Contributions

Simone Molina-Denis Cartet / Comment transmettre l’indicible ?

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Texte publié dans les actes du séminaire de l’AEFL n°21 La guerre sans fin.

Le film de Denis Cartet Mon Père 0fficier d’Algérie est visible ici-même après le texte de Simone Molina et sur YouTube.

Si nous ne pouvons voir clair,
du moins voulons-nous voir clairement les obscurités.
Sigmund Freud, Inhibition, Symptôme, Angoisse

Introduction

Je vous remercie de votre invitation. Je voudrais soulever un certain nombre de questions qui m’apparaissent fondamentales à propos du thème de cette année, puisque nous avons l’honneur Denis Cartet et moi-même, d’ouvrir le séminaire.

Une guerre sans fin…

Qu’est-ce que la « guerre » ? Et pour qui ? S’agit-il de l’essence de la guerre ? Ou de sa réalité la plus concrète, la plus Réelle ?

Ou encore veut-on s’interroger sur les déterminants de la guerre, ou bien envisager la guerre comme expérience ?

Guerre et Barbarie, sont-ils des termes synonymes ? Qu’en est-il du droit ?

Il convient en effet de ne pas méconnaître que des théories de la guerre ont accompagné notre Modernité. Ainsi Carl Von Clausewitz, qui a laissé un ouvrage qui fait référence De la Guerre, était au programme des classes préparatoires scientifiques en 2014-2015. Pour lui, la guerre devait être subordonnée au politique. « Si la guerre cessait d’être un instrument, elle détruirait jusqu’au concept de la Politique », écrivait-il. « Ainsi pour Clausewitz la guerre réelle, du moins entre peuples non barbares n’était jamais une “guerre absolue”. Mais toujours limitée, retenue, par les fins politiques, et sa conduite soumise à celles-ci » écrit Gérard Rabinovitch dans un article de 2014. Et il ajoute : « Rien qui aille dans le sens de la Totale Krieg, la “Guerre totale”, théorisée (…) par le général en chef des armées allemandes de 1916 à 1918, Éric Ludendorff. Soutien actif, par la suite, de la création du Parti national-socialiste, et député du NSDAP en 1924. ».

Il y a donc deux façons d’envisager la guerre. Du point de vue de la primauté du politique sur le militaire, ou au contraire, celle du militaire sur le politique.

Ainsi dans la Guerre Totale, tous les codes qui ont été gagnés au fil des siècles par les civilisations et par le droit international, et qui attestent que le politique est en dernière intention prioritaire, sont évacués, niés, relégués, absents.

La guerre est affaire de discours, disait Lacan. Le passage de la primauté de la sphère politique sur le militaire, à la primauté du militaire sur le politique signe aussi la défaite des exigences éthiques, et donc du lien symboligène qui court dans la culture.

Mais la guerre, pour celui qui la subit, est affaire de Réel.

Je vais donc prendre les choses par le biais de mon expérience personnelle, clinique et citoyenne, car l’intitulé « Une guerre sans fin » m’a aussitôt renvoyé à une autre expression « une guerre sans nom » qui a longtemps été employée à propos de la Guerre d’Algérie. D’où ma proposition de demander à Denis Cartet de projeter son film à Nice et de venir témoigner du travail de création qui a conduit à ce que ce film existe pour un public. En effet, votre invitation, m’a confié Élisabeth de Franceschi, a fait suite à la présentation de mon livre Archives Incandescentes — écrire, entre la psychanalyse, l’Histoire et le politique. Dans cet ouvrage j’ai tenté d’articuler l’Histoire franco-algérienne, avec ses défauts de transmission, l’Histoire des désastres du XXe siècle, et leurs conséquences sur les générations suivantes, en m’appuyant sur la clinique psychanalytique et institutionnelle, ainsi que sur l’écriture et la littérature. Ces dernières signent, à mon sens, notre rapport le plus singulier à la Culture. Ces entrecroisements me paraissent féconds, car c’est toujours en s’appuyant sur différents champs qu’une parole s’invente pour un sujet en analyse, comme pour un sujet qui invente une œuvre.

