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Charles Melman / Réel et fin de cure

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Séminaire d’hiver de l’ALI des 25 et 26 janvier 2020. Table ronde sur La résolution du transfert avec Charles Melman, Claude Landman, Françoise Gorog, Anne Joos, Etienne Oldenhove. Texte en libre consultation sur le site de l’ALI. Transcription de N. Delafond, relecture de J.L. Chassaing.

C.Melman : Je me permettrai de faire un appel à la modernité, autrement dit au fait que nous ne pouvons pas continuer à parler comme s’il fallait poursuivre le respect de certains silences. Je crois que nous pouvons, à l’âge qui est aujourd’hui le nôtre — je parle du mien bien sûr — je crois que nous pouvons quand même ouvrir les yeux sur ceci: la cure, nous le voyons très vite dans notre vie sociale, dans nos sociétés et même entre sociétés, nous voyons très vite qu’elle peut avoir des effets très différents. Je ne parlerai pas de pas d’effet du tout, cela nous intéresse moins. Mais par exemple, quand je suis arrivé dans le milieu, j’étais frappé par le fait que chez un certain nombre de collègues, par ailleurs sûrement très bien, la cure avait essentiellement pour effet de permettre une libération des symptômes, non pas de les traiter, non pas de s’en soulager, de s’en débarrasser, mais que maintenant j’avais le droit ! Au lieu de passer mon temps à me fatiguer à les refouler, j’avais le droit : si j’étais hystérique, vous alliez le savoir, avec les coming outs divers, voilà !

On ne peut pas dire que ce ne soit rien et c’est assurément un effet de la cure que de pouvoir ainsi s’autoriser de ses symptômes. Il y avait d’autres collègues, sûrement moins nombreux, chez qui la cure avait un étrange effet. Manifestement ils parlaient depuis un endroit étrange, inhabituel, détaché de ce qu’avait pu être leur fantasme originaire, leur fantasme de départ, et ils semblaient exercer un esprit spéculatif et analytique détaché des contingences névrotiques et transférentielles, et on pouvait se demander si cette mutation était effectivement à retenir comme étant l’effet de la cure. Cette mutation, si vous reprenez les lettres — j’aimerais bien qu’on les reprenne ensemble — si vous lisez la correspondance de Freud, on a affaire à cet égard (à la question) d’où est-ce qu’il écrit, ce type ? Il n’écrit pas de la place ordinaire, de la place commune. D’où est-ce qu’il écrit ? Est-ce que c’est depuis sa névrose ? Est-ce que c’est son amour des lettres ? La haine du prochain, qui est quand même au fondement de nos relations sociales ? D’où est-ce qu’il parle ? Ce qui frappe, ce qui séduit, c’est qu’il parle d’un endroit parfaitement original et insoupçonné dont vous n’avez pas d’équivalent. Il n’y a pas d’équivalent à ce qu’étaient les lettres écrites par Freud.

Il parait qu’il y en a cinquante mille, ce qui a certainement une signification particulière.

Et puis il y avait dans la vie des sociétés ce qui existe toujours : les modalités de la relation transférentielle soit à l’auteur de l’enseignement auquel se réfère la communauté considérée, ou à celui qu’on appellera le leader du groupe ; et ces modalités, qui connaissent toutes les étapes propres à la relation transférentielle, et qui divisent le groupe en un certain nombre de secteurs, ont un effet pratique que nous connaissons : ça peut encourager le travail et ça peut aussi l’inhiber, le contrarier, le nier. Et à ce moment-là, vous avez le sentiment net qu’il y a un problème transférentiel majeur qui reste accolé à la cure psychanalytique, et qui n’est toujours pas résolu.

Je raconte souvent — parce que je ne suis pas sûr qu’il y ait parmi vous des survivants à cette épopée qui aurait voulu être héroïque et qui était plutôt déprimante — que lorsqu’en octobre 67 Lacan a réuni l’École freudienne pour faire sa proposition sur la passe, pour établir l’évaluation du moyen de franchir une bonne fois pour toutes ce qu’il en était de ce mode névrotique de notre aliénation à l’Autre, c.-à-d. de souffrance de la jouissance, lorsque Lacan est venu proposer son affaire — cela se passait dans les caves de Sainte-Anne, parce que la chapelle était en réfection et nous étions privés de ce lieu respectable — il a provoqué une insurrection. Et sous mes yeux, qui n’étaient plus déjà à l’époque tout à fait jeunes ni surpris, j’ai vu les meilleurs élèves s’insurger contre une proposition qui était en avance de quelques mois sur ce qui allait se produire en mai 68, la révolte dans les universités.

Une procédure d’évaluation de quoi ? La procédure de la passe dont l’apparente complexité est en réalité excessivement simple. Il s’agit de savoir si l’analysant a effectivement traité ce qu’il en est de son rapport au réel — dont Jean- Paul (Hiltenbrand) vient de nous rappeler l’importance et le caractère déterminant – s’il avait abordé son rapport au réel d’une manière qu’on pouvait considérer comme le qualifiant pour tenir la place du psychanalyste ; pas lui donner un savoir, ni une médaille, ni un pompon ni une dignité ni quoi que ce soit, mais le qualifiant pour tenir cette place. J’ai eu le privilège élu, vous vous rendez compte, de participer au premier jury de la passe où j’ai appris assurément beaucoup de choses, mais ce n’est pas notre sujet d’aujourd’hui.

En revanche, pour aborder cette question je me servirai d’une remarque qu’un de nos amis, venu de province, ami excellent, a bien voulu me faire concernant justement sa relation au transfert, en me disant que je l’avais beaucoup aidé dans la mesure où un jour il m’avait vu « péter les plombs », c’était son expression, une fois à la tribune — que j’étais à la tribune, merci de m’arroser ! — qu’il avait pété, heu, que j’avais pété les plombs, et que ça l’avait beaucoup aidé dans la résolution de son transfert puisqu’il avait compris que finalement j’étais fait des faiblesses communes et que j’étais parfaitement capable de réagir et de m’émouvoir comme le plus commun d’entre nous à un certain nombre de situations ou de problèmes. Ce qui était dans sa bouche une remarque encore très gentille puisque ça voulait dire que, alors même que je semblais manquer à ce qui aurait été mes devoirs d’analyste, mes devoirs d’impassibilité, alors même que je venais y manquer, je lui rendais encore un service analytique, ce qui était vraiment très chic de sa part et je ne l’ai pas pris autrement.

