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Jean-Louis Rinaldini / Les figures de l’autorité

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Texte présenté au séminaire fermé du GNiPL le  12 avril 2018 jamais publié à ce jour. À partir du travail d’Alexandre Kojève : « La notion de l’autorité ».

Il s’agira tout d’abord de montrer la « filiation » que l’on peut repérer entre Hegel, Kojève et Lacan à propos de la conceptualisation de Kojève concernant les figures de l’autorité qu’il déplie au nombre de 4 alors que Lacan va élaborer — est-ce un hasard ? — ses quatre discours. Quatre figures temporelles de l’autorité donc d’une part et quatre figures du discours de l’autre. Mais la ressemblance, l’analogie, ne saurait s’arrêter là puisque l’on verra qu’aux temps de bascule des discours correspond étonnement chez Kojève le fait qu’une figure de l’autorité peut être abattue impliquant du même coup que la temporalité qui y était attachée se trouve dépréciée. Nous pourrons ensuite nous attacher à la question de savoir comment cette grille de lecture peut s’appliquer à la situation de la France après les élections de Mai-Juin 2017, avant d’explorer ce qu’il peut en être de l’économie subjective contemporaine de l’autorité.

HEGEL KOYRÉ KOJÈVE LACAN

On va voir que Kojève distingue quatre figures temporelles de l’autorité ou pourrait-on dire quatre figures du discours concernant l’autorité. Et ce qui m’a intéressé c’est le lien que l’on peut établir entre eux : Kojève qui lui-même se situe dans la lignée de Hegel et Lacan qui va conceptualiser les quatre discours.

Kojève est né en 1902 et il est mort en 1968. C’est un philosophe français d’origine russe. Il va renouveler l’étude de Hegel en France. Étonnant personnage. Pendant longtemps Kojève aura été soupçonné d’être un agent soviétique. Après la guerre il n’enseignera plus, il occupera un poste stratégique au ministère des Finances. Il sera l’un des négociateurs des accords de la Havane. Les accords de la Havane donneront naissance à ce que l’on appelle le G.A.T.T. qui sera signé en 1947 par 23 pays et qui signifie General Agrement on Tarif and Trade et qui vise à harmoniser les politiques douanières par un accord général sur les tarifs douaniers et le commerce.

La notion de l’autorité, essai d’élucidation philosophique, a été écrit en 1942, peu avant l’Esquisse d’une phénoménologie du droit, avec lequel il entretient d’étroits rapports.

« Chose curieuse, le problème et la notion de l’autorité ont été très peu étudiés », note Kojève en ouverture de ce qu’il appelle lui-même un « exposé sommaire ». « L’essence même de ce phénomène a rarement attiré l’attention. »

Kojève considère que sa théorie de l’autorité est complète alors que pour Platon l’autorité est réduite au juge, que pour Aristote l’autorité est réduite au chef, que pour la scolastique l’autorité est réduite au père et que pour Hegel l’autorité est réduite au maître, ces quatre auteurs réduisant leur théorie de l’autorité à une seule figure.

En 1933, Lacan découvre la phénoménologie hégélienne à travers des articles de Koyré puis en 1936 de Kojève qui avait suivi le séminaire de Koyré. Il n’y a qu’à lire la séance du séminaire des années 1960-1961 Le transfert, notamment la leçon du 7 décembre 1960 consacrée au banquet de Platon. Lacan y raconte une de ses entrevues avec Kojève qu’il était venu trouver pour parler du banquet. Au cours de cet entretien, Kojève lui dira que cela fait très longtemps qu’il n’a pas lu le banquet de Platon, mais que ce qu’il peut lui dire c’est que tout l’art de Platon est de cacher ce qu’il pense autant que de le révéler. Ainsi, un texte n’est jamais que l’histoire de son interprétation. Et Kojève ajoutera : « vous n’interpréterez jamais le banquet si vous ne savez pas pourquoi Aristophane avait le hoquet. »