Si l’intitulé « guerre sans fin » vient inscrire le lecteur dans la temporalité, comme un vecteur allant vers l’infini, et l’inscrit topologiquement dans une écriture possible, ce n’est pas le cas de l’expression une « guerre sans nom ».

Dire d’une guerre qu’elle est « sans nom », est-ce dire qu’elle n’est pas symbolisable ? Ou qu’elle est interdite ? Dite entre les lignes ? Ou plutôt qu’elle est déniée ? Dans ce cas elle a alors toutes les chances de subsister à l’état fantomatique, c’est-à-dire au sens étymologique du mot : une apparition, une vision, voire une illusion dont on ne peut rien dire. Parvenir à la nommer lui permettra d’exister, de trouver un statut externe au lieu d’envahir le champ de conscience et les cauchemars du sujet. Cela peut être le travail de toute une cure.

Premier point : à partir de la lecture de l’argument.

L’argument du séminaire, qui met en perspective Freud et Lacan, la théorie pulsionnelle de Freud et le concept d’objet a de Lacan me semble passer sous silence un terme essentiel de l’enseignement de Lacan, le Réel, en ce qu’il est articulé ou justement désarticulé du Symbolique et de l’Imaginaire, autour de l’objet a, objet à jamais perdu. Or on trouve déjà trace de ce Réel lacanien sous la plume de Freud avec le vocable « Das Ding », la Chose, avec la figure terrifiante de la Méduse. Pour ce qui concerne Lacan, entre le séminaire « Les formations de l’Inconscient » (57-58) où il installe le primat du symbolique, et celui intitulé « RSI » (74-75), se déroulent une quinzaine d’années durant lesquelles il forge le concept de Réel : ce qui toujours échappe, l’énigme même du non-sens est au centre de cette conceptualisation. Cette évolution dans la pensée de Lacan m’est toujours apparue majeure, comme si, avec ce concept, il parvenait à dégager l’os — paradoxalement au double sens : os, comme matière rigide, et os du terme en latin désignant la bouche comme vide au milieu du visage. En latin premier, os était en lien avec l’oralité non pas du côté du nourrissage, mais de la parole.

Second point :
La question politique articulée à celle du discours du Droit.

L’expérience et la pratique clinique montrent qu’il ne suffit pas que les individus nomment au un par un une guerre pour échapper à la tourmente. Il faut encore que le discours politique prenne en charge cette reconnaissance institutionnelle et donc que les institutions elles-mêmes se chargent de la nommer. Cette thématique a été largement développée dans mon livre Archives incandescentes.

Voyons d’abord ce qu’il en a été de la Guerre d’Algérie dans un statut de guerre sans nom ? Et voyons pourquoi, du point de vue du droit, elle signe un paradoxe, qui fait symptôme, et que l’on retrouve aujourd’hui, comme un retour du refoulé, avec l’intention d’un parti de gauche au gouvernement, de faire de la déchéance de nationalité son cheval de bataille.

Une guerre sans nom est une guerre qui n’est pas officiellement une guerre. La Guerre d’Algérie ne l’est devenue officiellement qu’en 1999, soit 37 ans après l’Indépendance de l’Algérie et 45 ans après le déclenchement de la lutte armée. De ce fait elle est restée une guerre sans signification ni commémoration, écrivait l’historien Guy Pervilé en 2005.