Cette remarque débouche sur une question qui, elle, est beaucoup plus fondamentale et tout à fait détachable de cette petite circonstance. Celui qu’à la fin de la cure l’analysant fait de son rapport au réel, effectivement. Et c’est bien ce que Jean-Paul a voulu évoquer tout à l’heure, parce que la pratique même de la cure implique au moins deux éléments.

D’abord la primauté de l’amour, en tant qu’il est le trait caractéristique de l’instance qui est ici considérée, l’amour qui est toujours vécu comme réciproque, Lacan le fait remarquer : je l’aime parce qu’il m’aime, ou c’est parce que je l’aime qu’il m’aime. Alors que les structures de réciprocité, comme le souligne Lacan, ne sont pas ordinaires dans le champ psychique, en voilà au moins une.

La seconde déduction qui se trouve liée à la pratique de la cure, c’est que finalement l’amour peut suffire dans l’existence, le sexe reste — pourquoi pas — un accident, un supplément, une circonstance, une éventualité, mais l’amour prévaut puisque la règle d’abstinence, comme Freud l’a très justement établi, vaut pour la pratique. De telle sorte que j’en étais amené à considérer qu’il s’en dégageait au moins deux conclusions de la pratique classique de la cure. C’est que finalement le réel je peux foncer dedans. Ya de l’impossible. Ah bon ? Qu’est-ce qui m’empêche ? Est-ce qu’il y a quelqu’un pour m’arrêter ? Au contraire, on m’invite à m’exprimer sans frein, sans limites. Et d’autre part, est-ce qu’il y a dans le réel quelqu’un qui en serait le gardien, qui dirait attention, un panneau : ici réel, autrement dit stop ! Est-ce qu’il y en a un ?

Ceci pour vous rappeler le fait suivant ; nous avons deux modes de traitement du réel, et cela rend compte de ce qui fait que la fin de la cure est terminable ou non. Deux modes ; un qui est de se trouver affronter une limite, là c’est ici que ça s’arrête, au-delà — je n’ai pas dit ce n’est pas permis — c’est impossible.

L’autre mode, c’est « tu peux toujours aller plus loin, pousse, pousse, pousse, de toute façon, tu n’arriveras pas au bout ». C’est ce qu’il en est de la cure dite interminable.

Où est-ce que vous avez l’écriture par Lacan de ces deux modalités ? Elles sont tout simplement inscrites dans les discours. Vous l’avez évidemment remarqué, dans les discours vous avez deux façons, selon qu’on est du côté de S1 ou du côté de S2, d’aborder ce qu’il en est du réel. Si je suis dans le champ de l’Autre, du fait que la chaîne littérale dans l’Autre est assimilable à celle des nombres réels, pour imager je suis entre 0 et 1 et je peux toujours avancer le plus proche possible du Un sans jamais y parvenir. Il y a là un réel qui se prête à toutes les explorations, qui repousse au maximum ce qu’il en serait d’un impossible, d’un non faisable. J’ai toujours aimé voir les gosses, à l’âge de deux ans, trois ans, ils foncent sur les adultes pour rentrer dedans ! On se demande quel est le plaisir que cela peut leur procurer. Mais voilà une façon de témoigner qu’on a affaire à un réel aussi bienveillant et accueillant que possible, et même à la limite on va supposer qu’il se réjouit qu’on puisse l’enfoncer, le pénétrer, rentrer dedans, et si j’osais je dirais qu’on voit assez bien ce type de réel être régi par un Un maternel, par exemple, en tous cas inspiré d’une philosophie, un style, une approche de type maternel. Et de l’autre côté, du côté de S1, vous avez un réel qui est marqué par une stricte limite qui va fonctionner comme interdit, bien que dans le transfert il n’y a rien ni personne pour dire eh ! là, ça va ! puisque justement, la figure paternelle, c’est celle qui en l’occurrence se trouve entièrement problématisée.

Il y a eu dans la discorde entre Freud et Jung cette question de l’inconscient collectif. Bien sûr, il n’y a pas d’inconscient collectif, mais il est certain que le dieu chrétien, ce n’est pas le dieu juif. Cà c’est sûr ! Y a pas à tergiverser, le dieu juif est celui de l’interdit radical et sans miséricorde, le pêcheur n’est pas bienvenu. Et nous savons que le dieu chrétien est d’un tout autre type. Ceci valant pour nous de quelle manière ? Ceci valant pour souligner que la résolution du transfert peut se présenter de façons fort différentes, avoir des conséquences complètement différentes, ou bien ne pas être résolue du tout.

Il y a dans notre pratique une façon de faire dont je me permettrai de dire qu’elle va faire que la vie sociale entre psychanalystes va être pourrie. Pourrie ! C’est ce qui a été l’une de mes surprises quand je suis arrivé dans le milieu. Qu’est-ce que ça veut dire pourrie ? Cela veut dire tout simplement que tout ce que sont les malfaçons de la vie sociale ordinaire y est non seulement représenté, mais exemplaire dans la vie des groupes analytiques. Tous les coups bas, les ambitions, les compromissions, les concussions, les hypocrisies, les « ôte-toi de là que je m’y mette », les malhonnêtetés intellectuelles — quand on est jeune ça fait encore un peu impression — sans aucune retenue. Je suppose qu’on met davantage un frein dans la vie sociale. Ce qui veut dire que ce qui dans le transfert pouvait donner l’idée d’un impossible en carton-pâte sans aucun gardien, sans aucune limite, cette idée-là tenait son expression immédiate, sa revanche. Celui qui en tant que névrosé avait eu l’obligation de refouler ses pulsions à cause de la loi paternelle, c’est quand même ça qui faisait le névrosé, celui-là avait pu vérifier dans la cure que le réel, mais c’est de la rigolade ! Je pouvais enfin vis-à-vis d’autrui me comporter de la manière qui me fait plaisir, et basta ! Autrement dit nous assistions dans la vie sociale des analystes à la production de la soi-disant résolution du transfert ! Car la vérification que l’Autre est déshabité avait là des conséquences de revanche, qui ont fait que j’ai pu assister à des scènes où Lacan était confronté à ses meilleurs élèves et où je vous assure que vous auriez été extrêmement heurté, choqué, et blessé. Vous vous seriez dit : mais enfin, dans quel monde est-ce que je suis ? Où est-ce que je suis rentré là ? De quoi est-il question ?