Ce qui est manifestement étonnant c’est le côté farfouilleur de Lacan, sans cesse à l’affût de ce qui se produit à l’entour, dans d’autres champs disciplinaires. Ainsi Stoïan Stoïanoff s’est piqué d’aller vérifier auprès du professeur François Forestier qui le lui a confirmé le fait suivant : Lacan de bon matin, une fois par semaine, allait assister à la consultation de néonatologie du professeur François Forestier lequel avait mis en évidence qu’à partir de la 18e semaine le fœtus mâle peut avoir une érection. Comme pour confirmer cette intuition devenue certitude par la suite que tout ce qui n’a pas été symbolisé après le stade du miroir, c’est-à-dire entre le sixième et le 18e mois, réapparaît un jour dans le réel sous forme de souvenirs-écrans.

De même, l’intérêt de Lacan pour la philosophie. Lacan qui était exaspéré par ses études médicales s’est initié à la philosophie, aux grands courants philosophiques, non seulement par ses lectures qu’on lui connaît et dont il fait référence, mais également de la façon suivante : entre 1933 et 1934 durant quatre mois de 19 h 30 à 24 heures deux fois par semaine, Lacan s’initiait à la philosophie grâce à un étudiant communiste Pierre Verret, qu’il bombardait de questions, mais dont il réglait les honoraires avant de faire un bon repas !

LES QUATRE DISCOURS

Si maintenant nous nous attachons aux quatre discours proposés par Lacan, on se rappelle qu’il y a quatre places réelles l’Agent, l’Autre, la Vérité, et le Produit. Ce qui caractérise la relation entre l’Agent et l’Autre c’est l’impossible (condition pour qu’il y ait un discours au sens psychanalytique), ce qui caractérise la relation entre le Produit et la Vérité c’est l’impuissance.

Donc il y a quatre places réelles et des éléments, des symboles qui occupent ces places. S1 c’est le signifiant maître, S2 c’est le savoir,  S barré, c’est le sujet qui est aliéné par ses signifiants maîtres qu’il représente, et l’objet petit a cause du désir fondamentalement perdu.

Ces éléments du discours parcourent les quatre places réelles. Par exemple :

Nous pouvons avoir S2 du maître comme le travail de l’esclave,

S2 de l’hystérique comme production d’un savoir sur l’hystérie,

S2 de l’universitaire comme somme du savoir accumulé et universalisé

S2 de l’analyste comme savoir de la structure.

Et puis il y a la bascule des discours, c’est dans cette bascule que se montre l’impossible d’un discours et il y a bascule d’un discours vers un autre parce que le premier discours manifeste son impuissance. Nous pouvons avoir par exemple : l’impossibilité de gouverner où l’impossibilité du discours du maître ne peut être serrée qu’à partir du discours de l’hystérie dont il provient. En effet, un discours du maître comme nouveau discours vient après l’impuissance du grand Autre de l’hystérique. Le Grand Autre devient le futur maître, car dans le cadre du discours hystérique il échoue à donner la jouissance à l’hystérique. Le grand Autre s’est barré.

Le coup de génie de Lacan aura été de produire « le cinquième élément ! » en faisant subir une torsion au discours du maître en inversant le premier rapport S1/S barré ainsi que le sens des flèches pour représenter le discours du capitaliste qui exprime bien sur le plan subjectif ce qui fait autorité suprême aujourd’hui. Voir L’angoisse et le discours du capitaliste publication du GNiPL.

LES QUATRE FIGURES TEMPORELLES DE L’AUTORITÉ SELON KOJÈVE

À chaque figure, une autorité propre se trouve attachée.

Ainsi à la figure du père correspond le passé, à la figure du chef ou dirions-nous aujourd’hui le leader, est attaché l’avenir, à la figure du maître correspond le présent, et à la figure du juge correspond l’éternité.

Pour Kojève, les figures d’autorité sont indispensables à toute société politique durable.

Le père.