« En effet, la guerre d’Algérie n’avait pas droit au nom de “guerre” jusqu’à la loi du 18 octobre 1999, votée à l’unanimité par l’Assemblée nationale le 10 juin et par le Sénat le 5 octobre. Auparavant régnaient les euphémismes : “événements”, “opérations de maintien de l’ordre”, bien que le général de Gaulle, Président de la République, eût reconnu dans sa conférence de presse du 11 avril 1961 : “Il est de fait que l’Algérie, pour l’instant, est un pays où sévit la guerre”[1]. Mais dire que la guerre sévit la rend extérieure à la responsabilité politique. On peut après-coup entendre cette phrase de 1961 comme un discours qui annonce l’aveu que l’Algérie n’est pas la France et que, de fait, dans ce pays-là, sévit une guerre dont on n’est pas responsable. Cet aveu rend donc exogame la notion de conflit politique. »

Il est à noter pourtant que, sur le terrain, l’Indépendance algérienne a été gagnée militairement par l’armée française, mais qu’elle l’a été politique — ment au niveau international. Et ce qui a été vécu comme une défaite française par l’OAS l’a été parce que militairement la partie était gagnée et que c’est du point de vue du discours que la partie était perdue pour l’armée. C’est dire qu’à ce niveau politique, la fin de la guerre d’Algérie a été un effet de discours.

Guy Pervilé ajoute : « Cette guerre sans nom a produit une « double déchirure de l’unité nationale, par la révolte de “rebelles” séparatistes (en théorie citoyens français jusqu’au 3 juillet 1962), et par une guerre civile franco-française (flagrante en 1961 et 1962 en dépit de la disproportion des forces en présence) ».

Cette guerre a donc été le symptôme d’un paradoxe politique français : celui du droit et celui de l’éthique. Et c’est ainsi qu’une guerre d’indépendance du point de vue des combattants indépendantistes, a pu être nommée Insurrection du point de vue du droit français jusqu’à cet aveu en 1961 par le Président de la République.

Or, une insurrection, c’est le début d’une guerre civile. C’est endogame en quelque sorte. Employer le vocable de « Guerre civile » est toujours très dangereux pour un État, et donc pour les institutions elles-mêmes. On peut faire un pas de plus pour dire que toute guerre se fonde du discours produit par les politiques en responsabilité. Si elle est un effet de discours, elle l’est pour ceux qui la mènent au plus haut niveau de responsabilité.

Troisième point : la question de la guerre vue par Freud.

On est en 1918, soit à la fin de la Première Guerre mondiale quand Freud compare les névroses de guerre aux névroses traumatiques de « temps de paix ». Il aborde à ce moment-là la guerre sous l’angle de la clinique.

Or, en 1932, dans son échange avec Einstein, soit 14 ans plus tard, celui-ci l’interroge sur une question qui n’est pas clinique, mais éducative et pédagogique. Autrement dit Einstein ne demande pas à Freud « pourquoi la guerre ? », mais quelle thérapie possible pour éviter aux hommes de s’y vautrer ? Il lui écrit « Je suis convaincu que vous serez à même d’indiquer des moyens éducatifs qui, par une voie, dans une certaine mesure étrangère à la politique, seraient de nature à écarter les obstacles psychologiques » qui permettraient donc de supprimer la guerre. Et Einstein de supposer dans l’humanité « des psychoses de haine et d’extermination » avec des racines psychologiques inconscientes.

Freud répond alors, non pas comme un psychologue trouvant des explications, non pas comme un éducateur donnant quelques conseils, mais en psychanalyste qui sait combien il serait dangereux de prétendre évacuer la dimension politique. Et il dit d’emblée que « Libérer les humains de la menace de la guerre est une tâche pratique dont l’apanage revient aux hommes d’État ». Et il ajoute qu’il convient de soulever ces questions non en tant qu’homme de science, mais comme citoyen en quelque sorte.

Puis il aborde la relation entre le Droit et le pouvoir, ainsi que la question de la violence dans l’évolution sociale. Il parle de « règlement violent des conflits d’intérêts ». Là où on s’attend à une réponse psychologique, il donne une réponse politique.

