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Jean-Jacques Tyszler / Les défis actuels de la psychanalyse 

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Séminaire de recherche : Les défis actuels de la psychanalyse séance du 27 Janvier 2018. La clinique moderne de l’exil : une clinique nouvelle ? Illustration « From Here To There » de Antonio Martorell, une installation sur l’immigration porto-ricaine. L’exil dans l’art contemporain.

Il nous faut partir du fait clinique. Les petits sujets de l’exil aujourd’hui sont-ils les mêmes que ceux de l’époque ? Les petits Italiens, les petits Portugais, les petits juifs « polaks » … Ce sont les mêmes ou ce ne sont pas les mêmes ? Par certains côtés, bien entendu, ils ont en partage quelque chose. Néanmoins, je soutiendrais qu’actuellement les familles qui nous viennent du bout du monde ne sont pas exactement de la même facture et ne posent pas exactement les mêmes difficultés pour les collègues qui les reçoivent. C’est une clinique au sens complet nouvelle, sur fond classique.

Deux petits exemples de la semaine pour vous éclairer : on a reçu pas plus tard qu’hier une famille venue d’Alep qui a transité cinq ans par l’Algérie, puis le Maroc, l’Espagne avant leur arrivée en France. Je croyais naïvement que les Syriens étaient mieux reçus en France que les autres catégories de réfugiés, mais ils sont restés à la rue pendant des mois avec quatre enfants, dont un nourrisson. C’est quand même extraordinaire cet écart de message que nous recevons entre ladite générosité affichée par voie de presse et la réalité de cette famille restée à la rue ! Ce sont des dimensions qui participent de la psychanalyse. Pourquoi on ne raconterait pas des choses comme ça ? Devons-nous rester nous-mêmes myopes aux faits d’observation sociale ?

Autre exemple tout récent : un père qui a fait le choix de quitter la Côte d’Ivoire avec ses deux fillettes pour les protéger du rituel, habituel dans cette culture, de l’excision. Refusant la loi de la tradition, il était menacé de mort sur place. Il faut se représenter le prix psychique d’un tel exil. Il faudrait spécifier cette clinique. C’est ce qu’on pourrait appeler une clinique de la honte et non de la culpabilité. Mais pas la honte au sens où on l’entend ordinairement : c’est une honte de l’Autre, une honte éthique, une honte tragique.

Il y a beaucoup d’intellectuels qui ont raconté cette histoire de l’exil et les questions éthiques que ça pose (Erri De Luca et Chamoiseau notamment). Le Monde en date du 20 janvier a exhumé un superbe texte de Derrida de 1996, une déclaration au Théâtre des Amandiers dans une soirée de solidarité avec les sans-papiers. Le titre est magnifique : « Que devient un pays quand l’hospitalité peut être, aux yeux de la loi, un crime ? ». Je vous en lis un extrait que vous puissiez sentir ce que c’est qu’un homme qui a une position éthique : « L’an dernier, je me rappelle un mauvais jour : j’avais eu comme le souffle coupé, un haut-le-cœur en vérité, quand j’ai entendu pour la première fois, le comprenant à peine, l’expression — “délit d’hospitalité”. En fait, je ne suis pas sûr de l’avoir entendue, car je me demande si quelqu’un n’a jamais pu la prononcer et la prendre dans sa bouche cette expression venimeuse. Non, je ne l’ai pas entendue et je peux à peine la répéter. Je l’ai lue sans voix dans un texte officiel. (…) Nous sommes de plus en plus nombreux à étouffer et à avoir honte d’habiter ainsi ». On retrouve dans ce texte de Derrida cette honte tragique, pas tellement pour soi-même, mais la honte de ce que l’Autre nous inflige [1]

