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Olivier Douville / Frustration et séparation

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Texte paru le 7 décembre 2023 sur le Blog d’Olivier Douville

Introduction

« L’intolérance à la frustration »… le grand mot est lâché. De partout il a le vent en poupe, il fait sens immédiat et s’accole au mieux avec les pseudo-diagnostics qui nous abêtissent : le TDAH ou le syndrome oppositionnel. Ces deux termes qui confondent le descriptif et l’explicatif vont bientôt divorcer, car si on a cru trouver des solutions chimiothérapeutiques pour recadrer les infortunés et croissants TDAH, aucune innovation de big pharma n’a pu se mettre en place pour le trouble oppositionnel.

La frustration, voilà comment naguère une enseignante confite dans les apparats universitaires et supposée versée en psychosomatique, par ailleurs fort peu scintillante d’esprit, m’expliquait ainsi qu’à une cinquantaine de mes condisciples les choses, se croyant des plus freudiennes ce qui était bien vu alors. Une saynète donc pour artifice pédagogique. L’enfant veut une tarte aux fraises, mais, en ce jour funeste, toutes les pâtisseries alentour ne proposent que des tartes aux pommes. Le voilà bien frustré, le cher ange !

Trêve de plaisanterie. Ce terme de frustration fut traité sérieusement par Jacques Lacan qui jamais n’y a vu la seule formule canonique du manque.

J’explicite. Le terme de frustration, dans la langue de tous les jours, désigne un état d’un sujet qui se trouve incapable ou empêché d’obtenir ce qu’il convoite. Une telle définition couvre et un grand nombre d’états mentaux et une vase quantité de situations concrètes. Il est alors aisé que la frustration est la cause de nos malheurs ou, en plus légers, de nos vexations et qu’elle entame notre narcissisme. On en vient alors à prétendre soit que les frustrations promptement assimilées à des traumas sont causes des troubles mentaux ultérieurs, soit que la frustration est une technique implicitée d’éducation visant à limiter salutairement les prérogatives de « sa majesté le bébé » selon l’expression juste et drôle proposée par Sigmund Freud. Aussi, les partisans de l’éducation « à l’ancienne » dont Madame Goldman est l’héroïne médiatique du moment vont-ils appuyer sur la pédale de la frustration, et ceux de la « soft éducation » vont-ils redouter de frustrer leur enfant qui, privé des satisfactions qu’il réclame pourrait évoluer dans la tristesse ou la délinquance, ou même les deux.

Dans un cas comme dans l’autre l’éducation se résume au dressage ou au laisser-faire. C’est assez inepte.

La demande qui encombre

Les psychanalystes font un usage de la frustration qui diffère de l’un à l’autre. Un point pivot cependant : ne pas répondre à la demande. Cette demande tant attendue, qu’on voudrait presque qu’elle soit là, vibrante et ruisselante d’urgence authentique dès les entretiens préliminaires.
Il faut d’urgence compléter la formule. Le psychanalyste n’est nullement censé répondre à la demande (si ce n’est la sacrée demande d’analyse souvent confondue avec la demande d’écoute) par une gratification, mais il y répond par une interprétation lorsque cette demande est symptomatique. Ainsi, par voie régrédiente la demande se défait laissant entendre, dans les meilleures des cures, place aux demandes d’amour infantile qui sont les moteurs du transfert.

Une telle modélisation trop générale a le mérite de souligner que ne pas répondre à la demande par une satisfaction immédiate n’empêche en rien de réagir à la demande par une interprétation. Est-ce là le privilège de l’analyste ? Certes non ! le modèle œdipien trop expédié en modèle moral nous indique bien qu’à la demande qu’une fillette fait à son papa d’avoir de lui un enfant, le dit père s’il ne dérive pas trop, sans se réfugier dans un mutisme aussi imbécile que dévastateur va interpréter cette demande, projetant la gamine dans un avenir où elle sera maman (les pères disent ce qu’ils peuvent, le plus souvent). Il en va aussi du gamin qui fait une demande en mariage à sa mère, dois-je ajouter pour les amateurs et amatrices de symétrie démocratique.

Bon, nous avançons dans notre discussion à partir d’un point valable. La frustration est une catégorie du manque qui se spécifie aussi, au-delà du désagrément, par le fait que la demande est doublement refusée : elle n’est pas satisfaite et elle n’est pas interprétée (i.e. entendue).