Il y a une réalité brute du pouvoir et il y a, de façon concomitante, la réalité de la pulsion de mort et de destruction qui sont « deux pôles hétérogènes ». Ainsi pour Freud, la guerre n’est pas un fait psychologique. C’est le lieu même « où la pulsion de mort rencontre la puissance comme violence ».[2]  Il n’y a pas pour Freud « un inconscient de la guerre ». La guerre pour lui est externe. Le conflit intrapsychique qu’on retrouve chez Lacan sous la forme de la division du sujet ne peut s’entendre comme une guerre interne que si on atomise le sujet de l’inconscient dans une unique alternative ou oui/ou non, ce qui ne témoigne en rien de sa structure. En effet, l’inconscient, qui ignore le temps et la contradiction est un pousse à l’équilibre, fut-il considéré comme pathologique au regard de la norme sociale.

La guerre comme entité et comme effet de discours est politiquement liée à une situation où les conflits d’intérêts structurent de façon paroxystique la réalité. De même la pulsion de destruction est pour Freud une extériorisation de la pulsion de mort présente en chacun, laquelle n’est en elle-même ni bonne ni mauvaise, mais toujours en butte à la pulsion de vie qui, elle, soutient le lien social, grâce aux identifications et à l’amour.

Point quatre : la guerre comme expérience

Si la guerre du point de vue politique et des conflits d’intérêts se fonde d’un discours… elle ne s’y réduit pas.

La guerre, comme expérience, est un Réel. Le film de Denis Cartet le montre. Un Réel qui ne vous lâche pas. L’expérience de la guerre, lorsque vous l’avez rencontrée, ne vous lâche pas. Ne dit-on pas la même chose de la psychanalyse ? Dans une lettre adressée à Freud, le psychiatre suisse Ludwig Binswanger écrivait : « Celui que la psychanalyse a empoigné, elle ne le lâche plus ». Quelque chose qui ne vous lâche pas est de l’ordre de la passion, au sens premier de « souffrir, supporter, endurer ». Elle est à ce titre un pur Réel.

Et ce Réel est sans fin parce que toujours actif du fait de l’expérience elle-même. Ce qu’il y aurait de commun entre l’impact de la guerre et la subversion de l’expérience psychanalytique c’est justement cette dimension d’une expérience qui concerne non seulement le corps, mais aussi le langage dont est modelé le parlêtre. Ce Réel convoque celui qui l’a vécu aussi bien que ses descendants.

Aussi, le caractère infini de la guerre est-il à situer, pour les sujets, du côté du défaut de transmission dans la sphère familiale et privée ? Ou encore du côté d’un défaut de reprise symboligène dans la sphère publique ? De mon point de vue comme de mon expérience, je dirai que c’est le mille-feuille des deux registres qui a imprimé tant de douleurs dans la société française. Nous en payons aujourd’hui sans doute les effets. Et ce n’est pas en évacuant l’Histoire et la littérature comme moyens d’accès à un passé difficile à symboliser que l’on permettra aux plus jeunes de construire et d’assumer une place dans une filiation qui se doit de percevoir la complexité entre le sujet et le collectif.

Point cinq 

Toute notre expérience de la clinique psychanalytique comme notre expérience citoyenne nous indiquent un hiatus qu’il est impossible de combler entre la dimension subjective et la dimension groupale. Le travail de culture auquel nous sommes sans cesse confrontés est de tenter de ramener à une dimension collective, et donc de sortir de la dimension groupale, les individus comme les institutions où ils s’inscrivent. C’est un travail qui implique d’être attentif aux différents niveaux de discours, mais aussi de réalités. Et pour la psychanalyse, il est clair que la réalité commune imaginaire est à l’opposé de la notion de Réel, alors que ces deux réalités, celle de l’inconscient, et celle toute imaginaire des discours communs, coexistent dans le psychisme.

J’ai toujours trouvé problématique la psychanalyse appliquée à la dimension sociale comme en position de thérapie des groupes sociaux. Il me semble plus judicieux de s’appuyer sur les concepts psychanalytiques pour mieux penser et entendre les nouages et les déliaisons dans le social. De même que dans la clinique, nous avons à abandonner l’unique recours aux savoirs théoriques afin de consentir à une écoute poétique du Réel qui traverse les êtres humains que nous recevons. Ainsi nous serons enseignés par eux. Permettre une production onirique ou fantasmatique, faire confiance à l’in conscient du patient comme facteur d’une vérité en attente d’un dire, accueillir les régressions qui ouvrent la voie de motions jusque-là inaccessibles, renoncer à produire un savoir qui engloberait totalement les dires du patient, permet alors à celui-ci d’opérer des remaniements qui deviennent une assise psychique et l’inscrivent dans une consistance de vie où il se reconnaît enfin.

