif », pour lesquelles les signes autistiques semblent ne pas apparaître avant la deuxième année de vie. Mais de telles formes demeurent plus exceptionnelles.

Retournons enfin à la lecture de Dick par Lacan. Melanie Klein souligne la pauvreté de l’Imaginaire et Lacan ajoute qu’il n’appelle pas, même s’il a déjà quelque chose du langage. L’appel n’est pas du registre du langage, mais en deçà du langage. « Vous n’avez qu’à observer un animal domestique pour voir qu’un être dépourvu de langage est tout à fait capable de vous adresser des appels, des appels pour attirer votre attention vers quelque chose qui, en un certain sens, lui manque. À l’appel humain est réservé un développement ultérieur, plus riche, parce qu’il se produit justement chez un être qui a déjà acquis le niveau du langage[10]. » Cet appel se transformera dans le corpus théorique lacanien en pulsion invoquante, une nouvelle pulsion que Lacan ajoutera en 1964 aux autres pulsions classiquement répertoriées. La réversion de la pulsion scopique peut ainsi donner la pulsion invoquante. Il est essentiel de préciser que la traduction du mot allemand Trieb est parfois fautivement « instinct ». Les écoles de psychanalyse en France n’utilisent généralement pas cette traduction et préfèrent largement celle de pulsion. De plus, le terme Instinkt existe également en allemand et pourtant Freud utilise Trieb. C’est justement entre ces deux termes que gît toute l’importance de la lecture qu’apporte Lacan. En anglais, il y a cette même possibilité entre instinct et drive. En 1964, Lacan asserte qu’il réserve la notion d’instinct pour tout ce qui concerne la survie des organismes. Ainsi, tout ce qui est associé aux instincts du moi dans la première théorie des pulsions perd son caractère instinctuel. On pourrait dire qu’il ne conserve le terme de pulsion que pour les pulsions sexuelles.

Lacan souligne : « Au niveau de la pulsion, il est purement grammatical. Il est support, artifice, que Freud emploie pour nous faire saisir l’aller et retour du mouvement pulsionnel[11]. » Grammaticalement, Freud articule la pulsion selon trois temps : actif, réflexif et passif. Au dernier temps passif indique Lacan, doit être substituée la formule « se faire » : se faire voir, entendre, bouffer, chier, etc. « Cela implique fondamentalement une activité, en quoi je rejoins ce que Freud lui-même articule en distinguant les deux champs, le champ pulsionnel d’une part et le champ narcissique de l’amour d’autre part[12]. » Dick, au même titre que les bébés autistes que nous pouvons voir sur les films vidéo, ne vocalise aucun appel. Il ne « se fait » absolument pas entendre. Melanie Klein ne délivre à Dick aucune interprétation comme le signale Lacan. Elle se contente de lui dire : Dick petit train, grand train papa-train. L’enfant prononce le mot gare. Melanie Klein répond, la gare c’est maman, Dick entre dans maman. À la suite de quoi Dick cherche refuge dans la pénombre entre deux portes et appelle sa nurse. C’est la première fois qu’il appelle. Melanie Klein dit alors qu’il a gagné l’accès à son inconscient. Et Lacan de préciser qu’il n’y avait pas d’inconscient précédemment. En 1964 Lacan reprendra à nouveau cette relation entre apparition de la capacité à appeler et accès à l’inconscient. Il remarquera aussi que les pulsions scopique et invoquante introduisent le grand Autre dans le champ du désir et que la pulsion invoquante s’avère être celle qui est le plus proche de l’expérience de l’inconscient. Les lacaniens auraient tendance à affirmer qu’il n’y a nul inconscient organisé chez l’enfant autiste. En reprenant cette métaphore du vase et des fleurs, Lacan reconnaît que Dick a atteint le niveau du narcissisme. Il n’a plus qu’à commenter l’article de Freud Pour introduire le narcissisme. Au cours de cette discussion, il signale que si la libido sexuelle n’est pas isolée de l’ensemble des fonctions dévolues à la préservation de l’individu, elle perd toute signification.