Ce n’est là qu’un point de départ qu’il convient de rendre plus solide encore.

Manque et frustration

Le manque dans la frustration n’est pas celui d’un objet réel. Si la frustration est la blessure que rencontre une demande sans limite, cette demande de complétude ne se réduit pas à la quête d’un objet tangible appartenant au monde des réalités marchandes ou réparatrices. Cette demande vise une complétude : celle de l’harmonie accomplie entre le sujet et son corps, entre l’être et se reflets. L’intolérance à la frustration est bien le signe d’une difficulté à se situer dans le monde de l’image et dans la tyrannie de l’image du corps. Demander une complétude, c’est, au-delà de la tête des parents, demander la présence d’un Autre (paternel ou maternel) qui comble donnant sa présence, ou refuse, donnant son absence. C’est bien cette alternance entre présence et absence que nos petits frustrés éprouvent et dont ils font dans la plupart des cas occasions de colère et de jeux. L’inconscience de la revendication passe au savoir : nul autrui et nul objet ne peut compléter entièrement le jeune vitupérant. Ce trajet toutefois est idéal ou schématique, ce qui revient au même, les caprices de la frustration dépendant des logiques de la privation. Je m’explique. Le grand chagrin de l’enfant, mais qui est aussi le principal moteur de son développement, est bien de réaliser son insuffisance. La pensée magique ne suffit plus, les caprices l’épuisent. Vouloir se différencie vigoureusement du pouvoir. C’est bien entendu cette différenciation que ladite « intolérance à la frustration » récuse avec l’énergie du caprice impérieux. Mais il est trop tard. La frustration chemine au bras de la privation. Concept énigmatique que ce dernier qui ne se réduit pas à l’observation des indignations enfantines. La privation est bien cette opération logique et chronologique où le sujet, comme objet de discours, appréhende ce dont il est privé et non plus frustré, soit de compléter idéalement le désir de l’autre.

Nous voilà devant un carrefour fécond, mais dont la traversée est délicate. En effet, la privation, n’est pas un simple manque d’objet, manque dû à la mauvaise volonté du parent, mais la rencontre avec une non-réponse du réel devant l’énigme de l’existence du sujet, de son désir.

J’en viens maintenant à une tentative d’articulation entre ces notions de frustration et de privation. J’avance que c’est bien parce qu’une des faces de la frustration n’est pas d’abord l’insatisfaction du concret de la demande, mais qu’elle est surtout la non-réception, le non entendable, le non interprétable de cette demande, que la privation devient dévastatrice. En somme l’intolérance à la frustration n’est rien d’autre que l’écran de fumée qui masque le trauma de la privation lorsque la demande d’amour de l’enfant n’a pas été suffisamment entendue et accueillie par le trésor de l’interprétation bienveillante et avertie.

De la frustration comme négation de la dignité de la demande

Le travail que nous faisons avec les enfants, avec les adolescents, qui sont en attente d’une bonne rencontre, suppose, évidemment, des savoirs, des savoir-faire, des savoirs techniques, mais ça ne suffit pas. Il faut véritablement un engagement de chacun, avec tout ce qu’il y a de plus riche, parfois de plus énigmatique dans sa personnalité et ça aussi c’est une aventure, c’est-à-dire que c’est une aventure de se dire que, face à cette énigme que représente l’enfant… au fond, qu’est-ce qu’il veut, qu’est-ce qu’il nous veut, qu’est-ce qu’il attend de nous ?

Je vais rebondir sur ce qu’a dit Tosquelles : « le premier de tous les savoirs est un savoir de nourrice », et je rebondis pour mettre une autre phrase en écho. « L’enfant est notre enseignant ». C’est l’enfant qui est notre enseignant, c’est-à-dire que nous avons, évidemment, besoin d’un savoir théorique, d’un savoir clinique, d’un savoir universitaire, d’un savoir-faire, d’un savoir dispensé dans l’université, mais, en même temps, insiste un autre savoir. Il y a un autre savoir qui est celui de l’enfant et c’est un savoir important pour tout le monde.   Dans tout travail d’accompagnement, d’éducation, de soin, de l’aventure de la rencontre, avec ce qui est en souffrance dans l’autre, ce qui fait mal et ce qui est en attente, d’accord ? Eh bien ! nous pouvons faire un pari que l’autre met en place un savoir que nous avons aussi à déchiffrer, qu’il y a un savoir chez l’enfant, qu’il y a un savoir chez l’adolescent, et nous verrons que ce savoir peut l’aider, peut le guider et, parfois, du reste, peut aussi lui faire mal.