Cela implique de renoncer au fait que la psychanalyse soit une « vision du monde ». La considérer comme telle contribue à dénier les forces sociétales et politiques en jeu, comme si ce qu’on nomme « le travail sur soi », le travail de l’analyse, pouvait suffire à contenir, au un par un, ce qu’il en est des confrontations dans le social.

Pourtant, le parcours de Freud lui-même nous indique combien il a été interpellé tout au long de sa vie par les enjeux culturels et le lien social. Il publie en 1939 Moïse et la religion monothéiste, après avoir écrit Malaise dans la civilisation en 1920, époque où il invente le concept de pulsion de mort dans les suites de la Première Guerre mondiale. Mais il met en garde les psychanalystes de faire de la psychanalyse une « vision du monde » et rend hommage aux écrivains et aux poètes lorsqu’ils disent de façon si abrupte et condensée ce que les psychanalystes ont tant de difficulté à formuler.

De même, il ne faut pas oublier que parmi les premiers travaux de Lacan figure son texte de 1938 Les complexes familiaux, qui est écrit dans une logique qui engage l’ensemble de son œuvre à venir. On y découvre son intérêt pour le nouage entre le Sujet de l’inconscient et la socialisation du petit d’homme. Il ne me paraît pas souhaitable de renoncer à cet apport, au risque de faire de la psychanalyse une vision du monde totalisante.

Pour Lacan, « C’est dans la mesure où le rapport du sujet à lui-même est un rapport à lui-même comme autre, que ce sujet est sujet social en raison d’une déficience interne qui le voue à cette entreprise. Le sujet est en lui-même l’effet de ce champ qui l’environne de toute part » (Robert Levy).

Point six

L’argument pour ce séminaire une guerre sans fin se termine par ces mots : «La guerre serait-elle ainsi le laboratoire du fonctionnement psychique ? »

Peut-on dire que la guerre est aux nations et aux états ce que la pulsion est à l’être humain ? Que le point commun serait une défaillance de la dimension tierce ? Or cette dimension tierce est, dans un collectif, celle des institutions elle-même.

Peut-on avancer que la capacité pour les représentants politiques de soutenir les institutions et le Politique, (le « vivre ensemble ») est défaillante lorsque l’opinion et non l’analyse politique prévaut de façon mortifère et symptomatique ? Lorsque les moments historiques qui renvoient structurellement aux mythologies propres des nations et des peuples sont déniés, évacués, perdus, refoulés, n’est-ce pas alors que la sphère politique renonce au difficile travail de la culture ?

Et si l’on tente un parallèle avec la cure, ces soubresauts ne ressemblent-ils pas à ce que nous indique de symptomatique la pulsion lorsqu’elle vient bousculer un équilibre obtenu de façon précaire parfois, selon que l’histoire a été plus ou moins symbolisée, transmise, retravaillée dans la parole échangée avec l’enfant ?

Point sept : transmettre ?

Alors transmettre ? C’est prendre acte du nouage structurel du Sujet et de la Culture en tant que vecteur de la socialisation du petit d’homme. C’est affirmer en outre qu’il n’y a de culture vivante que si elle est soutenue par le rapport de chacun des individus qui la compose à sa propre langue et au langage en général. En brisant ce mouvement dialectique entre le singulier et le collectif, l’homme court le risque de flambées de barbarie qu’elles soient du côté du meurtre et de la soumission des plus faibles, du côté de la tentative de robotisation de l’humain et du meurtre d’âme, ou encore d’un imaginaire groupal meurtrier qui évacue toute trace de l’Histoire.