Le père incarne la présence du passé. Il s’inscrit dans la succession des générations. C’est un transmetteur. Notons que la notion de père implique celle de fils, et le fils c’est bien connu tue le père (il n’y a de père que mort !), tout au moins dans la conceptualisation freudienne de l’époque. Si nous cherchons une image symbolique correspondant à cette figure du père, nous aurions le dauphin au chevet du roi mourant, car on y voit bien là les deux corps du roi. Si nous cherchons une image télévisuelle, par exemple nous pourrions avoir la passation du pouvoir entre François Hollande et Emmanuel Macron le 14 mai 2017. Si nous cherchons une expression nous pourrions retenir le père de la nation.

Le chef, le leader.

Le chef se projette dans le futur. Il donne un projet à ses suiveurs, il conduit la marche. Donc, la connotation est positive, mais il fait également l’objet de dénominations négatives : Duce, Führer, Conducator, Guide…

L’image symbolique qui peut être rattachée au chef c’est par exemple Bonaparte au pont d’Arcole. L’image télévisuelle serait la longue marche d’Emmanuel Macron au Louvre le soir de son élection. L’expression qui pourrait être retenue serait leader charismatique, expression qui suggère que le leadership est une forme de grâce.

Le Maître.

Le maître exerce sa domination dans le présent de l’action où à la différence de l’esclave il risque sa vie. Il exploite la terre et les hommes qui la travaillent. À l’ère moderne, c’est le bourgeois qui incarne la domination des maîtres « au présent » et donc réellement. Il jouit, des richesses du passé par l’héritage, des richesses de l’avenir par l’investissement. Y aurait-il une image symbolique qui caractériserait le maître ? En fait cela est difficile à dire puisque la maîtrise s’exprime dans le réel. L’image télévisuelle serait par exemple une salle des marchés hystériques un jour de crise.

Le juge.

Le juge s’inscrit dans l’éternité. Il intègre à la fois le présent, mais également le passé et le futur. Il incarne ce qui est vrai, ce qui vaut tout le temps pour le corps politique par-delà ses divisions : il est au-dessus des partis. Le juge surplombe le père, le maître, le chef. Comme l’éternité, surplombe le passé, le présent et l’avenir. L’éternité lui confère deux qualités essentielles : il est impartial, il est désintéressé. Il échappe aux passions telles le goût du pouvoir, l’appât du gain… Image symbolique qui pourrait être attachée à la figure du juge serait les Tables de la loi, le roi agenouillé… L’image télévisuelle pourrait être la rencontre entre Jaruzelski en Pologne avec Jean-Paul II, précédant la levée de la loi martiale et l’amnistie générale des dissidents en Pologne. L’expression pourrait être « on ne peut pas être juge et partie ».

Ces quatre figures de l’autorité s’incarnent dans l’histoire de façon pure ou composée, se matérialisent dans les institutions.

On peut avoir :

  • Une confusion des autorités dans une même personne : par exemple le monarque absolu.
  • Une séparation des autorités qui se concrétise dans la séparation des pouvoirs.

Alors quels cas de figure peut-on avoir ?

Une ou l’autre des figures d’autorité peut être abattue, ce qui implique que la temporalité qui y est attachée se trouve du même coup dépréciée. On peut avoir l’oubli ou l’abolition de la loi ou le rejet du passé (meurtre du père) ou une révolte contre les maîtres, ou No Future.

Ainsi pour Kojève, la société bourgeoise se serait affranchie du passé en 1789, puis de l’avenir en 1848, pour asseoir une pure domination du présent : le présent de brutes livrées à la seule satisfaction des désirs.

Mais, à moins d’être dans la révolution permanente, un nouveau régime peut advenir qui doit pourvoir aux autres fonctions d’autorité indispensables à toute société politique durable. Par exemple, le condottiere Bonaparte devient Empereur Napoléon avec sa dynastie, sa noblesse d’empire, son Code civil. Autre exemple, le général de Gaulle, qui est leader le 18 juin, revient en 1958 en père revêtu de l’autorité du juge. Il a troqué le sabre contre la plume. La question étant : peut-on lui faire endosser l’habit de maître ? On peut répondre oui si on fait de cette période une analyse marxiste.

Cependant on rencontre quelques difficultés si on observe la période contemporaine et surtout actuelle. Autant les figures du Père et du Chef sont faciles à saisir que celles de Maître et de Juge le sont plus difficilement.