Je vais jouer sur ce paradoxe. Il y a à dire que les enfants mal accueillis, les enfants maltraités, pas nécessairement par violence, parfois par carence, ces enfants que nous connaissons sont peut-être des enfants qui vivent une situation de rejet. L’erreur est de considérer un enfant uniquement comme une victime. Il faut essayer de comprendre ce que l’enfant a pu inventer, ce qu’il a pu créer et ce qu’il a pu trouver, y compris au sein d’une maltraitance, y compris au sein des carences.

Un des premiers points qui est une observation courante est l’enjeu de la séparation. Pour beaucoup de ces enfants, il y a quelque chose qui se joue au moment du sevrage. Ça, c’est très important, cette question du sevrage parce que le sevrage, ce n’est pas la séparation entre l’enfant et la mère, c’est beaucoup trop simple de dire ça. De même que l’Œdipe, ce n’est pas la séparation du garçon d’avec la mère. C’est beaucoup trop simple. L’Œdipe, c’est le fait que la mère n’est plus le corps que le garçon doit désirer, la mère n’est plus l’autre corps à acquérir. Mais attention ! Cela ne veut pas dire qu’entre le fils et la mère, par exemple, c’est fini. Cela ne veut pas dire que la mère ne compte plus, non ! elle revient à une autre place. Laquelle ? Celle d’un être humain, celle d’une femme, pas que d’une mère, c’est-à-dire aussi d’un être humain marqué par son histoire, marqué par sa culture, et qui a autre chose à transmettre que les soins ou la sécurité, qui a à transmettre son histoire, sa culture au-delà de ce que son corps peut donner. Et le sevrage ce n’est pas la séparation de l’enfant d’avec la mère, c’est la séparation du sein d’avec la mère. On sait bien que certaines cultures l’ont fortement ritualisé, en enduisant, par exemple, le téton d’une substance amère… Mais, au plan de la scène inconsciente, c’est le fait que l’enfant ne va plus donner le sein à la mère.

Du sevrage comme temps originaire de la frustration

C’est ça le sevrage, c’est une séparation de la mère d’avec le sein. Le sein, ce n’est pas l’organe, c’est la représentation du sein. C’est tout ce qui pouvait se construire comme érogène, comme érotisme de l’enfant, et qui va passer à autre chose. Le plaisir de la succion, le plaisir de l’incorporation, le plaisir, peut-être, du rot va devenir autre chose. Le plaisir d’incorporer les mots… Pendant quelque temps, l’enfant, sa bouche et son oreille sont comme dans un trajet. Le désir de faire sortir de la bouche quelque chose qui peut s’appeler un cri, un appel, une demande.

Mais, quand cette période de sevrage, par exemple, ne se résume pas… n’ouvre pas, au fond, sur cette promesse, que la séparation permet à l’enfant de trouver sa mère autrement, d’inventer autrement sa mère qu’elle ne l’était ; ce n’est pas que le sein est refusé à l’enfant, ce n’est pas que le sein est séparé de la mère, c’est que c’est sans cesse un arrachement, une douleur, un abandon… Le sevrage, à ce moment-là, c’est comme si l’enfant était jeté dans le vide, comme si le poids de l’appui qu’il avait dans le monde lui était retiré, et qu’il n’y a pas grand monde pour l’accueillir, après.

L’enfant mal accueilli et les traumatismes générationnels

Rédigeant ceci, je me rends compte de quelque chose, c’est qu’il y avait beaucoup de scènes dramatiques autour du sevrage, parce que ces mamans étaient des enfants de la disparition. Disparition des familles, meurtre des ascendants, disparition des ascendants, et que quelque chose de cette disparition, du fait qu’elles avaient elles-mêmes été arrachées à leur milieu, à leur filiation, au suc de leur histoire, à la sève de la transmission qui passe d’une génération à l’autre, un peu comme un furet. Alors toute opération de séparation devenait quelque chose comme la répétition d’une dramaturgie de l’arrachement, de sorte que, bien sûr, loin d’accabler ces mères, il fallait les aider à parler, en présence de leur enfant, de leur histoire, de ce qui leur histoire leur avait fait perdre, de ce qui leur histoire avait fait trou, de ce qui leur histoire avait fait manque. Car, très souvent, ces drames sont nés, de la séparation entre enfants et parents. Très souvent, ces drames renvoient au fait que, dans la famille, on a beaucoup plus connu des histoires de disparition que des histoires de perte, et j’insiste, là, sur la différence entre la perte et la disparition.

