Contributions

Jean-Jacques Rassial / Le Psychopathe comme figure contemporaine

161views
Texte publié dans les actes du colloque « L’exclusion. Malaise dans la civilisation ? » organisé en 1993 par le C.R.I.S.E. (Centre de Recherche Interdisciplinaire sur la Socialité et l’Exclusion) émanation de Recherches et Etudes Freudiennes à l’Université de Nice, qui fut un temps de rencontre et de confrontation entre psychanalystes, anthropologues, ethnologues, juristes, historiens, philosophes, politologues, écrivains, artistes… soit 70 intervenants et contributeurs. Les actes furent publiés par nos soins chez L’Harmattan. Voir plus.

« Aucune forme donc du surmoi n’est inférable de l’individu à une société donnée. Et le
seul surmoi collectif que l’on puisse concevoir exigerait une désagrégation moléculaire
intégrale de la société. Il est vrai que l’enthousiasme dans lequel nous avons vu toute une
jeunesse se sacrifier pour des idéaux du néant, vous fait entrevoir sa réalisation possible
à l’horizon de phénomènes sociaux de masse qui supposeraient alors l’échelle universelle ».
J.Lacan Écrits p. 137

Si la psychopathie n’est pas un diagnostic psychanalytique, elle est à peine un diagnostic psychiatrique, et de plus en plus rare. En effet, une fois désignée ainsi une double souffrance, individuelle et sociale, et constaté que nombre de cas s’amendent seuls avec l’âge, le psychopathe, le plus souvent jeune et déjà marginalisé par l’école et le monde du travail, est directement adressé aux agents de ladite action sociale, voire judiciaire. Au mieux, ou au pire, la rencontre de la psychiatrie, havre provisoire d’une errance, non pas schizophrénique, mais d’escale en escale, aura permis d’agrémenter le diagnostic de quelques fioritures de style plus psychopathologique : naguère perversion sociale, aujourd’hui état-limite.

Dans l’abord psychanalytique de ces conduites, domine une question pour laquelle les réponses seront non seulement divergentes, mais antinomiques : la question du surmoi, et Freud lui-même oscillera entre l’attribution de ce type de conduite à une faiblesse du surmoi, et de l’autre à une contrainte surmoïque. De ce fait la clinique nous aide peu : si, dans chaque cas, la valeur et la fonction du surmoi apparaissent centrales, c’est dans un sens et dans l’autre. Je proposerai d’user ici d’une distinction de Freud dans « Malaise dans la civilisation » entre le « surmoi individuel » et ce « surmoi collectif’ qui traduit mal le mot allemand de « Kultur Uberich », « surmoi culturel », « surmoi civilisationnel », « surmoi de la communauté civilisée », propose la traduction de Odier.

J’accentuerai la difficulté soulignée par Lacan, en opposant ce qui se constitue comme surmoi individuel en tant qu’il est, nous dit Freud, d’origine parentale, et donc à double face — d’une part interdicteur, mais aussi consolateur (cf. Appendice sur l’humour) — et ce « surmoi collectif’, dont l’origine serait le discours-du-maître et qui, lui, ne comprend aucune fonction consolatrice, puisque poussé à l’extrême de ses conséquences, il effectue une désintrication pulsionnelle, renvoyant tout sujet à son destin d’objet déchu. La socialisation n’est possible qu’à la condition que soit masquée, voire effacée, la solution de continuité entre discours-du-père et discours-du-maître, que le second se substitue, en douceur, au premier, semblant conserver les attributions protectrices du surmoi parental.