Du côté de la figure du maître par exemple on note un déplacement de la fonction guerrière vers une fonction économique, on peut dire qu’il y a une évolution moderne de la fonction.

Aujourd’hui nous avons affaire à l’entrepreneur, au start-upper, à une sorte de dépassement du politique ainsi on préfère le terme de gouvernance au terme de gouvernement.

La figure du juge est certainement la plus problématique des figures de l’autorité, car seul Dieu peut prétendre à l’éternité. La place du juge qui est la place de Dieu n’est accessible à aucun mortel. Nous avons affaire là à une des caractéristiques de l’impossible qui est l’incomplétude. Et pourtant les candidats se bousculent, peut-être parce que la place est vide ! Ou que l’homme est un animal réflexif ce qui implique qu’il soit capable de se juger lui-même et donc qu’il soit capable de prendre ses distances. Donc tout un chacun peut prétendre à la fonction s’il s’installe à distance de la chose jugée. Oui, mais, il lui faut des moyens pour être entendu, pour être craint. Aujourd’hui cette fonction, on peut la retrouver dans les médias. Car on peut considérer que le journaliste dans une certaine mesure est de facto un juge dans la mesure où il demande des comptes aux autres pouvoirs. De même le peuple souverain est lui aussi un juge qui s’exprime dans le verdict des urnes.

Grille de lecture appliquée à la situation de la France
après les élections de mai-juin 2017

On peut dire que Macron est un leader, un entrepreneur politique. Son parti est assimilé à une start-up. Ses adversaires le désignent comme le représentant des Maîtres de l’époque avec l’appui des oligarchies, du CAC 40, de la finance, de l’eurocratie, des médias…

Lui dit s’inscrire dans le temps long, celui du roman national, récemment lors d’une interview avec Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel, Emmanuel macron disait lui-même incarner le destin français. Réformateur d’un ordre qui le dépasse, il pourrait dire : « je ne suis pas venu pour abolir la loi, mais pour l’accomplir ». Son jeune âge et sa biographie l’éloignent de l’accès à l’autorité du père. D’où la référence à Bonaparte qui est souvent faite plutôt qu’à de Gaulle. À défaut d’être père y compris dans le réel, cela n’empêche pas d’en avoir un à l’image du dauphin. À la fois un père familial dont on s’émancipe par ses choix personnels. Mais aussi un père spirituel adopté dans la personne de Paul Ricœur qui va l’aider à sortir de la pensée hégélienne (comme cela est démontré dans l’ouvrage de Couturier). Mais aussi un père politique à qui succéder en la personne de François Hollande.

La comparaison avec Bonaparte/Napoléon n’est pas incongrue. D’ailleurs « Révolution » est le titre du livre programme du candidat Emmanuel macron à la présidence de la république. Son coup d’État à lui c’est le coup de balai dans la vieille classe politique ! Ce sont les juges représentés par la presse et les électeurs qui lui ont donné son 18 brumaire légal. Bonaparte propageait la révolution de la France vers l’Europe, Macron tend à conformer la France aux normes de l’Europe. Son père spirituel pourrait être Machiavel tant il énonce volontiers des oxymores, une formule qui revient souvent étant : « semble plutôt ». D’ailleurs l’autre formule qui a fait florès « en même temps », incarne bien les quatre figures de l’autorité : passé, présent, futur, éternité. S’affranchir des oppositions convenues « ni de gauche ni de droite » renoue avec « au-dessus des partis ».

Désirs de chef

Convenons que le désir de chef est universel ! Mais qu’en même temps il est très contradictoire.