Lorsqu’on perd quelqu’un, ce que couramment on nomme travail de deuil, et que l’autre n’aura plus souvenir de quelqu’un qui nous a quittés, il nous en a plus souvenir, c’est une perte. Lorsqu’on perd quelqu’un, ce quelqu’un vous retrouve, on le retisse, on le reconstitue. Quelque chose de la virulence de nos sentiments, qu’ils soient portés par une dimension aimante ou par une rancœur haineuse, quelque chose de la virulence de nos sentiments s’émousse progressivement, pour laisser à notre psychisme, c’est-à-dire à ce que nous partageons avec l’autre, et avec les autres, le choix de tisser des représentations de ce qui n’est plus là. Ce qui a été aboli revient en ce monde, dans ce lieu qui concerne mes traces de ce qui est perdu dans la mémoire.

Quand nous sommes en face d’une clinique de la disparition, eh bien, il n’y a pas ce travail ! Il n’y a pas ce travail qui fait qu’il y a un lieu d’accueil pour, non seulement conserver, mais trouver, recréer, retisser, trouver/créer, comme le pensait Winnicott, ce n’est pas simplement du jeu, du joujou, du trouver/créer. Il n’y a pas ce travail de fabrication d’un lieu pour trouver/créer des traces de l’absent. Et il me semble que nous touchons là un point qui importe pour la doxa psychanalytique, il y a des moments de l’Histoire où notre rapport à nos ascendants est marqué par la disparition, notre rapport à nous-mêmes est marqué par l’angoisse de la disparition, l’angoisse de ne pas laisser de trace, de ne plus exister, d’être effacé, eh bien il y a un risque que la plupart des opérations de séparation, disons-le ainsi, deviennent des opérations d’arrachement.

Donc, quand on fait un travail avec un enfant ou avec un adolescent, nous intervenons sur plusieurs plans. C’est pour ça que l’aventure c’est du dialogue, aussi entre professionnels. Nous intervenons sur un plan de restructuration, d’apaisement, notre tâche est de calmer le rapport au corporel. Ô combien d’enfants abandonnés, délaissés, déjetés de l’autre, passent leur temps à se taper dessus, à s’arracher les cheveux, à se lacérer ! On parle d’autodestruction. On pourrait également se dire qu’ils cherchent à se sentir vivants en exacerbant des zones de douleur qui sont un souvenir brut, mais précieux… Des moments où ça a tapé sur eux, des moments où ça a excité en eux, etc.

Bien sûr, qu’on a comme objectif, c’est évident, de faire qu’un gosse arrête de se taper dessus, arrête de se taper la tête contre les murs, arrête de se griffer, arrête de s’arracher les cheveux, bien sûr ! Mais qu’est-ce qu’il nous dit de son corps, qu’est-ce qu’il nous raconte ? Qu’est-ce que c’est que cette mémoire qui essaie quand même de se dire ? Et qui se dit souvent dans ces figues « intolérances à la frustration ». Nous devons aider de jeune à dire autrement les mémoires… Et bien sûr que nous avons tout ce registre de soins, ce savoir premier, ce savoir de la nourrice, qui est évidemment un savoir d’aller vers l’autre, d’aller vers le corps de l’autre, de lui apporter un bien, de lui apporter un sens du rythme, de lui accorder ce rythme à venir avec le rythme des autres. Mais, en même temps, quand on s’occupe d’un enfant déjeté, d’un enfant rejeté, d’un enfant abandonné, d’un enfant mal séparé, eh bien ! nous réinscrivons aussi cet enfant dans la grande aventure du soin humain, dans la grande aventure de la communauté humaine, parce qu’on pourrait se demander si, au-delà de l’aspect maternel du soin, ou maternant du soin, nous ne sommes pas en train de créer une microsociété humaine. Il y a société dès que quelqu’un peut entendre la plainte, la douleur ou la souffrance qui m’anime.