C’est un des enjeux de l’adolescence qu’apparaisse, serait-ce fugitivement, l’écart entre ces deux origines du surmoi, entre ces deux discours fondateurs, entre ces deux surmois : il faut et il suffit que, pour des raisons qui remontent probablement à l’enfance et peut-être même à l’enfance du père, cet écart soit accentué à un tel point qu’aucun masquage de cette faille ne soit possible, pour que soient réunies les conditions d’un engagement psychopathique, provisoire ou prolongé. En ce sens, il n’est pas faux de penser que la réponse thérapeutique est institutionnelle, puisqu’elle doit à la fois affecter ces deux discours, psychothérapeutiquement le discours-du-père et intériorisation surmoïque, institutionnellement le discours-du-maître : mais au risque — comme le montre le destin du projet de Makarenko — que le discours-du-maître, « adapté » à de telles pathologies, soit lui aussi voué à son accomplissement concentrationnaire, l’éloge de Gorki en venant à justifier le goulag.

Je reprendrai donc d’abord cette question du surmoi à l’adolescence, pour ensuite examiner en quoi nos sociétés du temps d’un déclin de la fonction paternelle, disait Freud, d’un déclin des noms-du-père précise Lacan, facilitent le destin pathologique. Mais je partirai d’un constat clinique, apparemment paradoxal : la collusion entre un engagement psychopathique et l’adhésion, sans réserve, à un discours nationaliste extrême, tel que ces nouveaux sujets d’un nouveau lumpenproletariat de notre temps, constituent volontiers la masse de manœuvre des doctrinaires du nationalisme, au point parfois de déborder les visées politiques ou diplomatiques de ceux qui prétendraient — prétention vouée, à mon avis, à l’échec —, les encadrer. De multiples figures peuvent là s’incarner : celle des skinheads de chez nous et surtout de chez nos voisins ; celle de certains clubs de supporters de football, mais aussi, disons-le, celle des lanceurs de pierres de l’intifada, dont on voit bien qu’ils sont prêts à subvertir toute tentative diplomatique, quitte à changer le discours-du-maître qui prétendrait les soutenir.

Dire que l’adolescence est un moment de séparation, de détachement des parents peut certes conduire certains à penser qu’il s’agit d’un simple temps d’aménagement moïque et imaginaire. J’appartiens au rang de ceux qui pensent que la portée de cette opération est plus large et affecte toutes les instances psychiques, ça, moi et surmoi dans toutes leurs dimensions, réelle, symbolique et imaginaire, si leurs liens sont nodaux plus stratifiés, noués borroméennement plus que hiérarchisés en surfaces et couches. Certes les conditions de cette opération sont infantiles, mais un certain nombre de cas cliniques nous indiquent comment cette nouvelle exigence identificatoire peut assez affecter les premières identifications pour qu’une panne, une cassure, ou une déviation ait alors en effet psychiquement essentielle. Ici, nous examinerons les enjeux de l’opération adolescente pour le surmoi.

C’est, me semble-t-il, une fausse querelle psychogénétique, que d’opposer une conception de la constitution précoce du surmoi, sur un mode kleinien ou lacanien, et l’idée freudienne qu’il est héritier du complexe d’Œdipe. En effet, si sa place se fonde en creux dès le stade du miroir, c’est l’Œdipe qui lui donne un contenu, qui produit les énoncés prescriptifs qu’il permettra d’intérioriser. Il est plus essentiel, en tout cas, pour notre propos, de maintenir l’écart entre le surmoi et idéal-du-moi d’une part, idéal-du-moi et moi-idéal, d’autre part. En effet, si le surmoi est d’origine parentale, c’est qu’il permet, ou plus promet et donne les conditions, qui s’avèreront trompeuses, d’une adéquation possible entre moi-idéal et idéal du moi. « Ce que je t’interdis, c’est pour ton bien ; si tu respectes la loi que je te donne, tu peux avoir l’ambition démesurée d’atteindre, dans un certain temps, cette image de l’Adulte idéal que je présentifie pour toi. C’est la jouissance d’être que non seulement je te promets, mais je t’ordonne. »

Quand l’Autre perd son incarnation imaginaire parentale et s’avère, subrepticement, vide de toute qualité imaginaire et pur effet symbolique, avant que de trouver une autre incarnation imaginaire dans l’Autre sexe, cette promesse s’avère trompeuse, dans tous les sens. D’abord le « certain temps » se prolonge illégitimement, ensuite la jouissance promise n’est qu’une jouissance partielle de plus puisqu’elle n’assure aucun rapport sexuel, enfin, à la fois la toute-puissance infantile rencontre ses limites et l’idéal proposé sa vanité. Il y a de quoi, à proprement parler, non pas s’angoisser, mais déprimer de la perte de toute valeur.