D’un côté nous trouvons « l’être-chef ». Qui concerne tous ceux qui veulent devenir chefs, qu’ils n’ont jamais été sûrs d’être ! Ce sont ceux que l’on voit sur la scène politique, médiatique… de l’autre côté, c’est le « vouloir un chef ». Ce sont les autres, la grande masse qui manifeste son désir d’avoir des chefs. Ça permet tranquillement d’échapper aux responsabilités, aux initiatives. Tacite, Nietzsche dans « La volonté de puissance », ont bien décrit ce désir de servitude voire de servilité. Et puis il y a les solitaires, les ermites, les penseurs qui ont le désir d’être leur propre chef. Donc, désir de l’avoir, mais également désir de l’être. Mais peut-être faut-il se garder de trop simplifier si comme Nietzsche on sépare d’un côté les hommes supérieurs, les forts, les maîtres nés, et de l’autre les chrétiens débiles, les faibles, les esclaves moutons-nés. Dans la démocratie moderne, on voit bien les chefs issus du suffrage démocratique venir affirmer leur volonté de servir le bien public, la Nation, etc. Remarquons qu’aujourd’hui on ne commande plus, on n’ordonne plus ! On manage, on influence, on entraîne, on coache.

Tout cela soulève de multiples questions.

Le chef est-il en voie de disparition ? Est-ce que l’horizontalité des échanges dans les cyber-réseaux ne rend pas inutile l’autorité ? Contre-productive, la verticalité ? Perverse la notion de chef ? Qu’est-ce qui autorise à commander ? Quels sont les rituels ? Quelles sont les procédures ? Quelles sont les modalités rhétoriques ? Est-ce que le charisme est le seul réquisit ? Le chef parfois nous émeut pour nous faire agir, mais est-ce qu’il nous promeut lorsqu’il montre la voie, donne de la voix, donne corps à une décision, la porte et la transmet ?

Ce que l’on remarque c’est qu’une autorité peut s’établir sur la peur de la force ou sur la contrainte de la loi, mais généralement cela n’est pas durable parce que toute autorité peut être contestée, critiquée, on peut s’y opposer justement parce qu’elle réduit, abaisse, humilie. Et comment une autorité se rend-elle acceptable par l’autre qui la reconnaît et lui obéit ? Est-ce qu’il ne s’insère pas une médiation entre l’un et l’autre qui autorise le commandement ?

Économie subjective de l’autorité

Si nous envisageons maintenant la question de l’autorité du côté de la subjectivité, la question de l’autorité rejoint toutes les formes de gouvernements possibles. C’est une question connue depuis toujours. Soit, nous avons le pouvoir d’un seul ce qui s’appelle la tyrannie, soit le pouvoir de quelques-uns, ce qui s’appelle l’aristocratie, soit le pouvoir de tous ce qui s’appelle la démocratie. Il faut sans doute aborder cette question d’un point de vue diachronique, c’est-à-dire historique, puisqu’historiquement à un moment donné dans cette question de l’autorité il y a intrusion de la religion. Ceci est le premier point. C’est-à-dire qu’à un moment donné dans l’histoire le pouvoir politique ne peut pas être reconnu s’il ne s’autorise pas d’une autorité supérieure à savoir Dieu. Le souverain légitime c’était le représentant de cette autorité supérieure et il devait vouloir le BIEN de toutes les créatures de Dieu. Mais, comme on n’obtient jamais rien sans avoir à payer, si on veut être reconnu par Dieu, la contrepartie est un sacrifice auquel il faut consentir pour cette référence souveraine. Ce sacrifice concerne la jouissance.

Nous avons tous en tête les images de Socrate par exemple célébré pour son ascèse. Il ne boit pas, ne baise pas, il est courageux à la guerre, il n’a pas peur de la mort. Et sa femme Xanthippe, on sait que ça ne lui convenait qu’à moitié. Ou encore les stoïciens qui d’une certaine façon renoncent au corps, car il faut retrancher de soi l’esthésie corporelle. Ou encore Néron et Sénèque. On se rappelle que Néron demande à Sénèque qui est son précepteur et qui a été discrédité de s’exécuter, et que Sénèque s’ouvre les veines et regarde froidement le sang couler.

Donc il y a un sacrifice de la jouissance auquel il faut consentir. Un sacrifice de la sexualité. Dans nos propos, en principe, la sexualité est expurgée sous sa forme explicite. On la donne simplement à entendre sauf si on s’appelle Bigard voire Trump !