En effet, c’est le langage avec sa fonction métaphorique, ses mythologies partagées et toujours à interroger, qui fait lien entre les hommes. Ce langage peut être parole, écriture, langage plastique, cinématographique, ou encore langage du corps-parlant.

« L’homme parle… parce que le symbole l’a fait homme »[3]  écrivait Lacan en 1966. Mais il y a une différence entre les symboles qu’on peut repérer comme une collection d’objets, et la fonction symbolique. La fonction symbolique est liée non à l’objet, mais à l’acte lui-même. Et cet acte est du registre de la transmission qui invente une forme tout en conservant la trace de ce qui a déjà eu lieu. Un exemple ici : il est arrivé dans l’Histoire que des communautés humaines de langues diverses se soient trouvées rassemblées par des déplacements de population[4]. Alors, elles ont dû inventer un langage. Ce fut le cas à Hawaï à la fin du XIXe siècle. La première génération s’est mise à communiquer avec une sorte de pidgin qui est une langue « télégraphique » se limitant à une juxtaposition de mots sans verbes conjugués. Mais la seconde génération a inventé une grammaire alors que les enfants n’avaient eu aucun contact autre que des locuteurs de leur famille parlant le pidgin hawaïen. »[5]

Ce qui signifie que face à l’objet a que le leader ferait miroiter (pour reprendre l’argument du séminaire) l’invention d’un Acte est la réponse individuelle ET collective humaine la plus incroyable qui soit. Autrement dit, la plus surprenante… et pourtant elle existe.

OUVERTURE AU FILM DE DENIS CARTET

Une guerre sans fin ? Serait-ce la présence en chacun de nous de cette violence, de cette pulsion de destruction propre à l’espèce humaine ? De ce refus d’être aliéné au langage qui relie les êtres humains ?

L’Acte de création qui articule individuel et collectif peut être œuvre littéraire, ou cinématographique : dans le cadre du Point de Capiton, autour des années quatre-vingt-dix, je travaillais sur la question du traumatisme de guerre et sur les conséquences psychiques de ces événements effroyables pour les descendants de ceux qui avaient été victimes ou bourreaux.

J’avais alors invité en 1997 Mireille Nathan Murat pour son livre « Poursuivi par la chance » et découvert le livre de Peter Sichrowsky « Naître victime, naître coupable » paru en 1991 dans lequel témoignaient des enfants de déportés et des enfants des officiers ayant mis en œuvre la barbarie nazie. La question qui s’est alors ouverte à moi autant dans mon écoute analytique que dans ma réflexion a été : qu’en est-il de la transmission lorsque l’effroyable s’est produit à la génération précédente ?

Aussi, lorsque, ayant lu mon livre « Archives incandescentes, écrire entre la psychanalyse, l’Histoire et le politique » Denis Cartet m’a contactée afin de me demander de participer à son film documentaire, il m’est apparu évident et essentiel de soutenir son travail.

Comment traiter un sujet aussi brûlant lorsque l’histoire paternelle, et donc familiale est prise dans une Histoire silenciée[6] ? C’est ce à quoi s’est trouvé confronté Denis Cartet.

De même, le roman « Des hommes » de Laurent Mauvignier[7], paru en 2009, est bouleversant tant il est exemplaire du devenir silencié des appelés de la guerre d’Algérie. Il vient, tant d’années après une expérience effroyable pour certains, raconter comment ils ont été interdits de parole.