J’ai beaucoup essayé de savoir auprès de mes collègues si sa façon de traiter avec moi le transfert avait été une manière qui m’était réservée, chaque patient a le droit si je puis dire à sa petite fleur privée. Si ça m’était réservé, ou si c’était un bouquet collectif. Jamais je n’ai réussi à obtenir de mes collègues…, parce que Lacan, son maniement du transfert — Françoise l’a connu, Christiane l’a fréquenté, d’autres ici aussi — il n’était pas mort dans son fauteuil, il était très vivant, très vivant et même d’une proximité qui paraissait souvent audacieuse, voire à la limite. Mais qu’est-ce qu’il me veut ? Après tout, quelles sont ses mœurs, on ne sait jamais ! Sur le divan, il vous soufflait dans le cou, ouhhh ! vous aviez son haleine, qui n’était pas pestiférée, pas du tout, mais enfin vous l’aviez dans le cou, ahhh ! ou bien vous aviez un privilège : entendre le halètement de l’autre, ou bien vous aviez quelque chose qui venait de quelqu’un d’averti, d’informé, sur ce qu’il en est de notre relation au transfert.

Puisque je parle déjà depuis un petit moment, je vais conclure sur trois points qui ont marqué nos interventions et qui concernent le grand problème de la résolution du transfert.

La traversée du fantasme : si Lacan se sert du terme de traversée, ce n’est pas par hasard, une traversée suppose qu’il n’y a pas de franchissement de frontière. On va d’un bord à l’autre, mais il n’y a pas de frontière à franchir. Ah bon ? Qu’est-ce que ça voudrait dire ? Cela voudrait dire que dans mon rapport à l’objet perdu il n’y aurait pas de limite, pas de frontière ? C’est ce que ça veut dire. Traversée du fantasme. Pour l’illustrer de façon qui ne serait pas abusive, j’évoquerai ce qu’il en serait du cross-cap. Ce qui est fondamental dans la vie psychique et qui va différencier névrose et psychose, c’est de savoir si l’auto- traversée de cette fameuse bande qui au départ est bilatérale, si cette auto- traversée se fait ou pas, et la ligne qui permet cette autotraversée, c’est la ligne phallique. Qu’est-ce que ça veut dire le phallus ? Cela veut dire assurément que c’est l’instance Une et c’est l’instance qui fait que ce qui est perdu, ce que vous sacrifiez apparemment, va être le support de la jouissance sexuelle.

Permettez-moi cette brève remarque anthropologique, ça n’a pas toujours été comme ça. Vous voyez très bien dans l’Antiquité des sacrifices permanents, lourds, graves. Quand on sacrifie les douze plus beaux jeunes gens de la cité, dans une cité qui avait inventé la philosophie, le calcul, la physique, la démocratie, l’astronomie, on prend les douze plus beaux jeunes gens et on les envoie périr à Delphes. Ils n’étaient pas destinés à servir à la jouissance, ils étaient destinés à payer le tribut de ce que l’on supposait que les dieux nous accordaient comme jouissance. Il fallait qu’ils aient leur part, qu’ils en aient un morceau de cette jouissance qu’ils étaient supposés nous assurer.

C’est avec la religion bien sûr qu’apparait l’instance phallique. C’est pourquoi c’est aussi bien avec la laïcité d’état qu’elle va disparaître. Bon, on n’en est pas là.

Donc la traversée implique que l’accès à la reconnaissance, sur l’autre face, mais qui est en même temps la même, l’unique, celle à quoi j’ai accès sans frontière, sans limites, se fait à l’objet sacrifié. Je peux rencontrer l’objet de mon fantasme sans avoir de frontière de limite à franchir et ceci lève d’une manière essentielle l’interdit, puisque le lieu d’où s’exerce mon désir est lui-même dans le réel. La fente d’où s’exerce mon désir n’est pas séparable de celle qui se trouve constitutive de l’objet de mon désir.

J’en viens du même coup à ma seconde remarque : ne pas renoncer sur son désir. Ce serait là l’éthique de la psychanalyse et c’est ce que nous allons discuter cet été à l’occasion d’un colloque dont nous essayons de faire, dont le bureau de l’Association essaie de faire que ce soit si possible un petit évènement, que ce soit des analystes venus d’horizons divers, essentiellement lacaniens, mais peut-être pas seulement, qui viennent confronter ce qu’il en est de leur position éthique, leur position à l’égard du sacrifice, à l’égard de l’interdit, et à l’égard de cette jouissance dont il y a lieu de savoir si elle vaut pour nous d’être éternellement en souffrance ou bien si après tout nous y avons un accès.

Ne pas renoncer à son désir. Voilà une formulation qui scandalise forcément. Scandalise et fait hésiter : comment ? Ça veut dire quoi ? Et d’abord, le premier désir est incestueux alors quoi ? Politique d’encouragement à l’inceste ? Si j’ai des désirs éminemment pervers : vas-y mon gars ? Si j’ai des désirs homicides : va au bout ! Est-ce que c’est ce que ça veut dire, ne pas renoncer à son désir ? Si c’est le cas, la vie sociale qui a pu me surprendre dans le milieu est parfaitement ordinaire, parfaitement caractéristique. D’autre part je ferai encore une petite remarque, ne pas renoncer à son désir, c’est ce qui caractérise un fragment limité de notre espèce, c’est ce qui caractérise le héros. Depuis toujours, depuis la mythologie, le héros, lui, son désir, il va jusqu’au bout, il ne s’arrête pas en cours de chemin ! C’est le héros, avec toutes les conséquences tragiques qui en résultent, aussi bien pour son entourage que pour lui-même. Ceux qui ont un petit peu approché Lacan, Lacan était quelqu’un qui ne renonçait pas à son désir. Il y a des foultitudes d’anecdotes qui courent à ce sujet et qui peuvent concerner aussi bien l’ouverture d’une église fermée à Venise qu’il arrive à faire ouvrir parce qu’il y a là un Titien qu’il tient absolument à voir, et ainsi de suite, à toutes les étapes. Je passe sur les étapes privées qui ne vous regardent pas. Ça l’a amené à vivre dans la tragédie, c’est sûr, et pourquoi ne pas le dire, tragédie pour son entourage, y compris psychanalytique. Et dans ce qui est devenu l’École freudienne, il y a eu quelque chose d’un scénario tragique comme si c’était écrit, comme si ça se déroulait parce qu’à partir du moment où les prémisses étaient posées, ça ne pouvait que se passer comme ça. Il verrait lui-même son œuvre usurpée, détournée par ceux-là mêmes qui étaient supposés devoir garantir le caractère sensationnel, qui est resté absolument sensationnel de ce qu’il a apporté, et comment le héros tragique sera lui-même abusé et trompé — mais le sachant, il l’a su jusqu’au bout — par ce que les prémisses avaient ainsi marqué comme inscription préliminaire.