Nous serions tous des exilés les uns les autres… Oui et non. Ce qui me parait intéressant et spécifique à cette clinique moderne de l’exil, c’est qu’elle oblige les praticiens à recevoir des systèmes symboliques hétérogènes. On a des hétérogénéités des modes d’identification symbolique, des croyances, des rituels, des coutumes… Telles qu’on ne peut pas recevoir simplement par empathie, par identification immédiate, ces petits sujets. Il est absolument faux de croire que nous serions, en quelque sorte, à égale convenance de la question de l’exil… Ce n’est pas possible, c’est une vue de l’esprit. Et si vous y croyez, vous devenez d’une inefficacité absolue vis-à-vis de ces enfants dans le transfert. La plupart du temps nous ne savons pas comment ils sont noués. Si nous nous sommes noués, comme dit Lacan, R-S-I, la plupart de ces familles sont liées — comme on pourrait le dire pour beaucoup de cultures africaines — S-I-R. Le rond de l’imaginaire est mis comme moyen pour tenir l’ensemble. Petit exemple, prenons nos collègues médecins et psychologues du Bénin réunis dans une discussion sur un cas d’hystérie : le cas clinique qui va se dérouler va être interprété selon un double système d’interprétation. D’un certain point de vue, ils vont parler de Freud comme vous (pas tellement de la sexualité parce que ce n’est pas si facile) et à côté de cela, vous aurez un système d’interprétation, qu’on va dire imaginaire, mais qui noue l’ensemble de la société, qui est l’interprétation vaudoue. La maladie sera toujours interprétée comme intentionnelle. Un sujet a un symptôme, mais en vérité c’est la totalité du clan familial qui est touchée de manière intentionnelle. C’est une lecture obligatoire, y compris pour les soignants. Ce n’est pas qu’ils soient tout d’un coup fous ou paralogiques, c’est que pour eux il y a une façon d’être noué à l’existence qui n’est pas exactement la même que la rationalité que nous avons reçue ici. Il faut autant d’années d’études supérieures pour devenir maître vaudou que pour devenir psychiatre. C’est long l’initiation à la lecture ; on ne se noue pas dans ces catégories à la va-vite, c’est une culture.

Donc, premier point qu’il nous faut respecter et accueillir : les familles de l’exil, ce sont les mêmes et ce ne sont pas les mêmes. C’est les mêmes parce qu’ils ont vécu des atrocités, des tortures éventuellement… Mais le bagage général dont est fabriqué l’inconscient, leur hétérogénéité est telle que ça nous oblige en retour à prendre des positions au moins de curiosité, d’interrogation, de délicatesse et de non-savoir. Il y a beaucoup de choses que nous ne savons pas quand ces enfants arrivent. On avait reçu il y a quelques années une famille du Sri Lanka, on ne comprenait pas pourquoi les enfants ne parlaient pas en séance. Ils n’étaient pourtant ni mutiques ni fous. Simplement un enfant tamoul n’a pas le droit de parler de sa famille sans la présence des siens. C’est interdit. On ne le savait pas.

Le tout traumatique?

Une question nous est venue en route, je dirais une forme de lassitude du tout traumatique. On reçoit énormément sous le vocable du traumatisme. Non pas que ce soit faux, mais à la longue, au bout d’un temps, il vous vient une lassitude quant à l’utilisation de la grille univoque du traumatique ou de ce que les Américains appellent le syndrome post-traumatique. Y compris du traitement toujours spécifique du traumatisme qui consiste à séparer radicalement ces populations en disant qu’ils sont eux redevables de tel traitement et de spécialiser les équipes dans le traumatisme. En respectant ce choix, nous nous sommes un peu décalés de cette lecture en nous focalisant sur ce qui nous apparait pour l’enfant essentiel et que je formulerais ainsi : serait-il pris dans des traumatismes graves, comment l’enfant fait-il pour ne pas voir son fantasme totalement défait ? C’est la question d’urgence, me semble-t-il. Or c’est le cas : ces enfants de quatre, cinq ans, on les suit un an, deux ans, trois ans et ils se renouent à la vie fantasmatique. Les scènes freudiennes ne sont pas dissipées, mais elles ont été simplement mises sous le dessous. La sexualité infantile est là bien entendu. Il y a un travail psychanalytique majeur à faire pour ne pas être sous le joug permanent des querelles continues sur le traumatisme alors que notre intervention principale c’est de travailler sur la défection fantasmatique. C’est l’urgence de l’urgence avec les enfants. Ce n’est pas tant la définition classique du traumatisme en tant que défection du fantasme qui est à rejeter que l’idée de faire porter notre intérêt et notre effort sur leur lien dialectique qui est la plupart du temps d’un autre ordre que du tout ou rien.