Mieux définir les enjeux de la séparation

Tentons de mieux cerner les enjeux de la séparation. Coupure, donc à l’époque du sevrage, non entre le sein et la mère, mais entre la mère et l’enfant se marque une coupure qui fait que l’enfant ne va pas être rendu à la mère autrement, ni la mère donnée à l’enfant autrement. Qu’est-ce qui se passe ? Eh bien ! Il se passe que l’enfant peut se dire — et nous voyons et entendons que ce sont les adolescents qui vont nous parler de ces élaborations très précoces, très primaires. Ils vont nous en parler avec le corps, parfois avec les mots. Eh bien ! ce jeune peut se dire, au fond, qu’il a affaire à un autre qui est tout-puissant. Ça, c’est très surprenant parce que, évidemment, la plupart du temps, les parents que. Nous rencontrons et qu’il est évident que nous ne pouvons pas les stigmatiser, cela serait sacrifier à une étiologie ridicule comme on a eu des étiologies ridicules pour l’autisme —, mais il est évident que ces parents, nous semblent des parents amochés, amoindris, victimes de l’existence… Mais imaginez autre chose, imaginons autre chose ! Pour un enfant, un parent qui ne peut pas répondre à l’appel, au cri, à la demande, ce n’est pas un parent qui est ratatiné, ce n’est pas un parent qui est réduit à quia, ce n’est pas, comme on le dit si sottement, une mauvaise mère ou un père dévalorisé !

Puissance et toute-puissance de l’adulte

Pour l’enfant, l’adulte qui ne peut pas répondre à sa demande, est un adulte tout-puissant, parce qu’un adulte puissant, c’est un adulte qui peut répondre oui ou non. Un adulte puissant, c’est un adulte qui a la capacité d’interpréter. Un adulte puissant, c’est un adulte qui, par exemple, peut dire : mais ce n’est pas que du lait ou de la bouffe que tu veux mettre dans ta bouche, c’est peut-être que tu veux mettre dans mon oreille les sons que tu émets. Un adulte puissant, c’est un adulte qui va peut-être essuyer la morve ou la bave qui coule du nez ou de la bouche d’un enfant qu’on pourrait craindre autiste, alors qu’il vous touche avec un tact indéfinissable, parce que la bouche, ce n’est pas fait simplement pour être obstrué, mais que ça peut s’ouvrir.

Cette puissance de l’adulte vis-à-vis de l’enfant va civiliser l’enfant. Ça ne veut pas dire lui donner tel ou tel idéal culturel, nous n’en sommes pas là, mais qui va le civiliser, qui va, par exemple, dire : la bouche c’est fait pour manger, mais c’est fait pour appeler, c’est fait pour parler, c’est fait pour siffler, c’est fait pour chanter, c’est fait pour s’ouvrir, c’est fait pour se fermer. Voilà… Et la bouche, c’est un trou, la bouche, c’est un orifice ; on va l’appeler un orifice pulsionnel, dans notre vocabulaire. SI c’est un trou, ça veut dire qu’il y a du plaisir à l’ouvrir et à le fermer et, qu’autour de ce plaisir à ouvrir et à fermer la bouche, il y a un plaisir à interpréter ce qui rentre dans la bouche et ce qui sort de la bouche.

L’adulte puissant a introduit l’enfant au jeu dans le monde du langage.   En revanche, l’adulte tout-puissant, l’autre tout-puissant, c’est un autre qui n’a pas la puissance. Justement, il est tout-puissant parce qu’il n’a pas la puissance de se laisser arracher quelque chose.   Il est tout-puissant parce qu’il est compact Imaginez ce que cela peut être, un corps sur lequel on ne peut rien prélever, pour un enfant. Alors, pour mieux imaginer, on a une petite vignette. Ça fait partie des moments des textes de Freud, qui traversent les années, qui traversent les décades avec une fraîcheur surprenante. C’est évidemment l’enfant à la bobine, ce juvénile héros de l’ « Au-delà du principe de plaisir », texte majeur de Freud.   Mais, dans une petite note de Freud, ça, c’est le plus important, le grand jeu de l’enfant à la bobine, c’était quand sa mère se pointait — parce qu’il n’avait pas l’air très traumatisé, ce gosse. S’il avait été traumatisé, il n’aurait pas fait joujou avec la bobine, quand même, il ne faut pas exagérer —, c’est que, quand sa mère revenait, après avoir fait valdinguer son image devant le miroir, il accueillait sa mère en disant : « Mais t’es où ?… Je ne suis pas là ! »

