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Cyrille Noirjean / Les poèmes de Sylvie Sellig 

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Texte publié en libre accès sur le site de l’ALI le 14 janvier 2024

Au pays qui te ressemble ! Les soleils mouillés (Charles Baudelaire).

Lacan avance dans son Hommage fait à Marguerite Duras, du Ravissement de Lol V Stein (1965) que « le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position, lui fut-elle donc reconnue comme telle, c’est de se rappeler avec Freud qu’en sa matière, l’artiste toujours le précède et qu’il n’a donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraie la voie. » Aussi renvoie-t-il à la goujaterie et à la sottise les dits-psychanalystes de psychanalyser l’auteur dans l’œuvre. À bon entendeur…

Sylvie Selig, qui sera avec Rainier Lericolais l’invitée des causeries à Paris, du cycle Art contemporain et psychanalyse organisé par Ali-Roma, Ali-Napoli, Ali-Lyon, Ali, Irpa, Società Romana, Società Milanese, offre la possibilité d’éprouver la maxime freudienne. Le titre de l’exposition qui a ouvert hier dans sa galerie parisienne, Mor Charpentier, Forever Sailing Around My Mind, invite à se laisser aller au tourner en rond du sens produit par l’imaginaire. Comment ne pas qualifier dès le premier regard d’oniriques, peintures et dessins. Quant aux « mannequins » ou « poupées » pour faire signe à Hans Bellmer qui constituent sa Weird Family, elles semblent manifester en silence, dans toute leur délicate compacité, la présence de l’Autre (scène) parmi nous.

La grande peinture sur toile (Dawn White, Aube blanche) qui accueille le visiteur chez Mor Charpentier présente une jeune femme à la proue d’une barque, accompagnée d’une suite étrange (weird) d’animaux parfois anthropomorphes. L’invitation à un joyeux voyage sur une rivière bordée d’une végétation douce et luxuriante est faite. Cette jeune femme au profil picassien semble être un point fixe des histoires de Sylvie Selig. Une jeune femme ou bien est-ce une grande fille ? Cette indétermination dans des scènes où animaux, femmes et hommes s’adonnent à des jeux souvent érotiques facilite un rapprochement, un écho d’avec l’ambiance des textes et des photographies (notamment celles d’Alice Little) de Lewis Caroll. Peu à peu, de dessous les douceurs chromatiques, de dessous la beauté aqueuse des fonds sur lesquels apparaissent les personnages et les textes, de dessous la légèreté point l’inquiétude — oserons-nous l’inquiétante étrangeté ? L’innocence apparente est trompée.

Un texte est un tissage aussi articule-t-il de la même manière que le tissu assemble le fil de chaine et le fil de trame, des dimensions hétérogènes et de directions (sens) divergentes. Est-ce là aussi une tentative de Sylvie Selig : une histoire se déploie en images. Elle s’écrit selon deux dimensions (le texte qui est écrit et l’image) sur une toile qui peut prendre la forme du rouleau horizontal à la manière de l’antique poésie chinoise. Du reste en mars, au Musée d’art contemporain de Lyon nous pourrons avec l’artiste même, voir pour la première fois dans son intégralité River Of No Return (140 mètres de longueur). Ainsi deux flux celui du texte à lire et de l’image, du dessin lui aussi à lire partage le même espace.

Parfois une troisième dimension s’adjoint : la broderie. Les fils de couleurs ajoutent au dessin des liens et un relief. Dans une série très récente avec le dessin et la broderie (qui réalise aussi le collage) apparaissent des photographies vernaculaires. Un photographe, toujours le même : la fixité de son fantasme, guide chacun cliché, prend en photo une femme, toujours la même (sa femme ?). Il est difficile de qualifier d’érotiques ces clichés sur lesquels cette femme, sans aucun plaisir, parfois avec une forme de déplaisir résigné, se soumet à des positions rigides et dictées par un fantasme que la psychanalyse pourrait facilement qualifier, qui dévoilent ses seins, son sexe… C’est une femme, non pas une jeune fille. Est-ce la jeune Alice Little qui aurait quitté ou fini par épouser Lewis Caroll ? Qu’importe le conte, ici Sylvie Selig écrit, brode et dessine ; ainsi fraye-t-elle la voie d’une articulation singulière de l’image, de la lettre, de la structure. Une articulation singulière qui peut-être ouvre au véritable voyage.

Jusqu’au 9 mars 2024 à la Galerie Mor Charpentier, Paris
A partir du 8 mars 2024 au Musée d’art contemporain de Lyon