L’a été également pour moi ce livre Une rencontre de Milan Kundera[8] où il raconte ses rencontres avec des œuvres littéraires et picturales. Voici pour conclure, un extrait de la dernière page du livre, dans un chapitre où Kundera évoque le livre de Malaparte La Peau. : « Le temps de l’action dans La Peau est court, mais l’histoire infiniment longue de l’homme y est toujours présente. (…) la cruauté d’une guerre supermoderne se joue dans l’arrière-fond des cruautés les plus archaïques. Le monde qui a si radicalement changé fait voir en même temps ce qui reste tristement inchangeable, inchangeable — ment humain. »

Et les morts. Dans les années de paix, ce n’est que modestement qu’ils interviennent dans nos vies tranquilles. À l’époque dont parle La Peau, ils ne sont pas modestes ; ils se sont mobilisés ; ils sont partout. (…) « Ces morts, je les haïssais. Ils étaient les étrangers, les seuls, les vrais étrangers dans la patrie commune de tous les vivants… »

Le moment de la guerre finissante illumine une vérité aussi banale que fondamentale, aussi éternelle qu’oubliée : « face aux vivants, les morts ont une écrasante supériorité numérique (…) tous les morts de tous les temps, les morts du passé, les morts de l’avenir ; sûrs de leur supériorité, ils se moquent (…) de cette petite île de temps où nous vivons, de ce minuscule temps de la nouvelle Europe dont ils nous font comprendre toute l’insignifiance, toute la fugacité… »

Je vous recommande particulièrement la lecture de ce chapitre, dans une époque où nous vivons de façon accélérée une sorte de révolution culturelle, ou encore de contre-révolution, qui vient effacer dans le droit comme dans les pratiques les plus quotidiennes toute la longue histoire culturelle européenne. Lire ce texte de Kundera s’émerveillant de l’architecture inédite du roman de Malaparte, permet d’entendre autrement les raisons profondes, historiques et symboliques des attaques contre la psychanalyse, qui, née au tournant du XXe siècle, symbolise tout ce que les tenants d’une conception moniste, opératoire et apoétique de l’homme, rejettent.

Ce qui m’a touchée dans le premier film de Denis Cartet, témoignage de 20 minutes intitulé « Obstruction brusque d’un vaisseau par un corps étranger », qu’il a montré dans divers lieux de culture c’est qu’en plus d’être une œuvre poétique, ce film m’a semblé correspondre à ce que les psychanalystes nomment un moment de Passe.

Puis ce film retravaillé, à un autre niveau, partageable pour un plus large public est devenu un documentaire « Mon père officier d’Algérie », qui garde pourtant la force initiale poétique du premier film. Telle est la force de l’écriture, qu’elle soit littéraire, comme le démontre Kundera, ou cinématographique comme vous pourrez le voir lors de la projection.

Car ce qui ne finit pas est le furet du désir autant que la transmission insue, c’est aussi la présence en chaque vivant, des morts, passés et à venir, comme l’écrit magistralement Milan Kundera.

[1] http://guy.perville.free.f r/spip/article.php 3?id_article=29

[2] Paul Laurent Assoun/correspondance Freud Einstein.l’a fait

[3] J. Lacan, Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 276.

[4] À l’appui de cette thèse, on trouve les travaux du linguiste américain Derek Bickerton. À la fin du siècle dernier, l’industrie de la canne à sucre a connu un grand essor sur l’île d’Hawaï. Les colons firent donc venir des travailleurs de Chine, du Japon, du Portugal… qui se mirent à communiquer les uns avec les autres en « pidgin » : une langue « télégraphique » qui se limite à des phrases où les mots de contenu sont juxtaposés les uns aux autres, avec des verbes non conjugués et sans mots grammaticaux. Certains de ces travailleurs vivaient encore dans les années soixante-dix. En les rencontrant, Bickerton put comparer leur langue à celle de leurs descendants. Surprise : en une génération, ceux-ci avaient introduit des auxiliaires, des prépositions, des pronoms relatifs, bref tout l’attirail grammatical d’une langue. Or ces enfants n’avaient pas eu de contact avec d’autres locuteurs que leurs familles parlant le pidgin hawaïen…

[5] Cf. Texte sur transmission 2014 Reims S. Molina silenciée

[6] Le mot « silencié » a été forgé par Jean Jacques Moscovitz, pour énoncer ce trou dans le symbolique lié à La Shoah.

[7] Laurent Mauvignier, Des Hommes, Ed de Minuit, 2009.

[8] Milan Kundera, Une rencontre, folio, 2009