Dans des trajets comme ceux-là, il y a beaucoup de deuils. Ce sont des enfants endeuillés : deuil du père souvent, deuil du pays, deuil de la langue, deuil de l’idéalité de la réception quand ils arrivent chez nous. Ce ne sont pas que des traumas, c’est aussi ce que Freud appelle des deuils. Il faut reprendre Deuil et Mélancolie. Il y a une psychopathologie du deuil qui est une expérience humaine qui fait savoir, à condition que nous accompagnions ce savoir. Donc avec ces enfants nous travaillons beaucoup sur ces questions de l’endeuillement. J’appelle ça, de manière succincte, l’enchâssement des traumas et des deuils. Ce sont des questions pas simplement de psychiatrie ou de psychanalyse, mais ce sont des questions du savoir humain, du récit de petits qui ont été au bord du précipice, qui savent ce que c’est qu’une perte, qui savent mieux que nous la distinction entre le manque et la perte, et qui ont beaucoup de savoirs enchâssés qu’il nous faut recueillir.

Ainsi, contrairement à ce que l’on croit, les réponses techniques, pratiques, sont variées dans le champ de l’exil. La spécialisation dans le transculturel par exemple, et ces unités de prestige comme à la Maison de Solenn, est une forme de réponse. Les unités très spécialisées sur le traumatisme comme Primo Levi en sont une autre. Nous au CMPP nous avons choisi de rester « universalistes » dans notre réception des enfants : ne pas faire la part entre les grands traumatisés et les autres, ne pas faire la part entre les cultures, entre les religions, les mettre dans le lot commun du travail analytique. C’est un choix technique, poussé au départ par le manque de moyens, mais qui le temps passant m’a semblé intéressant à raconter et à justifier. C’est intéressant de rester dans un fil universaliste psychanalytique, en faisant fi des catégories et des distinctions. Mais, attention, ce n’est pas pour récuser que les drames ne soient pas tous les mêmes…

Donc, l’exil c’est le même et ce n’est pas le même. Il y a une clinique aujourd’hui de cette question à laquelle les cliniciens doivent être formés, faute de quoi ils travaillent au mieux par empathie sur des choses qu’ils ne connaissent en rien.

La psychanalyse et le politique : Freud et la judéité

La question de Freud et la judéité, ou en d’autres termes : que faire de notre trait de singularité ? Quand on reçoit ces familles de l’exil, est-ce au titre du trait d’identification ? C’est là le piège, comment vous faites ? Freud : « Ce n’est peut-être pas par un simple hasard que le promoteur de la psychanalyse s’est trouvé être un juif. Pour prôner la psychanalyse, il fallait être amplement préparé à accepter l’isolement auquel condamne l’opposition. Destinée qui, plus qu’à tout autre, est familière aux juifs » (Résistance à la psychanalyse dans La revue juive). Toutefois comme vous le savez, en aucun cas pour Freud, sa jeune science ne devait être considérée comme une science juive. C’était une de ses difficultés majeures comme il n’était entouré dans un premier temps à Vienne que de juifs. « En tant qu’œuvre de science, la psychanalyse n’est ni juive, ni catholique, ni païenne ». Freud ne s’oppose pas à cette hypothèse souvent formulée par ses interlocuteurs selon laquelle la psychanalyse serait le produit de son identité juive : « Si c’est le cas, je n’en serais pas honteux ». Travail du trait de singularité d’un côté et de l’universel, du savoir inconscient de l’autre. Freud reconnaît un trait d’identité bien que tout à fait athée, dit-il. Il appartient d’ailleurs dans sa vie pratique, quotidienne à ce qu’on appelle une loge juive à laquelle il destine quelques-unes de ses pré-conférences. Il parle, dit-il, avec ses frères.

Freud ne commentera pas l’antisémitisme viennois dans ses grands textes. On n’a pas idée du climat de Vienne au temps de Freud. Il faut passer par les historiens comme Le Rider pour comprendre. Quand on ne lit que Freud, on ne sait rien de Vienne. C’est un choix assez étonnant de Freud, mais c’est comme ça. On peut même s’interroger sur son impossible départ de Vienne. Non pas pour sa vie propre puisqu’il se savait condamné, mais pour ses sœurs qu’il laisse à l’abandon, au pire. Ça pose des questions très hautes. Freud va choisir la psychanalyse elle-même comme réponse à la tension entre le trait Un et le lieu de l’Autre : la culture de langue allemande et l’héritage gréco-romain.