Alors, qu’est-ce que vous pensez de ça ? On va dire, et je vais conclure sur ce point : ce qu’il faut dire c’est ne renonce pas à l’objet de ton désir. Ce qui évidemment va contre la saga œdipienne, contre le mythe œdipien. Ne renonce pas à l’objet de ton désir, parce que le mythe œdipien est fait justement pour te protéger contre la possibilité d’avoir accès à ceci : ce qui organise ton désir fondamentalement, c’est le rien. Et ça, faut pas croire, on en parle comme ça entre nous, le vide. Le vide, c’est l’objet le plus compact qui soit, le trou, c’est un objet compact, puisque ce n’est pas divisible, c’est aussi bien l’objet le plus dense. On rigole avec ça, mais il faut croire que ça ne fait pas tellement rigoler parce que c’est vraiment la vérification que chacun, contrairement aux alibis qu’il se donne, avec tous les ordres qu’il a reçus, il est seul et responsable. Il est responsable de ce qu’il fabrique et il s’est raconté des histoires, des contes pour enfants, et sans doute que l’Œdipe en est un. Donc dans la mesure où — Jean-Paul (Hiltenbrand) le rappelait tout à l’heure — c’est le langage qui fait la perte de l’objet, je n’ai pas besoin de perdre quelque chose pour que ce soit déjà perdu avant même que j’y entre. La perte est déjà là, c’est elle qui m’a agencé. Mais ça, je ne veux pas le savoir, je préfère penser que j’ai perdu ma maman. Ma maman, j’ai perdu ma maman, c’est triste !!!

Si je le présente comme ça, c’est peut-être pour souligner que nous manipulons des formules qui sont explosives. Cela mériterait que nous nous y frottions un petit peu plus, peut-être cet été, il n’est pas impossible que nous arrivions à de meilleures conclusions parce que la surprise c’est que des psychanalystes, il y en a. Il y en a qui sont allés jusqu’au bout. J’ai eu la surprise parfois d’en rencontrer, que ce soit dans notre groupe ou ailleurs. Lorsque j’entends quelqu’un comme celui que vous avez pu apprécier hier — il n’a pas pu être là aujourd’hui parce qu’il avait un engagement, mais il aurait aimé être là avec nous, Pierre Bruno — vous avez entendu la place d’où il parle, d’où il procède à ses évaluations, c’est une place privilégiée, ce n’est pas la place de son fantasme. Il peut dire des choses discutables, comme tout le monde, comme moi sans doute. Mais en tous cas la place d’où il parle, c’est à ça qu’on reconnait l’analyste, et à mon grand soulagement — je n’en ai jamais parlé avec lui, je n’ai jamais lu le moindre de ses textes — j’entends quelqu’un avec qui je suis d’emblée avec les mêmes problèmes, les mêmes interrogations, les mêmes soucis, en qui je peux reconnaître un ouvrier à la tâche comme moi. Et même j’ai rencontré quelqu’un que je n’avais pas vu depuis quarante ans, qui me hait, qui s’appelle Allouch, je l’ai rencontré à Dublin il y a une année, — et Allouch a écrit sur l’édification de la psychanalyse des choses scandaleuses, irrecevables, impossibles — ceux qui ont envie de jeter un coup d’œil sur son bouquin, en particulier les Brésiliens pourront juger. Mais néanmoins en l’écoutant, je n’ai pas pu ne pas me dire que c’est quelqu’un qui a une certaine place comme ça, et ce qui se cogitait c’était pas mal du tout. Est-ce que c’est au titre de Un chacun d’entre nous que nous pouvions nous identifier ? Pas du tout, on n’était pas des (h) uns, si j’ose ainsi m’exprimer ! On n’était pas des Uns ni des deux, il n’y avait pas de hiérarchie. On n’était pas non plus des objets. Qu’est-ce que nous étions ? Peut-être des hystériques parfaits comme disait l’autre. Je ne vais pas développer là ce que serait la perfection de l’hystérie.

Une dernière remarque : Est-ce que la fin de l’analyse est la même pour un homme et pour une femme ? Ce n’est pas une question idiote. Hé bien non, ce n’est pas du tout la même. Cela veut dire que le réel dans chacun des cas ne peut pas être le même, et effectivement, le réel n’est pas le même selon que vous êtes du côté du S1 ou du côté de l’Autre. Ce n’est pas le même réel, et du même coup, ce n’est pas la même logique. Y a pas de oui et de non du côté de l’Autre, y a pas de contradiction. Pour donner un petit soupçon de misogynie, qui chez moi n’existe absolument pas, mais le laisser croire : une femme se fout du oui et du non, elle n’en a rien à foutre. Elle peut mêler l’affirmation et la négation en une seule formule, qu’est-ce qu’il y a de gênant là-dedans ? Puisque je le dis, c’est bon, c’est tout ! — Mais comment, tu débloques, tu ne sais pas ce que c’est que la raison — Chacun a sa raison, semble-t-il, mais tu es dans l’excès tout le temps ! — Ah bon ! Pourquoi ? — Mais toi tu es tellement timoré, moi je suis peut-être dans l’excès, mais alors toi, vraiment ! Tout te fait peur ! Bon ! S’il n’y a pas de rapport, c’est évidemment que la femme n’est pas Une. Elle n’est pas Une, et toute l’exigence de sa vie c’est d’être Une, au moins pour Un, d’être sa Une, en première page, je voulais dire le premier page bien sûr.