Pour que cette crise soit surmontée, au-delà des essais maniaques d’éviter la dépression, il faut que prenne la place de cette promesse, et de son énonciateur imaginaire, une autre promesse et autre énonciateur, pour que persiste la croyance que du père, il n’y en a d’autre que mort ou déchu, qui puisse s’imposer à moi pour mon bien. Helen Deutsch, optimiste, considère ainsi l’engagement politique et social, il est vrai des étudiants américains de son époque, sous son aspect positif à l’adolescence. Freud, semble-t-il, est plus pessimiste, à partir de son analyse de psychologie des foules : cette réconciliation avec le surmoi donne sa place au leader, et ce leader, de détrôner le père, mène aisément au pire.

La psychopathologie de l’adolescent psychopathe nous permet de repérer un mécanisme psychique spécifique dans l’engagement délinquant ou paradélinquant : d’un côté, cet adolescent se présente, comme le dit Winnicott, animée par une tendance anti-sociale, certes ordonnée par une demande insatisfaite à l’Autre maternelle, mais l’isolant du corps social avec lequel il n’entretient qu’une relation conflictuelle ; de l’autre, exclu du social, il est facilement pris dans un corps groupai, rejoignant ce qui peut se présenter comme une horde marginalisée par l’état de droit, adhérant, au sens fort, à une bande, quel que soit l’objet qui la réunit, sauf à dire qu’elle est gérée non par une logique distributive des objets, mais par une logique projective des idéaux.

Aussi, là où le psychotique reçoit de l’Autre, et dirions-nous, de l’Autre réel, une injonction qui le pousse à l’acte, là où le névrosé suppose, sous divers modes, une demande de l’Autre, cette fois imaginaire, à laquelle il répond symptomatiquement en particulier par ses acting out, le psychopathe, dans son face-à-face avec l’Autre symbolique, dont il mesure, comme le pervers, l’inconséquence, avouera facilement, dans ses conditions d’agitation, avoir été entraîné par un autre, cette fois petit autre, comme si le groupe réussissait à soutenir ce moi-idéal, qu’indique la toute-puissance infantile, en désignant un idéal-du-moi nouveau, déployé à l’envers de l’idéal-du-moi infantile.

Que la bande nationaliste réussisse à proposer ce qu’on peut appeler un ordre nouveau, là où la bande délinquante finit par échouer, c’est ce qu’il faut examiner pour expliquer cette dérive du psychopathe à devenir l’instrument du pire.

« Il est toujours possible d’unir par eux, par les liens de l’amour, une plus grande masse d’hommes, à condition d’en laisser quelques-uns en-dehors pour recevoir les coups ». Freud nous indique comment se construit le nationalisme, exactement sur les voies du jugement telles que décrites en 1925 dans son article sur la dénégation.

L’étranger, c’est d’abord l’Ennemi, ce n’est pas un temps second que l’identification de l’Ennemi parmi les étrangers, mais primaire, effet d’une expulsion constitutive : j’introspecte ce qui est bon, j’expulse ce qui est mauvais ; le dehors est constitué d’abord de ce qui est source de déplaisir. C’est ainsi, quel qu’en soit le destin secondaire, très variable, que se construit l’idée nationale par la production d’un dedans et d’un dehors, non pas descriptifs, mais prescriptifs. Il est à noter comment est, pour le moins dénié, dans l’histoire des nations, le premier moment d’adhésion à un lieu, à savoir, d’une part, une invasion, d’autre part une expulsion ou une digestion des autochtones ; lisez toutes les histoires du Moyen-Orient, de quelque bord que ce soit et vous repérerez cette occultation.