Freud ne s’est jamais considéré en rien comme un migrant. Il faut être totalement ignorant du judaïsme allemand et autrichien, de l’histoire millénaire de leur connexité pour raconter cela. Les pays de langue allemande sont pétris de culture juive. La vie intellectuelle commune sur un millénaire des dites communautés rend ce nouage apparemment si serré que beaucoup des sujets de langue allemande peinaient à distinguer le fil de l’un et le fil de l’autre. Il faut lire le très grand philosophe Moses Mendelssohn, on ne l’appelait pas le « philosophe juif », mais le « Platon allemand ». C’est donc dans cet héritage des lumières que Freud vit. Je passe sur la Pologne, et sur Kafka, mais il y aurait à raconter aussi. Il ne faut pas vous empêcher de vous cultiver, ne pas vous laisser intimider par des slogans. Freud, le migrant, non. Et d’ailleurs, je dirais que l’expression même dans les familles juives, à mon sens, n’a jamais existé comme signifiant conceptuel. En tout cas pour l’histoire européenne.

Le marxisme naissant a fait beaucoup de dégâts sur ces questions de la singularité et de l’universel. Les penseurs marxistes n’ont jamais réussi à concilier le trait de singularité et les catégories de l’universel. Ils n’ont pas su dialectiser cette possibilité. La plupart des penseurs n’aideront pas pour concilier le trait d’identification singulier et la participation de plein droit au champ de l’Autre. Ce qui fait que vous avez, encore aujourd’hui, l’assimilation proposée comme seule solution à un problème qui n’existe pas et qui néanmoins est récurrent. Dans L’homme Moïse, testament compliqué, noué très curieusement et qui ne se laisse pas facilement schématiser, Freud tente une réponse à cette logique en impasse dans l’Europe où la haine monte. Réponse que je résumerais à tort ainsi : si le père est étranger, l’identité elle nous vient toujours de l’Autre. C’est cette logique que Freud essaie de faire passer et que Lacan, à sa façon, reprendra à son tour. C’est un paradoxe logique : le père reste un étranger, mais ça n’empêche pas que notre identité se prend du message de l’Autre. Ça vaut pour la judéité, mais implicitement également pour la germanité, c’était un message à la folie des racines. Cela pouvait être entendu, mais ne le sera pas. La race s’imposera comme vous le savez. Ce n’est pas facile même en Europe aujourd’hui de raconter cela.

Freud aime l’allemand, amour qui lui permet de recevoir le prix Goethe de la ville de Francfort : « La langue n’est pas un vêtement, mais notre peau », dit-il à Zweig. Freud n’est pas un migrant. Sa langue, sa culture est allemande. Il vénère Goethe. Mais sa culture de référence, idéalisée, c’est Rome et Athènes. C’est beau cette déchirure, l’homme Freud divisé entre son identification à la langue allemande et son idéal gréco-romain. À Rome en 1901, il confiera à sa femme : « Je n’ai pas l’impression ici d’être un étranger ». Écartèlement, division, déchirure entre le trait de filiation et l’Autre, l’Autre de référence allemande et l’Autre de formation, le grec et le latin. De la célèbre anecdote de son père humilié, Freud fit un défi intellectuel : faire trait au lieu de l’Autre, mais de manière universelle.

Une observation pour finir sur l’amour de la langue allemande. Dans À l’insu de Babel, Georges-Arthur Goldschmidt écrit à propos de la façon très spécifique dont la langue allemande travaille : « À tout instant l’allemand décrit son parcours, ce qu’a génialement su figurer Kafka sans jamais se perdre dans ces parcours. Il a su comme personne en éventer, en éviter les pièges dans lesquels tant d’autres sont si souvent tombés. C’est que la “prison matérielle” de l’allemand a tant de détours qu’on est bien obligé de tenter d’en sortir au bout, il n’y a pas moyen de s’arrêter juste avant, il n’est pas possible de descendre de la phrase avant son arrêt complet. La deutsche Gründlichkeit, cette tendance irrépressible d’aller jusqu’au bout des choses, est peut-être en relation avec la construction même de la phrase allemande »[2]. Il faut peut-être lire ça sous une double valence. Cette citation m’a inspiré une réflexion au sujet de la transmission de la psychanalyse. Plus personne ne lit les œuvres complètes de Freud comme on le faisait dans le temps. Mais alors par exemple, chaque année, on travaille un séminaire de Lacan, virgule après virgule, toutes les lettres… C’est long. Au bout de vingt-six ans, un par an, on vous dit qu’un tour ne suffit pas en psychanalyse : passent cinquante-deux années où vous avez été obligé d’aller jusqu’au bout… mais au bout de quoi ? Il y a une espèce de systématisme illimité, sans détours possibles vers d’autres textes. C’est intéressant ce problème formel qui permettrait d’interroger des formes de transmissions. Tout comme l’allongement toujours pas justifié d’un point de vue théorico-clinique des temps de cure par ailleurs[3].