C’est la raison pour laquelle, dans cet article sur le narcissisme, Freud revient sur la nécessité de distinguer libido du moi et libido sexuelle. À cette époque Freud parlait de pulsion du moi et de pulsion sexuelle. Ce n’est qu’en 1964 que Lacan dira très explicitement qu’il en vient à tenir fermement la différence entre deux champs, « le champ pulsionnel d’une part, et le champ narcissique de l’amour d’autre part[13] ». Opposition donc entre pulsions sexuelles et investissement phallique du narcissisme. Il s’agit d’une situation très instructive de l’intérêt que présente l’opposition reprise par Lacan de manière notable, entre le champ narcissique de l’amour et celui de la parole, autrement dit celui des pulsions partielles. Cette opposition devient très opérante quand il s’agit de comprendre les films réalisés par les familles de bébés qui sont devenus autistes.

Une illustration clinique

Le cas Mauricio concerne un petit enfant appartenant à une cohorte de films réalisés par la fondation Stella Maris de Pise. Le Dr Sandra Maestro et le Pr Filippo Muratori m’avaient apporté, peu de temps après l’avoir rencontré, une copie d’un film effectué par la famille de l’enfant. Ce dernier leur faisait énigme. Il s’était rendu dans leur centre afin d’y être diagnostiqué à l’âge de 3 ans. Il présentait un tableau autistique typique, mais qui ne correspondait pas du tout avec ce qu’ils pouvaient observer sur le film familial que les parents leur avaient apporté. Effectivement, dans les scènes qui avaient été filmées, l’enfant semblait communiquer à plusieurs reprises de manière affectueuse avec ses parents. Mes collègues en étaient déconcertés et j’admets que je l’étais pareillement, au début.

Voici la description d’une scène a priori déroutante : Mauricio est âgé approximativement de 10 mois et se trouve dans son berceau. Son père arrive pour lui parler avec chaleur : « Alors ! Tu me montres ? » L’enfant commence à se lever tout en s’accrochant aux parois de son lit. Son père l’encourage : « Comme tu es fort ! Vas-y ! Vas-y ! » Le père de sa voix pleine et affectueuse fait preuve d’une prosodie très engageante. Pendant que son enfant se soulève, le père commente cet événement sportif avec enthousiasme : « Vas-y, vas-y ! Un « vas-y Mauricio ! Hourra ! » accueille l’érection corporelle de l’enfant qui regarde avec une expression de satisfaction. Il semble bien évident que les compliments lui plaisent. Le père poursuit d’une voix très enthousiaste : « Mauricio ! Mauricio ! », il en est le supporter dans tous les sens du terme. Quoi qu’il en soit, il capte l’attention de son enfant de cette manière, qui, gagné à son tour par l’enthousiasme, dégage une main et la tend vers lui qui est en train de le filmer. L’instant d’après il baisse les yeux bien que la voix paternelle continue à l’envelopper : « Vas-y Mauricio, splendide Mauricio ! Magnifique ! » Au son de cette exclamation, l’enfant regarde encore vers le père et clignote des yeux comme pour faire part de la satisfaction d’être ainsi reconnu. « Tu es magnifique », poursuit le père. L’enfant commence à chanceler un peu sur ses pieds, le père le repêche à nouveau : « Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! » Puis commence à chantonner « Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! Hé ! » Comme Mauricio regarde ailleurs, le père l’appelle. « Eh Mauricio ? T’es vraiment très fort, tu sais ? » L’enfant le regarde alors immédiatement et répond : « Oh ! Oh ! Oh[14]. » Le père fait alors cette réponse absolument merveilleuse : « Qu’est-ce que tu veux dire, mon amour ? » Ce qui indique que le père suppose la présence d’un sujet à l’endroit de son petit garçon, puisqu’il pense que l’enfant veut dire quelque chose. Les parents des bébés habituels font exactement de même quand ils ont entre 5 et 6 mois. Certains analystes avaient émis la spéculation suivante que les parents des enfants autistiques n’avaient certainement pas dû opérer de la sorte qu’il s’agissait probablement d’une des raisons de leur problématique. Ici, ce n’était pourtant pas le cas. Ce que révèlent en général les films de famille d’enfants autistes, c’est combien les mères finissent par sombrer dans la lassitude de devoir solliciter un bébé qui ne donne aucun témoignage de l’avoir entendue, les pères intervenant davantage autour de la fin du premier et du deuxième âge de vie.