La Nation se constitue par l’invention de son Réel, l’Ennemi, qui fait retour du dedans, dans la figure de l’Ennemi intérieur, qu’il faudrait, de nouveau, digérer ou expulser ; ennemi intérieur qui fait signe par sa fonction de trahir les secrets (voir l’Affaire Dreyfus) au profit de l’ennemi extérieur, ou par sa fonction d’éboueur des déchets du maître. Là où l’adhésion nationale suit les traces de la pulsion orale, l’ennemi intérieur, voué à s’occuper, jouons sur le mot, de la secret-ion, indique l’anal de cette même nation, ce qui peut le vouer au « cloaque ».

C’est la fonction de la constitution de l’État, de l’État de droit, que de produire, secondairement, une élaboration de l’idée nationale, qui transforme l’Ennemi en étranger, l’Ennemi de l’intérieur en hôte. C’est d’ailleurs le paradoxe du XIXème siècle : faire des valeurs nationales un idéal pour tous et supprimer l’idée de l’Ennemi pour rêver une République universelle, comme le rêva la Révolution française, légitime en fin de compte le colonialisme ; il faudra l’affaire Dreyfus pour qu’un Zola constate, sans le franchir, ce paradoxe.

Mais ce progrès démocratique se paie d’un prix : le refoulement du discours-du-maître qui fonde la citoyenneté au sens de nationalité en produisant un reste, expulsé. On voit bien la faiblesse de la démocratie, en nos périodes électorales, où nos maîtres révèlent d’abord leur hystérie, dans leur demande d’être élus. L’Etat de droit, en tant qu’opération secondaire à l’idée nationale, n’existe qu’à dissimuler son origine primaire, origine qui fait retour dans le discours nationaliste, mais aussi dans tout appel à la « loi naturelle », à chaque occurrence de la faiblesse de la démocratie. L’émergence d’une part des nationalismes, mais aussi d’autre part de l’écologie, avec sa nostalgie paranoïaque du bon sauvage, s’explique ainsi.

En effet, la démocratie se caractérise de ne proposer aucun idéal-du-moi, sauf quand elle réussit à être en état de guerre. Ce qui fait retour alors, c’est l’appel à un surmoi archaïque, disons le maternel, et ce d’autant plus quand la structure familiale, liée par la fonction paternelle a perdu de son efficace. Ainsi l’eugénisme n’est pas un accident du nationalisme, mais plus que l’appel au droit du sang contre le droit du sol, il en constitue l’essence même, la collusion du discours-du-maître avec ce qui, derrière l’idée de loi naturelle, se profile d’un idéal-du-moi d’origine maternelle et dont la trace opère déjà dans certaines dérives démocratiques ; je songe au lapsus d’une patiente, stérile, qui, au nom du droit à l’enfant — à l’envers du droit de l’enfant — voulait faire appel à une PMA qu’elle traduisait joliment par Procréation Maternellement Assistée.

Car cet idéal-du-moi, nationaliste et maternel, disons-le pervers, se caractérise par son évacuation de la différence sexuelle, de la castration, de la prévalence phallique. Il dispense le sujet de sa prise de position sexuée, au profit d’une figure unique, la Mère-Patrie ou la fille à soldats, et d’une pratique sexuelle spécifique, le viol, où le sujet s’évite, voire évite à l’autre, la castration, parfois même en lui préférant la mort, la sienne et celle de l’autre.