Les Noms-du-Père : les Noms//du//Père

J’en termine sur les Noms-du-Père. Je souffre que nous en restions à une lecture totalement œdipienne du Nom-du-Père. Chez Freud aussi l’identité est le résultat d’une identification active : l’enfant tout petit se doit d’aller chercher un trait du père. Il ne s’agit pas de récuser les questions de base. Mais après les vingt-six années de Lacan qui déclare lui-même qu’il est lassé du Nom-du-Père, qui le met au pluriel, puis qui finit par dire qu’il ne dira plus les Noms, mais RSI tout court… Et ça ne passe en rien dans l’organisation de nos transferts, dans nos vies collectives. Ça n’a aucune incidence sociale et politique sur nos transmissions. Pourquoi faire cinquante-deux années de séminaire pour en rester à l’idée basique d’un père qui décide de tout ?

Pour Freud il y a une difficulté : il y a des textes comme Psychologie des foules qui posent des difficultés. C’est un texte complexe qui a beaucoup de défauts et qu’il faudrait revoir complètement. Freud y raisonne à partir de l’index unique du Führer. Ça mériterait un examen après Lacan.

Pour Freud le trait vers le nom est en même temps appartenance à une communauté. C’est pourquoi Lacan alarmé par cette question essaiera d’universaliser cette distinction comme simple appartenance au peuple qui respecte les Lois de la parole. C’est les Lois de la parole qui comptent et pas le clan. Lacan laïcise en radicalisant et en détachant la référence mythique du Père jusqu’à un certain point. Il va proposer de réduire la fonction du Père à un Un dans l’économie de l’inconscient. Un Un qui découpe dans la chaîne interrompue des lettres en s’interrogeant tout au long de son travail logico-mathématique sur l’origine de ce Un. Comment se fait-il qu’il y ait une instance qui coupe, qui décide ? Si ce n’est pas le Père au sens propre, d’où ça se décide ? Lacan dira longtemps qu’il ne sait pas pour finir. Ça se décline sous des formes assez variées : l’histoire du Un et du zéro, les trois Uns dans le Un, la théologie… C’est des années de travail autour des mêmes questions : le nom imprononçable, la pluralité des noms dans la tradition, le séminaire unique Les Noms-du-PèreLes non-dupes errent… Pourquoi Lacan revient-il sans cesse sur ce qui lie le nom au Père ?

Lacan cherche un chemin pour dire ce qui noue le désir au-delà de la filiation par le nom. C’était sa question. Il cherchait au-delà de cette filiation par le nom et par-delà le sacrifice induit par la référence toujours répétée au Père. Le mythe œdipien est aussi inhibant dans nos vies, sociale comme personnelle, que la morale religieuse. Nous ne sortons pas la plupart du temps du jugement de Dieu. Nous sommes des moralisateurs dans nos vies publiques comme dans nos vies privées. Le séminaire RSI est la charnière dont on n’a pas pris la dimension. Ce n’est pas une réponse, mais Lacan y expose le défi et les difficultés qui en résultent. Chaque chapitre propose un éclairage différent sur la question du Nom-du-Père. La question est ouverte. Dans la leçon huit de RSI, Lacan avance une proposition qui me semble très prometteuse sur la question qui nous travaille en ce moment : « Identifiez-vous au Réel de l’Autre réel », à l’impossible de l’Autre mis au point d’impossible, « vous obtenez ce que j’ai indiqué du Nom-du-Père ». Si la fonction du Père était pour Freud le ciment commun à ses opérateurs, aujourd’hui l’issu d’une cure analytique ne peut faire l’économie d’équivoquer un tout petit peu cet axiome. Que nous réentendions dans le silence « // », et l’équivoque, le Nom//du//Père : qu’est-ce qu’on appelle un nom ? Qu’est-ce qu’on appelle un père ? Comment on relie ces deux termes ? Lacan n’a jamais sacralisé ces outils et les derniers séminaires topologiques ne sont pas plus définitifs que les premiers.