Ça ne peut pas être la même fin. Et ça concerne évidemment — et je conclus enfin — sur ce point fondamental — ce truc extraordinaire de l’enseignement de Lacan, c’est que nous sommes tous, nous les parlêtres, des malades, chacun d’entre nous, chacune d’entre nous, malades de vouloir être Un. Désir d’être reconnu, que Hegel pointe formidablement comme étant le désir premier de l’homme. Qu’est-ce que ça veut dire le désir d’être reconnu ? Cela veut dire le désir d’être compté pour Un tellement nous n’en sommes pas sûrs quand nous parlons, tellement la parole que j’émets — est-ce que la mienne s’autorise d’un Un, le Un de Lacan ? Peut-être qu’il y a des choses que je raconte, il hausserait les épaules, qu’est-ce que j’en sais ? Mais en tous cas, nous sommes des malades de vouloir être Un, c.-à-d. de nous organiser un impossible qui est celui d’une soustraction de jouissance qui fait qu’à partir de là, il n’y a plus de rapport sexuel, puisque ce que je dois préserver pour que le sexe soit possible, c’est la castration.

Je vous le demande à vous, ce sera la dernière que je vous ferai, en une phrase, qu’est-ce que c’est que la castration ? On en parle tout le temps, c’est quoi ? Je voudrais qu’on m’explique. Moi je ne sais pas, ou je sais, mais vous, vous ne savez pas ! C’est quoi la castration ? La castration, je vais tout vous dire, c’est que si je ne respecte pas la dimension du réel, la dimension de l’impossible, s’étouffe la possibilité du désir. Il n’y a plus rien à désirer, il y a plus de sens sexuel, il y a plus de libido, et du même coup il y a plus de sexe. C’est ça la castration. Et lorsque Lacan dit n’hésite pas sur ton désir, c’est en allant jusqu’au bout de mon désir que je vais rencontrer cette limite. Tu croyais abolir le réel, tu ne fais que le découvrir, et la limite de ta jouissance.

Et donc, c’est le point sur lequel nous sommes restés, avec cette dernière conclusion, l’affirmation par Lacan que toute analyse est didactique. Vous vous rendez compte ! Quand je suis arrivé, c’était en 57, c’était hier, quand je suis arrivé, il fallait voir un didacticien pour savoir si vous inscriviez votre analyse comme didactique ou pas. Vous deviez au départ dire si vous pensiez être analyste ou pas. Moi je ne savais pas du tout si je voulais être analyste, je ne savais même pas ce que c’était qu’être analyste. J’avais une formation médicale, point barre ! Est-ce que vous voulez être analyste ? Est-ce que vous voulez faire une analyse didactique ? J’ai donc été obligé de faire des visites auprès d’autres analystes que Lacan pour leur demander si je leur paraissais acceptable au titre de futur analyste, il fallait qu’ils m’évaluent. C’est Lacan qui a dit que tout ça, c’était des conneries.

Qu’est-ce que ça veut dire que toute analyse est didactique ? À mon sens, c’est que la place d’où à la fin d’une analyse s’exerce la parole, cette parole que moi j’entends tellement différente, tellement originale, et pas seulement chez Pierre Bruno. Cette place, contrairement à la place du sujet du fantasme — ouais, destitution subjective — on se balance des termes qui sont supposés faire peur, alors que le sujet du fantasme c’est quand même un beau connard ! Qu’est-ce que ça veut dire que toute analyse est didactique ? C’est que désormais la place d’où s’exerce la parole du sujet, elle ne vient plus ouvrir dans le champ de l’Autre une faille singulière, celle de mon moi, tout seul, et qui en général se conçoit en opposition à celle qui est ouverte dans le réel par l’instance paternelle ou phallique. La parole du sujet, c’est une parole de rebelle, c’est ça la parole hystérique. Et moi!

Mais ça ne veut pas dire que le fait que ma parole dorénavant vienne se loger au lieu même qui est le réel, où se tenait l’instance phallique, l’instance paternelle, va faire de moi un béni-oui-oui, puisque je reconnais en même temps que cette place est vide, mais qu’il n’y a pas besoin d’ouvrir cette espèce de pseudo, non pas polythéisme, mais bi-théisme, celui de ma parole, de mon moi que je cherche à faire reconnaître, mais que ma place en tant que sujet elle est dans ce réel que j’ai vécu comme habité par le support de mon transfert, par l’instance paternelle, par l’instance phallique où j’ai pu vérifier que, pfft ! Voilà, c’était comme ça, j’avais donc à me débrouiller désormais avec ma parole et à en être responsable. Et si c’est là la fin d’une analyse, évidemment elle est didactique, c.-à-d. qu’elle me met en position désormais d’entendre et de parler d’une façon qui est un petit peu différente.

Voilà que ça fait un bon moment que je parle. Merci pour votre attention.

C. Landman : Merci beaucoup Charles Melman. Je ne sais pas trop comment procéder, je pense que ce que nous a amené Charles Melman est considérable. Il serait bien qu’à partir de ce qu’il nous a amené… Qui veut réagir tout de suite ?

E. Oldenhove : Ce que je vais vous dire, je m’excuse, c’est au raz des pâquerettes, mais je vais quand même essayer de dire un petit quelque chose. Il se fait que tout à l’heure je me suis souvenu du début des Fourberies de Scapin: qu’allait-il donc faire dans cette galère ? Ce n’est pas pour rien que ça m’est revenu. La galère, c’est ce dans quoi je suis aujourd’hui, je l’ai dit à Monsieur Melman, mais c’est aussi ce dans quoi vous êtes et ce dans quoi on est toujours…

Je vais repartir de ce qui m’est arrivé aujourd’hui puisque ce matin Monsieur Melman m’a fait transmettre sa demande que je sois présent à cette table ronde, et cette demande m’a immédiatement plongé dans l’angoisse. Immédiatement ! C’est le premier temps. Deuxième temps, un temps pour essayer de s’extraire un minimum de cette angoisse, avec par exemple une défense paranoïaque qui est de dire : mais pourquoi Monsieur Melman vient me piéger comme ça à me demander d’assister à une table ronde avec des pointures comme lui, Françoise Gorog ? Ce n’est pas du tout ma place, ce n’est pas du tout ma place, et du coup je deviens suspicieux : qu’est-ce qu’il me veut ? Est-ce qu’il veut ma perte ? Est-ce qu’il veut me récupérer ? Bon, voilà !