Ce n’est pas comme dans le banquet de Platon où les vieux noceurs se retrouvaient pour discuter entre eux de leurs exploits nocturnes. Ils célébraient (voir Alcibiade) toutes les transgressions, les pires, les plus extrêmes. Donc, grâce à la religion il y a imposition d’une tempérance, l’imposition du renoncement à une part de jouissance sexuelle. Comme s’il fallait assurer la jouissance de Dieu sans égard pour sa propre jouissance. Nous disons, nous, dans notre jargon, la jouissance de l’Autre.

Le deuxième point, c’est que l’adresse à autrui n’est plus, ou de moins en moins, organisée par un discours. Et rappelons-nous qu’il n’y a de discours que de l’impossible. Le discours c’est un lien à autrui, mais qui est médiatisé par ce rapport avec cette instance tierce qui régule la possibilité d’une part de ce qui est dicible et d’autre part de ce qui ne l’est pas. Et que l’on soit religieux ou que l’on soit athée c’est la même chose. Cette ternarité fondatrice, fondamentale, implique que dans le discours chacun reçoit son propre message depuis ce tiers, et il n’est même pas besoin de le nommer. Ce tiers qui fait autorité inter et intra-subjectivement, il est là dans l’adresse à autrui, par le fait que je partage avec autrui la même césure, la même coupure, le même retranchement, le même sacrifice.

Disons-le autrement, le langage permet de masquer une interrogation sur la jouissance. La jouissance impossible, le non-rapport sexuel. Et nous savons que le sujet y pare par l’amour, le par-être, mais ça c’est une autre histoire. Lorsqu’on se passe de cette référence à cette instance tierce, on peut alors avoir des échanges fondés non plus sur une loi, mais organisés par un contrat duel. Ce contrat, on va l’inventer ensemble. On va pouvoir se « dénuder » mentalement dans la perspective d’une jouissance partagée, dispensée du sacrifice. Un bon rapport au fond ! Alors là, où se trouve l’autorité ? Il semble bien alors que d’autorité il n’y en ait plus ou qu’elle soit d’une tout autre nature. Parce qu’il n’y a plus d’instance tierce régulatrice dont le pouvoir se légitimait. En revanche, il y a exercice d’un pouvoir partagé entre partenaires. Et cela donne quoi sur un plan politique ? On peut effectivement prendre l’exemple de Trump, ou de Macron où on observe que l’on a affaire à une nouvelle rhétorique. Par exemple, nous avons tous observé le mode binaire à l’œuvre aujourd’hui : j’aime/je n’aime pas (version plus moderne j’adore). Il y a ceux qui aiment, il y a ceux qui n’aiment pas. Mais plus subtilement, si je m’arrange dans mon propos pour avancer des thèses en faveur du oui puis en même temps des thèses en faveur du non, si mes propos associent l’un et l’autre et que j’assume les contradictions de mon discours, eh bien je parle au nom de tout le monde. Notre bonne vieille logique aristotélicienne — A ne peut pas être égal à non-A —, qui avait été relayée par la religion qui sépare radicalement le bien et le mal, s’en trouve contredite. En assumant les contradictions dans mon discours, je donne l’illusion de les dépasser (aufhebung terme hégélien pouvant être traduit pas dépassement où les éléments opposés sont à la fois affirmés et éliminés) et je parle d’une façon qui abolit tout sacrifice exigible. Je donne comme programme celui d’une jouissance enfin récupérée. Le fameux « en même temps macronien ». Mais cela suppose un fédérateur, fédérateur qui, s’il n’est plus Dieu, sera autre chose, par exemple l’appartenance nationale. Je peux avoir avec moi ceux qui me contredisent parce qu’il y a la recherche d’un bien collectif à partager. Par exemple Donald Trump, par l’utilisation des tweets, établit une communication directe à partir d’une autorité qui est de plain-pied avec ses concitoyens.

Il est clair que ce que nous appelons communication aujourd’hui se développe à partir d’une référence au tiers de plus en plus amenuisée, qui voit se développer le règne de la binarité, où se trouve récusé le principe de contradiction, et où l’absence de rhétorique et de dialectique est manifeste.