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Henri Sztulman / Histoire individuelle – histoire collective 

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Image Xul Solar

Texte publié dans les actes du colloque « L’exclusion. Malaise dans la civilisation ? » organisé en 1993 par le C.R.I.S.E. (Centre de Recherche Interdisciplinaire sur la Socialité et l’Exclusion) émanation de Recherches et Etudes Freudiennes à l’Université de Nice, qui fut un temps de rencontre et de confrontation entre psychanalystes, anthropologues, ethnologues, juristes, historiens, philosophes, politologues, écrivains, artistes… soit 70 intervenants et contributeurs. Les actes furent publiés par nos soins chez L’Harmattan. Voir plus.

La réflexion que je vais vous proposer s’établit à partir d’une double constatation : la transformation radicale du panorama de la psychopathologie contemporaine, où Œdipe a cédé la place à Narcisse, et où les pathologies des conflits névrotiques ont laissé le champ libre aux pathologies des limites, des limites du moi, et d’autre part la modification tout aussi décisive de la nature des conflits entre groupes humains, c’est une banalité de rappeler l’affrontement dissuasif entre deux blocs, maintenant leur propre ordre dans leur propre camp, et pour faire très très gros, on dirait que l’ordre de la névrose à l’Ouest et l’ordre de la persécution psychotique à l’Est, ont cessé symboliquement cette nuit de novembre où le Mur de Berlin est tombé.

Et depuis ont surgi de multiples conflits, inter-ethniques, inter et intra-communautaires, qui ont été rendus possibles par l’affaiblissement du surmoi collectif à l’Est, et qui prennent pour objet et pour prétexte les limites territoriales, et les conflits d’appartenance identitaire.

Alors à partir de cet isomorphisme apparent, j’étais incliné vers un projet ambitieux : tenter de traiter avec des concepts psychanalytiques ce parallélisme, extraire le psychanalyste de son fauteuil, et le placer en position d’analyste de la barbarie ethnique, de la cruauté collective. Mais très rapidement sont apparus des obstacles irréductibles : le premier est d’ordre épistémologique et a trait au rapport histoire individuelle-histoire collective.

Nous ne pouvons perdre de vue, voire d’oreille, quand nous sommes appelés à l’entendre, ce qu’il y a d’hétérogène entre les représentations collectives et celles par lesquelles on prend connaissance de ce qui détermine inconsciemment un Sujet dans sa singularité, dans son intimité.

Et nous sommes ultra-sensibles, nous, psychanalystes, à cette hétérogénéité, et même pourrait-on dire, une partie de notre travail consiste à la maintenir, à la soutenir, à la rétablir.

Mais en même temps, nous ne pouvons pas ne pas être attentifs aux événements et aux représentations de l’histoire collective, qui compromettent ou rendent impossible, pour un sujet individuel, ce que peut être son rapport à cette hétérogénéité.

L’expérience analytique, voire l’expérience de la vie tout court, montre l’écart prodigieux qu’il y a entre les propos, les pensées, les actes d’un individu dans le Social et le Politique, et ce qui l’anime au plus intime de lui-même. De là à penser qu’il y a du sexuel qui parcourt les processus collectifs et qui trouvent à s’y réaliser, c’est un pas que je vous invite à franchir sans trop de difficulté.

Mais que le culturel conditionne la réalisation du désir, fasse irruption dans les subjectivités jusqu’à y déterminer ce désir, en infléchir la visée, le cheminement, voilà qui nous plonge dans une certaine forme d’embarras. En d’autres termes : en quoi la violence sexuelle collective que rencontre un individu ou qui s’abat sur lui, la séduction, et d’autre part en quoi la violence politique, qui a pour objectif de démolir une communauté, en quoi cela affecte-t-il la façon de fantasmer et de désirer, pas seulement des sujets qui sont pris dans ces réseaux-là, mais aussi ceux qui par leur truchement auront affaire à cela, voilà des fils à tramer ensemble, et qui souvent, dans notre travail de psychanalyste, sont difficiles à renouer. Quand ça jouit, et sans sublimation, dans le collectif, quand cela se produit au prix de déchirures très irréparables dans la culture, quand ça jouit à coups de purification ethnique, quand le collectif, le politique s’offrent le luxe de ne plus assurer la transmission des interdits, ou même de rationaliser de façon perverse l’organisation de l’excès, nous passons de la déconcertation à l’effroi, et à un malaise difficile à métaboliser. C’est que nous sommes habitués à l’idée commode que le collectif devrait jouer un rôle régulateur, et nous nous trouvons désemparés lorsque nous constatons que ce qui circule – et vient s’extasier – dans le champ qui est au-delà du principe du plaisir, n’est pas uniquement du privé, de l’intime, mais peut aussi être du collectif.