Ça permet peut-être de reposer de façon très simple une question. J’ai été très sensible à ce que disait hier notre collègue Pierre Bruno. Une des façons de poser la question de la fin de l’analyse, c’est se passer du père, mais il me semble qu’il a insisté sur cette question : est-ce que le père peut se passer de moi ? Ça me parait une très très bonne façon de se poser cette question, je ne veux plus savoir ce que mon analyste attendrait de moi, c’est quand même quelque chose d’important. Seconde chose que je voulais amener, évidemment vous le savez tous, je suis rebelle, et — qu’est-ce qu’il faut dire monsieur Melman ? — Je suis grandement hystérique certainement comme certains rebelles dans notre association, et Charles Melman a veillé à ce que les dits-rebelles parlent dans ces Journées. C’est quand même quelque chose d’extrêmement important. Je voulais parler un peu de la question de l’exception, certains parmi vous en ont parlé. Il me semble aussi que la fin d’une analyse ça se marque aussi par un autre rapport à l’exception. L’exception, ça a quelque chose de plutôt insupportable. J’étais dans le confort dans cette salle comme vous à prendre des notes, à écouter, et puis j’ai été plongé par la grâce de Charles Melman dans un grand inconfort, mais un grand inconfort qu’il faut assumer. Il me semble qu’il y a deux façons de se débarrasser de l’exception, c’est d’une part l’anonymat, c’est extrêmement commun, l’autre façon c’est de la faire porter par quelqu’un d’autre, par son analyste, par un leader, c’est le truc le plus classique. Il me semble avoir entendu ce matin Christian Fierens dire, nous rendre sensibles au fait qu’il n’y a pas d’exception, vous voyez bien du côté droit du tableau de la sexuation, pas d’exception, parce que d’une certaine façon, chacun est une exception. Cette disparition de l’exception rejoint, me semble-t-il le « une par une » dont parle Lacan.

Voilà. J’ai déjà trop parlé, j’ai encore quelques petites choses à dire, mais je vous cède la parole.

C. Melman : en réponse à Etienne Oldenhove: Je ne regrette pas, je suis récompensé par ce que vous dites pour la raison suivante, très simple. C’est que dans les suppositions que vous me prêtez il y en a une qui ne figure pas, c’est que j’ai besoin de comprendre, j’ai besoin de m’informer, de savoir ce qui se passe, parce qu’après tout il est possible que je me trompe et donc pouvoir vous entendre de cette manière, que vous vouliez bien contribuer de cette manière a pour moi une valeur informative très importante. C’est un point. Et peut-être dans le souci de vous rendre quelque chose, je vous dirai ce que c’est qu’une exception. C’est un statut logique, on s’en doute, ne serait-ce que par les écritures de Lacan. L’exception, c’est ce qui ne se trouverait ni d’un côté du champ de la réalité, un parmi les autres, ni du côté de l’Autre, en tant que simple élément parmi tous ceux qui sont là dans la chaîne. Mais qu’est-ce qui fait qu’il pourrait y en avoir Un qui se distingue, qui ne soit pas comme les autres, qui soit spécifique ? Reconnaissons qu’en général, c’est sans doute ce qui rend compte, dans le séminaire sur l’Éthique de la psychanalyse, des références que Lacan fait à l’art, c’est l’objet artistique, dans un champ qui en général est banalement uniforme, et qui du même coup se trouve par sa beauté même hors sexualité. Il n’y a rien de plus intimidant à l’égard de la sexualité que la beauté, pourquoi pas même dire de castrateur à l’endroit du sexe, devant quoi on dépose les armes. La beauté! Donc, l’exception a un statut. Et ce serait amusant un jour, peut-être cet été, de filer le thème, de savoir quels sont les rapports du psychanalyste avec l’exception. Est-ce que l’exception viendrait non pas soutenir son statut, mais être une espèce de niche prête à accueillir et à valider son statut ? Puisque ce n’est pas non plus l’objet du fantasme. Donc si vous le voulez bien, et quelle que soit la manière dont vous le prendrez, cher Etienne, merci pour ce que cela personnellement peut me donner, m’apporter.

A. Joos : Je dirai que la question qu’on m’a adressée ce matin d’être ici – j’ai été prise tout aussi à l’improviste qu’Etienne par cette question — aurait pu me conduire à ma pente habituelle : mais pourquoi moi ? Je n’ai rien à dire ! C’est peut-être ça, pour une femme il y a peut-être à soutenir quelque chose de son dire tout en ne sachant, en tentant de le dire de son lieu à elle. Je vais vous amener une petite vignette de la semaine dernière. Une dame que je rencontre, qui s’assoit devant moi et qui me dit : « je viens pour faire mère célibataire ». Là, heureusement que j’étais assise parce que je me demandais ce qu’elle me disait, et je lui dis : « Mais encore ? » Ne pas céder, ne pas renoncer au désir, ce serait peut-être là que m’a conduit l’analyse. Il y aurait à en passer par le fait que ça puisse se parler, cette affaire, et donc au bout de X entretiens elle me dit dernièrement : « Je devais vous voir une fois et je suis toujours là. » C’est quelque chose à quoi nous engage l’analyse, c’est qu’on se met à parler et on ne sait pas où ça nous conduit.

Voilà, c’est une première chose que je voulais dire à propos de ces Journées et peut-être de la fin de l’analyse, assumer cette question-là. Et puis je voulais parler de l’invention dont a parlé Christian Fierens ce matin, et plusieurs personnes ont parlé de l’invention. Je voulais dire quelque chose à propos, non pas de ce qui nous détermine, parce que nous sommes déterminés par plein de choses, c’est bien de cela qu’on vient se plaindre en analyse, c’est de tous ces points de détermination. Ce qui est beaucoup plus compliqué c’est de faire avec les points d’indétermination. Mais ce n’est qu’à partir de ces points-là que de l’invention, me semble-t-il, est possible. Mais nous sommes peu friands de cette liberté-là. Les points d’indétermination, ça nous fait quand même un peu peur, on va se retrouver quelque peu au bord du vide sans savoir ce qu’on va dire. Ce qu’on va faire, non pas avec ce qui nous détermine, et l’inconscient nous détermine très largement parmi toutes les autres déterminations, sociales, biologiques, linguistiques, historiques, géographiques, mais c’est de pouvoir faire avec ces points d’indétermination aussi.