C’est en ce sens que peut se comprendre un paradoxe du discours nationaliste, encore qu’il reste à évaluer dans quelle mesure il s’agit d’un discours, et non pas l’air de la parole, de ce que j’ai pu évoquer, il y a quelques semaines, à propos de Céline et de Le Pen, d’une éructation pré-discursive : comment ces énoncés qui se présentent comme fondateurs, ou refondateurs, en appelant à une histoire mythique, sont-ils si facilement proches et voisins d’un discours nihiliste, tel que, fût-ce par la voie du sacrifice, l’expulsion, la destruction de l’autre, soit associée à l’expulsion, la destruction de soi-même. En effet, la logique de l’adhésion à ce nationalisme primaire conduit aisément le sujet à sacrifier sa vie, transformant cet idéal national en « idéal de néant », comme le repère Lacan.

C’est évidemment le nazisme et l’évolution de la logique nazie qui nous renseignent le mieux sur le processus qui articule nationalisme et nihilisme. Hitler prend le pouvoir avec un discours hyper-nationaliste, désignant les juifs principalement, les autres peuples secondairement, comme ennemi, ennemi primaire dirions-nous : unir le peuple allemand contre un Ennemi, en tentant de s’appuyer sur une histoire mythique, désignant l’Ennemi à l’extérieur et à l’intérieur, constitue un premier temps logique. Le second est marqué par deux événements qui ne sont pas de même ampleur, mais que j’associerai : d’une part, substituer la SS à la SA ; d’autre part, décréter non pas seulement l’expulsion ou la concentration des juifs, mais leur extermination sans trace.

Substituer la SS à la SA s’explique certes par des facteurs politiques conjoncturaux, mais plus crucialement « la Nuit des longs couteaux » où Roehm et ses adeptes sont massacrés, marque un temps de transformation idéologique : le SS n’est plus un combattant nationaliste, associé aux anciens combattants de 14-18 et des Corps Francs, comme les SA l’étaient, mais un être nouveau qui n’a plus pour idéal le Grand Reich, mais le Führer, auquel il doit sacrifier sa vie et son identité. Il est remarquable que le fameux tatouage, substituant un numéro au nom des déportés, ait d’abord été effectué sur les SS. De fait, la proportion des « bons », des « purs » nazis est allée en s’amenuisant, jusqu’à la sélection des SS têtes-de-mort, ou s’indique le dernier temps, avant la production de ces purs aryens sans parents dont Hitler pouvait rêver.

La conférence de Wanzee contient le paradoxe nationaliste : expulser ou réduire les juifs au plus extrême, alors que cela pouvait avoir fonction d’unir les Allemands dans la répétition spectaculaire d’une fondation mythique, comme l’avaient été les autres manifestations antisémites, par exemple les pogroms russes, devient : exterminer, supprimer, effacer les juifs jusqu’à effacer les traces de cet effacement, de telle sorte que la lutte contre l’Ennemi perd sa raison d’être, que la pulsion de destruction n’est plus le fondement d’une organisation libidinale, mais que la pulsion de mort fonctionne seule, renvoyant à un inorganique minéral qui exige que les cadavres mêmes disparaissent.

En d’autres termes, le « surmoi collectif’ là atteint son extrême, de servir non à la constitution d’un moi collectif que serait la nation, mais bien par lui-même, à la plus parfaite néantisation, anéantissant même sa fonction structurante.

Cet accomplissement nihiliste du nationalisme, c’est ce que ne perçoivent pas ceux qui adhèrent, naïvement pourrait-on dire, même quand c’est au nom d’une libération individuelle qui passerait par la libération nationale, à un discours nationaliste. La dérive cambodgienne, en particulier, nous a montré que cet accomplissement n’est pas exceptionnel et unique ; espérons que les nationalismes en jeu en Yougoslavie ne suivent pas le même chemin absolu, ce même chemin de traverse dans certaines forêts.

Par contre, le psychopathe qui nous occupe anticipe cet accomplissement quand il adhère au nationalisme, et nous y revenons.