Ça, c’est un gamin sympathique, ça, on l’aime bien, voilà… Sauf que ce n’est pas toujours comme ça que cela se passe. Des esprits qui observent de travers, disent des enfants qu’ils ne savent pas se cacher parce qu’ils montrent un petit bout de corps qui dépasse du rideau, qu’ils sont là et pas là. C’est ça, leur truc ! Alors, ils ne savent pas se cacher, on s’en fout. Mais, pour beaucoup des enfants en difficulté que nous avons, ils chutent avec la bobine, ils tombent avec la bobine. Vous voyez le nombre de gosses qui se jettent par terre, qui nous font peur. Ils pourraient presque se fracasser au sol si on ne les retenait pas. Les enfants qui ne font pas tomber la bobine, c’est la bobine qui fait tomber l’enfant. Parce que, dès qu’il y a un objet dont ils doivent se séparer, ils essaient, ils tentent, c’est le bien dire, le bien dire de l’enfant, c’est : « Je dis bien que j’arrive à me séparer pour retrouver ce dont je me suis séparé autrement. »

C’est ça, le bien dire de l’enfant. Après, cela va prendre une tonalité sexuelle avec l’Œdipe. Mais, le bien dire de l’enfant c’est : « J’ai la capacité de me séparer et je reviens changé par cette séparation. » Ça, ça va durer, c’est comme les enfants fugueurs, les jeunes, les pré-ados fugueurs, ils ne disent pas : « Je veux quitter ma maison ». Qu’est-ce qu’ils disent les pré-ados fugueurs ? Ils disent : « Vous ne vous rendez pas compte que j’ai changé. Vous me considérez comme un petit, alors que ça y est, ce qui faisait ma force quand j’étais petit, ma capacité de vous séduire, de vous plaire, de vous assujettir à mon charme éventuel. Mais il y a aussi mes théories sexuelles infantiles, tout ça, ce qui faisait ma force quand j’étais petit, je n’en ai plus besoin. Je suis passé à autre chose, je deviens grand, j’ai peut-être peur de devenir grand. Il faut entendre que j’ai peut-être peur de devenir grand… »

Et la famille n’entend pas : il reste le petit qui ravit le cercle de famille. Alors, le fugueur s’en va. Il s’en va, non pas pour quitter irrémédiablement la famille… J’ai toujours voulu faire une distinction entre la fugue et l’errance. L’errance désespère du lieu. L’errance quitte un non-lieu pour trouver un lieu. La fugue, c’est autre chose. La fugue, c’est vouloir rentrer dans le lieu qu’on a quitté en faisant… en mettant sous le nez des parents qu’on a changé, qu’on n’est pas pareil. C’est pour ça que, si les parents accueillent un fugueur en disant : « Ne t’inquiète pas, tout est pardonné, ce sera comme avant ! », ce n’est pas du tout le truc à faire.

Donc, le bien dire de l’enfant, c’est montrer qu’il est capable de… l’aventure de la peur, l’aventure de l’angoisse, le jeu…. Winnicott disait : « L’enfant dans le jeu est préoccupé. »  C’est-à-dire que le jeu, c’est ce qui permet à l’enfant de pouvoir développer un savoir-faire, avec ses peurs et avec ses angoisses, pour anticiper : c’est peut-être dangereux de changer, mais, de toute façon, ça vaut le coup et il faut y aller.

La difficulté que nous, nous avons, c’est que nous avons en face de nous des jeunes, des jeunes enfants, des tout-petits, qui n’ont pas pu jouer avec leurs peurs ou avec leurs angoisses, parce que perdre ou se séparer, quand on n’arrive à rien arracher, à rien prendre, à rien s’approprier du corps de l’autre, expérimenter le monde, expérimenter l’espace, expérimenter les objets, c’est toujours courir le risque de se fondre dans un chaos.

Je voudrais, pour terminer, essayer de mentionner plusieurs petites choses sur ces maladies de la séparation et ce que ça provoque, quand même, la plupart du temps.

Vous observez un trait qui est très important à repérer, c’est le caractère stéréotypé du rapport au corps de ces enfants. Jenny Aubry expliquait cela dans une formule lumineuse : « caractère stéréotypé et rituel du jeu »

Ce caractère stéréotypé et rituel est très souvent à tort confondu avec ce qu’on pourrait appeler les mécanismes autoérotiques de la psychose infantile. Très souvent il n’en est rien et très souvent nous rencontrons des enfants qui se présentent aussi stéréotypés, aussi ritualisés, que ce qu’on appelait autrefois une psychose infantile. Maintenant, tout cela est noyé dans la grande marmite de l’autisme, ce qui est une imbécilité totale.