Comment un enfant tel que Mauricio a-t-il pu devenir autiste ? Mes collègues italiens ont décidé de créer une nouvelle catégorie dans les classifications pour prendre en compte de tels enfants, qu’ils ont appelé autistes à « début tardif ». Dans cette optique, il y aurait des enfants qui se développeraient normalement pendant la première année, puis qui se mettraient à présenter des signes d’autisme durant la deuxième année de vie. Il semble important de remarquer que Mauricio, qui a été entouré depuis sa naissance par le regard fervent d’admiration et d’amour de ses parents, a présenté depuis le tout début une absence complète d’intérêt, eu égard au fait de mettre en œuvre lui-même le moindre lien de nature pulsionnelle avec eux. Pour reprendre les termes de Freud dans son texte Pour introduire au narcissisme, ce bébé présentait une bonne compétence pour ce qu’il appelle une libido du moi, mais ne semble pas intéressé par ce qui serait une libido sexuelle. Ces parents avaient réussi, grâce au mérite de leurs efforts conjoints, à l’envelopper de leur regard et de leurs mots admiratifs, mais lorsqu’il commença à marcher, l’enfant n’alla jamais vers eux, ni ne les appela, ni ne les regarda. Alors, tout s’effondra.

[1] Traduction de l’anglais par Gérard Amiel.

[2] M. Klein, « L’importance de la formation du symbole dans la formation du moi », dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1968, p. 263 à 278

[3] J.Lacan, Le Séminaire, Livre I (1953-1954), Les écrits techniques de Freud,  Paris, Le Seuil, 1975, p. 81

[4] Ibid.

[5] Ibid. p. 88

[6] Ibid. p. 92

[7] J.Lacan, Le Séminaire, Livre VII (1960-1961), Le transfert, Paris, Le Seuil, 1991, leçon du 7 juin, p. 401 à 418.

[8] Ibid., p. 407

[9] Se reporter à M.-C. Laznik, « Du traitement de la relation mère-enfant avec un bébé de 3 mois et demi présentant des signes d’alarme précoces d’autisme », dans Signs of Autism in Infants : Recognition and Early Intervention, Edited by Stella Aquarone, Londres, Karnac.

[10] J.Lacan, Le Séminaire, Livre I (1953-1954), Les écrits techniques de Freud, op. cit. p. 98.

[11] J.Lacan, Le Séminaire, Livre XI (1963-1964), Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973, p. 182.

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14] Les sons prononcés le sont en italien. « Tu es fort se dit : « Sei forte » et l’enfant répond « Ti ! Ti ! Ti Ti ! «, reprise du T de forte et du i de sei en italien donc une certaine proximité d’assonance, raison pour laquelle la traduction française essaye de faire jouer deux termes qui ne sont pas non plus très éloignés tels que : « Fort » et « Oh ».

Marie-Christine Laznik est psychanalyste franco-brésilienne, docteur en psychologie clinique, installée en France depuis 1972 à cause de la dictature militaire au Brésil. Elle a fait une psychanalyse avec Jacques Lacan pendant 8 ans et ensuite avec Joyce MCDougall pendant 12 ans.

Ses centres d’intérêts se partagent entre la sexualité féminine et la crise de l’identité féminine au moment de la ménopause et ses travaux auprès des enfants, en particulier autistes, et, ces 15 dernières années, auprès des bébés.

Elle a proposé des signes capables d’identifier un début d’autisme chez les bébés entre 4 et 9 mois. La recherche PREAUT ( 2015) montre quelle est la sensibilité et la fidélité de ces signes. 

Actuellement, son centre d’intérêt tourne autour de la prise en charge précocissime des bébés à tendance autistique.

Membre de l’Association Lacanienne Internationale, sa pratique avec les bébés s’est développée à la consultation bébés-parents du Centre Alfred Binet (ASM 13) durant 40 ans. Elle est actuellement à la retraite mais y assure toujours des formations

À propos du débat actuel autour de l’autisme, elle se reconnait dans les positions de la CIPPA et fait partie du bureau de la CIPPA.