C.Landman : Merci, Anne.

F.Gorog : Je suis désolée, mais c’est un tel changement de sujet que je n’ai pas grand-chose à dire. Ça me va très bien, mais je n’étais pas tout à fait prévenue. J’étais prise dans une espèce de fin d’analyse d’une personne « trans », queer, donc je suis un peu éloignée et ce n’est pas très facile de passer d’un sujet à l’autre. Qu’est-ce que je peux dire ? Je voudrais savoir si j’ai bien compris si quand vous définissez la castration c’est : le mot fait la chose et le mot fêle la chose. Est-ce qu’on pourrait un petit peu le dire comme ça ou pas ? Le mot fait la chose, mais il la fêle. Ça doit être de l’Etourdit, je crois.

C.Melman : Lacan nous dit que le mot fait l’apostrophe, achose.

F.Gorog : Oui, mais il la fêle aussi, il faut une fêlure, que la chose n’en reste pas telle quelle.

C.Melman : La coupure n’est pas tant avec la chose qu’avec le réel, qui elle fait la chose, elle est le support de la chose. Le mot certes ne désigne pas la chose, mais… lorsque Lacan dit que de Saussure inaugure la linguistique à cause de la barre qu’il introduit entre le signifiant et le signifié. Tout à fait juste, enfin, on ne peut qu’y souscrire, sauf que cette barre débouche sur ce qui fait le signifié, c.-à-d. le réel, et que ce réel a un sens sexuel aux conditions que nous savons, celles de l’intervention quasiment topologique phallique.

F.Gorog : Peut-être pour donner la parole à ce musicien devenu musicienne puis devenu le et la à la fois je reprendrai simplement une de ses phrases qui touche aux questions qui nous importent. Ah, voilà ! En parlant, j’ai tout oublié, ça, c’est formidable ! Là, c’est le rôle actuel d’Internet, je reviens à l’exposé d’avant, c’est celui d’une personne qui décide ce qu’on appelle la transition, maintenant en regardant un site « Wiki-how, how to be a lady ? » C’est pour dire qu’il y a tout de même l’importance de la parole. Et je voulais avoir votre avis sur la conversion: aujourd’hui beaucoup de gens se convertissent, et je voulais vous demander si on ne pouvait pas voir là le déclin du signifiant, mais on pourrait dire aussi du père ? Peut-être une déclinaison, on pourrait dire que c’est une partie de la fin de la cure, ça peut être une déclinaison.

C.Melman : Une déclinaison ? Une déclinaison, oui, je ne sais pas, le terme n’est pas roboratif.

F.Gorog : Si justement. Parce que le déclin, c’est cuit, c’est mort. Mais une déclinaison en latin vous pouvez le mettre au féminin, au masculin, vous pouvez mettre le verbe dans tel ou tel. Lacan a commencé par les noms du père, c’est une déclinaison pour moi du Nom du père.

C.Melman : Bon d’accord. Mais je pense qu’il faudrait Françoise, qu’il conviendrait à chaque fois à l’occasion de tel ou tel cas clinique, de se poser la question que lui se posait Lacan : pour ce cas-là, qu’est-ce qui fonctionne pour lui comme objet petit a, et qui commande toute son existence ? Il se réfère à ses ancêtres, papa maman, le frère, la sœur, etc., mais en réalité ce qui commande son existence de sujet, ce qui commande son désir, c’est son objet petit a, ce que nous appelons rapidement objet petit a. Or cet objet petit a est éminemment variable selon chaque cas. Donc si vous voulez, prenons un exemple tellement fréquent et banal : une mère qui prend une option telle que c’est son fils aîné qui représente le mâle dans la famille. Le mâle, c’est un cas de figure qui n’a rien d’exceptionnel en particulier dans certaines zones culturelles, mais aussi bien chez nous. Elle prend son fils aîné comme représentant du mâle dans la famille, c’est-à-dire celui qui fait la loi.

F.Gorog :Oui, le grand frère ? Le frère ?

C.Melman : Le frère aîné. Ça peut être un autre, mais le plus souvent c’est le frère aîné ; ce n’est pas Ésaü c’est Jacob. C’est biblique. Et tout le monde, remarquez, ça m’amuse à chaque fois, personne ne proteste sur ce qu’a fait la maman ; pourtant ils pourraient dire quand même, Abraham, Isaac, Jacob, ce Jacob c’est quand même un imposteur, et puis on se réjouit qu’il ait trompé le vieux papa à moitié aveugle, tout ça, mais ça ne gêne personne. Mais pour les frères suivants, les sœurs je n’en parle même pas parce qu’elles n’existent plus dans ce contexte, mais les autres frères comment peuvent-ils accéder à la virilité ? À partir de ce moment-là, le sexe devient pour eux l’objet d’un préjudice : la présentation irréductible d’un accès à une identification sexuelle reconnue, accomplie, affirmée, avec toujours le sentiment que leur identification est en péril, n’est pas validée. Ça donne des existences, à la génération suivante, l’enfant du frère, ça donne un enfant psychotique parce que ce père-là non seulement n’a rien à transmettre, mais il est en rivalité phallique avec son propre fils.

F.Gorog : Si je peux me permettre, aussi parce qu’il n’est pas celui qui fait jouir la mère quand même, sinon on réduit le père à sa fonction de nomination.

C.Melman : Tout à fait. La question c’est quel est pour lui l’objet petit a, quel est l’objet de son fantasme ? En y réfléchissant un petit peu, on y arrive très bien. Mais c’est la question qu’il y a à se poser si l’on espère arriver à le sortir de là, si on espère, est-ce qu’on peut y arriver ? Mais donc pour lui quel est l’objet de son fantasme ? Quel est l’objet qui lui manque ? Quel est l’objet qui est cause de son désir ? Vous voyez, le fait qu’on ne puisse pas répondre immédiatement justifie qu’on s’interroge. Et puis, quelle technique analytique suivre pour essayer de faire que ça bouge ? Donc, dans ce qui est notre propre maniement du fantasme, S barré poinçon de petit a, prenons la mesure combien à chaque fois cet objet n’est pas aussi évident et saisissable que nous pourrions l’espérer.