Beaucoup de nos adolescents sont la mémoire vive de ces opérations par lesquelles un tout-petit surmonte les angoisses de séparation, clivage, idéalisation du parent perdu, mais également, chose peut-être plus surprenante, peur de mettre l’autre en danger. Et c’est là où nous touchons sans doute à une souffrance peu théorisée encore, je n’en sais rien, qui est que, lorsque ce jeune reprend corps dans la rythmicité humaine, culturelle et anthropologique, son rapport à la parole n’est pas tout de sérénité, et loin s’en faut, mais ô combien d’adolescents — je n’ai jamais vu, du reste, de plus sévères figures que chez les adolescents errants au fin fond de l’Afrique. Mais, ô combien d’adolescents, lorsqu’ils parlent, ont peur à un moment que leur propre parole nous détruise ! Ils évoquent très bien ces grands tableaux phobiques, où le jeune phobique déballe tout d’un coup un secret insupportable, mais, après, prend la fuite.

Les jeunes qui viennent de ces maladies primaires de la séparation, lorsqu’ils reprennent goût à la parole sont dans un vertige les mots ne sont plus des vecteurs d’échange et d’adresse, mais sont comme des organes dont ils se vident, là il faut les aider, il faut leur dire : on ne peut pas tout dire en une seule fois, il faut en garder pour un peu plus tard, tu vas revenir…. Respectons et accueillons la chair des mots de ces jeunes.

La tristesse se lit souvent dans les phrases qui évoqueraient une écriture, et une écriture testamentaire. Le jeune vous parle. D’un coup, il vous raconte son histoire. Vous semblez comblé. Comblé, oui, vous l’êtes, mais vous l’êtes trop. Oui, je l’étais, mais je l’étais trop. Et puis après, cette parole, elle ne rebondit pas. Ils nous la lâchent comme le serait une valise sans destination, et puis ils disparaissent. Eh bien ! ils font avec leur parole exactement comme le petit enfant décrivait fait avec la ? de bobine, ils jettent leur parole, se jettent avec leur parole et ils disparaissent.

Conclusions…

Je reprendrai alors une notion qui est trop émouvante pour être honnête soit le concept d’empathie. Il est évident que ce dont ces adolescents ont besoin, c’est savoir qu’ils peuvent nous toucher, qu’ils peuvent nous faire peur, qu’ils peuvent nous émouvoir, mais que notre écoute ne se réduit pas à cette crainte ou à cette jouissance d’être apeuré, touché ou ému. Oui, ces jeunes, parfois, pendant de longues années, avec un courage — car je trouve que ces enfants et ces adolescents sont extrêmement courageux —, vont, une deuxième fois, peut-être après dix ans, peut-être un peu moins, essayer de trouver quelqu’un, en présence de qui ils pourraient reprendre les blessures anciennes, les mémoires anciennes, les idéalisations paralysantes, les clivages meurtrissants, et c’est là où nous avons à répondre présent, avec nos paroles, avec nos gestes, avec nos émotions, pas évidemment dans une fusion qui ne tromperait personne, mais pourquoi pas, en accueillant cette parole, en disant : « voilà je pense que ça pour toi c’était très important parce que là, à ce moment-là, tu as ressenti qu’il se passait ça en toi, etc., etc. »

J’insiste, et je terminerai là-dessus, sur le fait que les maladies de la séparation, c’est-à-dire les maladies d’empêchement de la séparation, se soignent très longuement, au fil des ans, au fil des accueils, au fil des réponses, et que ce reliquat qui n’a pas été soigné se rejoue à l’adolescence avec quelque chose, peut-être, de la bravoure, de la parade. Et ce qui se rejoue à l’adolescence doit absolument être accompagné, entendu et préservé, car le gain le plus précieux d’un sujet, ce n’est pas sa parole, c’est le lieu où sa parole peut s’héberger sans tomber dans le silence.

Olivier Douville Psychanalyste, membre d’honneur du collège international psychanalyse et anthropologie, Laboratoire CRPMS, Université Paris-Cité.