En tant que psychanalystes nous n’y pouvons pas grand-chose, en tant que tels et dans cette fonction — en tant qu’hommes, en tant que citoyens, en tant que militants c’est une autre affaire — et nous ne pouvons qu’être circonspects pour garantir la qualité d’un travail psychanalytique dans notre exercice. Cette circonspection est la bienvenue, mais si elle sert de paravent à une fausse vertu, il est impératif qu’elle soit questionnée.

Et j’arrive à l’autre obstacle, d’ordre éthique : l’effort pour théoriser l’insupportable ne risque-t-il pas de le légitimer ?

Cependant il y a quelques années les psychanalystes d’Amérique latine étaient venus nous alerter, nous demander de sortir de nos retranchements, de témoigner, pas seulement en tant qu’hommes de la Cité, mais en tant que psychanalystes.

Vous vous souvenez de cette affiche d’Amnesty International, une tête de prisonnier derrière des barreaux, sous-titrée : Son crime, penser. Si on l’oublie, il mourra.

Il faut commencer en ce point où la souffrance de la pensée culmine au silence, pour interroger l’intolérable psychique, à partir d’une défense et illustration de l’acte de penser, et de penser la pensée, en me référant à Bion bien sûr, et aussi, penser la mémoire, pensée en mouvement dans l’Histoire. Et pour soutenir cela, nous avons malheureusement la folie nazie et le révisionnisme contemporain.

La folie nazie, qui a été la réalisation monstrueuse de fantasmes sadiques, collectifs, portés au paroxysme du désir, voulait exterminer les malades mentaux, les Juifs — peuple du Livre et de l’interprétation — et les militants de la liberté.

C’était ça la cible. Cette réunion n’était pas due au hasard.

Les régimes totalitaires persécutent tous les psychistes, ceux qui ont à connaître de la vie, de la pensée, pensée qui est l’ennemi juré de la dictature. Les libertés, d’abord de pensée, sont donc en collusion avec la Psychanalyse, et il est selon moi dans la tâche, dans le devoir et dans l’honneur de la Psychanalyse, des Psychanalyses, de lutter avec ces hommes et ces femmes pour défendre la pensée et donc les libertés. Car elles sont menacées. Ce colloque illustre qu’elles sont contraintes, sadisées, mais elles sont toujours menacées. Certes par les tyrans, les bourreaux, mais aussi par les bureaucrates, l’Informatique, la violation de l’intimité, par les excès, même, auxquels cette idée de liberté donne parfois lieu.

Penser dans l’horreur : pourquoi ce cynisme, pourquoi ce sadisme, de la souffrance, de l’humiliation, du meurtre infligé, pourquoi cette jouissance du bourreau, pourquoi en nous cette excitation lorsque nous sommes spectateurs, témoins, récepteurs de ces images, de ces affaires ? Cela me conduit à présenter quelques réflexions psychanalytiques sur les causes inconscientes de la guerre, réflexions enrichies par un très beau travail de Gabrielle Rubine, une de nos collègues de la SPP.

Si le désir de la paix est ancien, ce n’est qu’au début de ce siècle qu’on s’est demandé pourquoi la guerre ? et que le pacifisme est devenu une référence. Et comment l’éviter, car la guerre, les combats avaient été jusque-là des valeurs positives, c’était aux exploits guerriers qu’on demandait la preuve de la virilité des jeunes gens. Je vous rappelle un texte publié en 1933, une correspondance entre Freud et Einstein, à la demande de la Société des Nations sous ce titre : pourquoi la Guerre ?

Einstein écrivait là : un simple coup d’œil sur les efforts certainement nécessaires déployés pour la Paix au cours des dix dernières années permet à chacun de se rendre compte que les puissantes forces psychologiques sont à l’œuvre qui paralysent ces efforts. Il demande à Freud : pourquoi ?

Freud ne répond pas clairement. Il met en avant la pulsion de mort. Je le cite : Nous admettons que les instincts de l’homme se ramènent exclusivement à deux catégories, d’une part ceux qui veulent conserver et unir, d’autre part ceux qui veulent détruire et tuer. Il précise que les deux sont, d’une part nécessaires, d’autre part liés l’un à l’autre. Il ajoute : les conflits d’intérêts surgissant entre les hommes sont donc en principe résolus par la violence, ainsi en est-il dans tout le règne animal dont l’homme ne saurait s’exclure. Vous connaissez sa grande théorie des trois humiliations.

Il ne saurait s’en exclure, mais tout de même il s’en exclut.

Il y ce livre de Konrad Lorenz qui est suspect à d’autres égards, mais dont les qualités scientifiques sont quand même intéressantes, « L’agression, une histoire du Mal », qui montre bien que les êtres humains sont les seuls animaux qui se tuent entre eux. Les autres espèces animales pratiquent des meurtres interspécifiques, mais nous sommes les seuls à pratiquer des meurtres individuels ou collectifs intraspécifiques.

Lorenz s’est longuement interrogé sur les raisons de cette situation, de cette absence de mécanisme régulateur ou inhibiteur qui empêche le meurtre à l’intérieur d’une espèce.