Encore un mot à ce sujet. Lorsque Lacan parle de père-version, qu’est-ce qu’il veut dire ? La père-version ? Elle nous oblige à préciser nos propres idées sur ce que c’est qu’une perversion. Qu’est-ce que nous appelons perversion ? Aujourd’hui on n’entend plus parler partout que de perversions narcissiques. Il paraît qu’il y a maintenant deux catégories, les bipolaires et les pervers narcissiques ! Bon. Et qu’est-ce que c’est que la perversion ? Cliniquement, structurellement, c’est quoi une perversion ? C’est organisé de quelle manière ? Puisque vous ne me répondez pas tout de suite je risquerai une proposition : la perversion, c’est avoir la clé de ce qui est justement l’objet de votre fantasme pour pouvoir vous mener, puisque c’est cet objet qui mène, c’est lui le noumène — nous c’est l’esprit — . C’est lui, le noumène, c’est l’objet qui nous mène. Si j’ai la clé de l’objet qui vous mène, je vous tiens. Si ce qui nous mène c’est le phallus, ce qui est le cas dans l’exemple que je viens de donner, la père-version, c’est vrai que c’est bien comme ça que la religion nous mène. On ne dit peut-être pas assez que la religion est quand même ce qui sacralise le sexe. C’est ce qui fait de l’activité sexuelle une manifestation qui d’ailleurs relève d’un sacrement. La père-version, puisque nous savons que Lacan ne se sert jamais de cette façon de procéder comme ça, c’est la façon dont nous sommes menés par ça. Le truc fondamental qu’il apporte et qui fait que pour ma part je n’arrive pas à comprendre que l’on n’en saisisse pas l’importance, c’est que tant que nous serons des père-vers, ce qui est notre vie sociale, qu’est-ce que c’est ce qui est en train de se mettre en place et qui va nous mener à la catastrophe, la levée des nationalismes, qu’est-ce que c’est d’autre ? Avec ça je vous mène, regardez comment les masses sont menées avec ça ! Par quoi d’autre ? Par quoi ? C’est quoi ? Cela veut dire tout simplement que ceux qui ne relèvent pas du même père sont des ennemis qui ne relèvent pas de l’espèce humaine. C’est ça ce que ça veut dire. Ça veut dire qu’il faut relever du même père pour appartenir à l’espèce humaine que moi je représente en tant que je serais un enfant, un produit de ce père-là ? C’est comme ça qu’on mène. Et Lacan est le seul à montrer de quelle manière ce Un dans l’Autre est un artifice, ce n’est pas un produit de la culture, c’est un artifice, c’est un produit de notre amour. C’est une façon, j’ai peut-être regretté qu’on n’attire pas davantage l’attention dessus, c’est une façon de bien comprendre que le zéro dans l’Autre, le zéro, le réel, le zéro, nous pouvons toujours le compter comme Un, c’est ce qui fait le Un et c’est ce qui fait la suite des nombres.

Bizarrement la psychanalyse, c’est nous ramener aux origines, c’est-à-dire au zéro. Alors forcément, ce n’est pas bien reçu, ce n’est pas amical.

F.Gorog : J’ajouterai simplement que j’ai été intéressée par cette question du noumène, évidemment la lumière, évidemment Thomas d’Aquin, repris par Kant, il me semble, ce noumène. Et Lacan avait prévu, il avait dit : les noumènes se multiplieront. Quand j’appelle noumène, je parle du bouddhisme converti en comportementalisme, puisque j’ai rencontré la personne qui a fait une retraite catholique pour ensuite en faire une TCC comme on dit, une thérapie comportementale, et a préféré la rendre bouddhiste. C’est écrit noir sur blanc dans un article. D’autres méthodes, une tripotée de méthodes avec des maîtres-nageurs comme disait Lacan, puisqu’il avait quand même prévenu les psychanalystes qu’après avoir cherché toutes les psychothérapies, on en viendrait aux maîtres-nageurs, aux maîtres-nageurs avec quelques noumènes, cette espèce de mélange de différents petits dieux.

C.Melman : Et puis, puisque l’heure est limite, pour revenir à quelque chose que j’ai déjà évoqué, ils le savent, qui explique mon attachement aux Belges. Ils le savent, je l’ai déjà dit. La première fois, ça s’est passé chez Lacan, il y avait Schotte et Vergote, qui étaient venus lui demander d’envoyer quelqu’un chez eux pour évangéliser, pour apporter la bonne parole. C’est Schotte et Vergote qui sont venus le lui demander et Lacan m’a donc donné ce bâton de pèlerin, bon, d’accord. Mais pourquoi il l’a fait ? Pourquoi moi ? Bien que mes origines belges soient tout à fait incertaines ! Mais en revanche il savait que j’avais vis-à-vis de la langue, la langue française, le même rapport complexe que les Belges ont avec le français. Sans être belge, j’avais néanmoins vis-à-vis de cette langue et vis-à-vis de l’idéal qu’inévitablement comme toute langue elle propose, le même rapport complexe, et que donc il n’était pas impossible que dans ce cas-là ça puisse circuler plus facilement. Peut-être qu’au contraire cela a fait que ça a circulé difficilement, je n’en sais rien, mais en tous cas c’est comme ça que ça s’est originé. C’est pourquoi, les Belges le savent, il m’a semblé en ce qui me concerne que j’avais avec ce pays une certaine proximité. C’est en marge de ce que nous échangeons, mais néanmoins, je n’ai pas du tout le même rapport avec l’Italie, que j’aime beaucoup par ailleurs, pas du tout le même. Je ne dirai pas que la Belgique c’est chez moi, non, mais en tous cas, y a quelque chose.

C.Landman : Alors, c’est bien dommage que l’heure soit arrivée de nous séparer. J’espère que vous avez apprécié ces Journées. En tous cas elles sont encourageantes pour l’avenir et en particulier pour le Congrès international qui aura lieu cet été à Dublin sur l’Éthique de la psychanalyse, au Trinity Collège, ce qui n’est pas rien, et avec un jour d’avance, ce qui n’est pas rien non plus.