Voilà, je conclus sur mon vœu de poursuivre sur cette question actuelle de l’exil et de la demande d’asile ; question à la fois clinique, éthique, et politique, on ne peut pas dissocier les trois termes.

[1] Suite de l’extrait : « Il s’agissait d’une loi permettant de poursuivre voire d’emprisonner ceux qui hébergent et aident des étrangers en situation jugée illégale. Ce « délit d’hospitalité » (je me demande encore qui a pu oser associer ces mots) est passible d’emprisonnement. Que devient un pays, on se le demande, que devint une culture, que devient une langue quand on peut y parler de « délit d’hospitalité », quand l’hospitalité peut devenir, aux yeux de la loi, un crime ? (…) Les frontières ne sont plus des lieux de passage, ce sont des lieux d’interdiction, des seuils qu’on regrette d’avoir ouverts, des limites vers lesquelles on se presse de reconduire, des figures menaçantes de l’ostracisme, de l’expulsion, du bannissement, de la persécution. Nous habitons désormais des abris sous haute surveillance, des quartiers de haute sécurité – et, sans oublier la légitimité de tel ou tel instinct de protection ou besoin de sécurité (énorme problème que nous ne devons pas prendre à la légère, bien sûr) nous sommes de plus en plus nombreux à étouffer et à avoir honte d’habiter ainsi, de devenir les otages des phobiques qui mélangent tout, exploitent cyniquement la confusion à des fins politiques, ne savent plus ou ne veulent plus distinguer entre la délimitation d’un chez-soi et la haine ou la peur de l’étranger et ne savent plus que le chez-soi d’une maison, d’une culture, d’une société suppose aussi l’ouverture hospitalière (Le Monde, en date du 20 janvier 2018)

[2] G.-A. Goldschmidt, A l’insu de Babel, CNRS Editions, 2009, p. 126.

[3] Note d’après-coup : dans son superbe ouvrage A l’insu de Babel, Georges-Arthur Goldschmidt ouvre une question angoissante sur la physiologie de la langue allemande : « Il existe un réel danger, c’est de succomber au charme de la langue allemande, à son chant, à sa mélodie et de la prendre pour cette « enveloppe sonore du soi » dont parlait le psychanalyste Didier Anzieu. La profusion de l’allemand est si grande qu’on peut se mettre à l’abri en elle et échapper à ce qu’on nomme « l’effet de résonance ». L’allemand expose à la tentation de la satisfaction verbale, mais il y expose seulement ceux qui sont tentés de se glisser dans cette marée dont le siècle qui vient de finir nous a donné quelques idées puisque le philosophique y a accompli sa destination même : l’extermination du genre humain. Et si le philosophique tel qu’il se termine en langue allemande par Heidegger n’était rien d’autre que l’expression du destin criminel de l’espèce humaine puisque celle-ci, en toute liberté, n’a pas voulu entendre ce qui lui était si clairement dit ? Et si dans son aboutissement contemporain chez ce Heidegger le philosophique ou plutôt ce qui s’en voulait l’affranchissement en présence du « Seyn » n’était en effet rien d’autre que l’expression de ce nihilisme qu’avait vu venir Nietzsche, l’abolition ultime de l’espèce humaine par le ressentiment. Plus, probablement, que bien d’autres langues européennes, l’allemand s’est, en tant que langue, trouvé exposé aux tragédies successives qui lui ont imprimé une marque désormais indélébile ». (p. 128-129).

Un jeune doctorant devrait se pencher sur un travail nécessaire : comment le Lacan des années 1950 a-t-il puisé l’intuition de RSI dans les textes d’Heidegger ? Lacan va traduire Logos, un des trois textes du triptyque bien connu. Que penser ensuite de l’intérêt déconcertant pour ce que certains appellent l’inconscient Réel qui permet d’entrevoir une littéralité aux combinaisons infinies sans autre loi et où l’on croit atteindre les arcanes les plus fines de la pensée… Moment d’un lacanisme qui se détacherait de Freud ? A suivre pour un autre travail …