Bernard Gibello, articulant, sur un mode certes contestable, approche psychanalytique et approche cognitive du psychopathe, a isolé une dysharmonie cognitive, marquée par une dyspraxie, incapacité à imaginer une continuité motrice de l’action, une dyschronie, incapacité à imaginer une continuité de sens des signifiants. En d’autres termes, une faiblesse des possibilités de résolution imaginaire, de réparation moïque, de la discontinuité symbolique. Ainsi peut se concevoir qu’à défaut d’inventer une continuité imaginaire, le sujet se réfugie ou tente de se réfugier, contre l’effet du symbolique, dans une continuité réelle, à tenter répétitivement, pour “se sentir réel” (Winnicot », de franchir de l’impossible, prise de risque réel, de s’affranchir des interdits, symboliques, de dénier son impuissance, imaginaire.

De leur côté, les kleiniens trouveraient, dans l’alternance entre idéalisation et dévalorisation de l’autre, dans la propension du psychopathe à trouver des modèles héroïques paradoxaux, mais aussi des ennemis irréductibles, la mise en œuvre massive de l’identification projective, mais, devrons-nous ajouter, en tant qu’il s’agit d’un mécanisme non pas primaire, mais secondaire, en tout cas pour le psychopathe.

L’adhésion du psychopathe à un idéal nationaliste qui s’avère idéal du néant soutenu par un discours-du-maître meurtrier relève d’un mécanisme qu’on peut dire anti-œdipien. En effet, l’exclu — soulignons la justesse de ce mot — a été expulsé du social, du lieu social, d’autant plus qu’il a été confronté à l’exigence d’une résolution de l’Œdipe, quand l’énoncé du discours-du-maître a été : “ton souhait de mort à l’égard du père est un souhait conforme et légitime ; dans le lien social que nous te proposons, ton père ne vaut rien”. Autrement dit la résolution de l’Œdipe est une résolution imaginaire, le moi œdipien se constituant comme un masque d’enjeux symboliques et réels, dans une adresse à un père imaginaire, qu’un célèbre analyste, un jour, pour indiquer la nostalgie qui s’adressait à lui, indiquait d’un P.i., formule où s’indiquait surtout la solution névrotique de son propre exil ; si cette résolution est imaginaire, pour le névrosé, elle ne l’est pas pour le psychopathe ; ce père, il a le droit et le devoir de continuer à rêver de le supprimer, réellement peut-être, en tout cas symboliquement.

Ce n’est pas un hasard malencontreux, mais au contraire essentiel, que Hitler à la fois n’ait pas été d’origine sujet allemand et ait si peu ressemblé au prototype de l’Aryen, ni que l’adhésion au nazisme ait débordé du cadre d’une ethnie certes mythique, mais imaginairement, au sens d’une image du corps, désignée, jusqu’à l’extrême de l’engagement d’un Maurice Sachs. De même la figure du Kapo est là exemplaire, qu’il en soit arrivé là parce que délinquant et appartenant lui-même à une minorité opprimée. Risquons une formule : l’exclu du lieu national fait retour dans le Réel Nationaliste et nombreux sont les exemples de telles figures historiques qui, d’un lieu qui semblait faire marge, deviennent au prix d’une insertion mythique, les chantres ou les instruments du nationalisme extrême, jusqu’à sa fin ; l’élimination des traîtres à la cause [les exactions de l’ANC sont récentes], voire l’accomplissement suicidaire.

On sait bien les conséquences de tout discours dévalorisant le père, y compris quand il vise à innocenter le fils délinquant : il pousse à se chercher des nouveaux idéaux. C’est un des effets pervers de la prison. D’une façon plus générale toute dévalorisation de la fonction et du discours paternels ne produit pas la fraternité dont peut rêver l’hystérique, mais bien l’appel au pire : les voies ouvertes par l’idéal le plus révolutionnaire et l’idéal le plus réactionnaire sont, comme le montre Freud, les mêmes.