J’en viens à l’étude due à l’anthropologue Pierre Clastre sur l’archéologie de la violence, qui réfléchit sur la guerre dans les sociétés primitives. Et Clastre est d’une clarté absolue, à partir de l’étude de multiples rapports s’étendant du 16e siècle à la toute récente actualité, rapports écrits par des explorateurs, marchands, missionnaires, savants, tous unanimes sur ce point : les hommes aiment, et font la guerre. Le bon sauvage est un mythe rousseauiste. Clastre écrit : qu’ils soient américains, de l’Alaska à la Terre de Feu, Africains, Sibériens des steppes, Mélanésiens des îles, nomades des déserts australiens, agriculteurs sédentaires de Nouvelle-Guinée, les peuples primitifs sont toujours présentés comme toujours passionnément adonnés à la guerre. Il se demande pourquoi, évoque un certain nombre de théories, celle de Leroi-Gouran dans « Le geste et la parole », qui distingue la chasse nécessaire à la vie et la guerre qui serait un complément de la chasse, la théorie économiste dans laquelle on pourrait s’approcher de la théorie marxiste, la guerre comme conséquence de la misère, la théorie structurale de Levi-Strauss, disant que la guerre et le commerce sont deux aspects différents d’un système global de la relation sociale. Un psychanalyste, Alexandre Misterlicht, émet l’idée que la cause de la guerre c’est la propriété, que la science nous apprend que notre plus proche parent l’homme-singe était un végétarien aux mœurs paisibles, que l’homme de la Préhistoire fut lui aussi un collecteur pacifique, mais c’est seulement avec l’essor de la propriété que la tragédie a commencé.

Tout cela ne nous satisfait pas. Ces chercheurs tiennent peu compte des causes psychiques. Nous avons la chance d’avoir deux contemporains, Jean Bergeret et Jean Laplanche, qui nous aident par contre. Jean Bergeret écrit en 84 dans la Nouvelle Revue de Psychanalyse, un article : Généalogie de la destructivité, et, quelques années plus tard un livre : La violence fondamentale, une théorie du conflit inter-humain, en distinguant très clairement l’agressivité et la violence fondamentale ou primordiale. La violence primordiale est celle qui est nécessaire au tout petit, lapin ou homme, pour survivre dans un univers hostile. L’agressivité est une construction psychique qui apparaîtra ultérieurement avec la libidinalisation, une prime de plaisir, de jouissance ajoutée à l’exercice de cette jouissance, qui, tant qu’elle est fondamentale est simplement vitale, et quand elle devient agressivité, prend une coloration éventuellement sadique, en fait, toujours sado-masochiste. Jean Laplanche dans son livre : « Vie et mort en psychanalyse », et dans ses multiples travaux, montre comment la pulsion sadique qui est une pulsion sexuelle s’étaye sur des pulsions plus primitives d’auto-conservation du moi, et ne devient sexuelle que dans un second temps, quand du libidinal, de la jouissance, du plaisir, viennent s’y ajouter. Les nourrissons au début tètent pour remplir leur estomac parce que la sensation de faim chez eux est associée au sentiment qu’ils vont mourir, et puis, en effectuant ce geste simple, ils prennent un plaisir oral, et ultérieurement, tout ce qu’on peut faire avec la bouché, y compris parler, s’érotisera en dehors de la nécessité vitale.

Et là nous arrivons au cœur du sadomasochisme. Fornari, psychanalyste italien, a écrit un très beau livre sur la guerre atomique et la guerre en général, il dit que la guerre est la solution que les pères avaient trouvée pour tuer leurs fils parce que les pères détestent leurs fils, ça se soutient très bien.

Avant lui Freud avait écrit dans « Considérations actuelles sur la guerre et la mort » et dans « Totem et Tabou » que c’étaient les fils qui détestaient les pères, il en savait quelque chose, et il avait clarifié le complexe d’Œdipe c’est-à-dire les pulsions parricides des fils, et proposait le scénario de la horde primitive, c’est-à-dire qu’un jour les fils s’unissent pour tuer le père et le remplacer. Ce scénario me paraît assez bien s’appliquer aux révolutions, quand les barbus russes font leurs deux révolutions de 1905 et 17, quand nos imberbes font les révolutions de 89 et 93 : en effet les frères s’unissent pour détrôner les pères, ensuite ils font leur fête orgiaque, totémique, puis, pris de remords, mettent à la tête de la communauté un autre père encore plus terrible, Staline, Robespierre. Mais je ne crois pas que cette proposition corresponde aux guerres auxquelles nous sommes confrontés au moins psychiquement aujourd’hui, mon sentiment est qu’il s’agit de guerres fraternelles, ce n’est pas bien qu’ils soient des frères, mais parce qu’ils sont des frères qu’ils s’entre-tuent avec autant d’énergie et d’efficacité.