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Catherine Millot / L’humanitairerie 

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Texte publié dans les actes du colloque « L’exclusion. Malaise dans la civilisation ? » organisé en 1993 par le C.R.I.S.E. (Centre de Recherche Interdisciplinaire sur la Socialité et l’Exclusion) émanation de Recherches et Etudes Freudiennes à l’Université de Nice, qui fut un temps de rencontre et de confrontation entre psychanalystes, anthropologues, ethnologues, juristes, historiens, philosophes, politologues, écrivains, artistes… soit 70 intervenants et contributeurs. Les actes furent publiés par nos soins chez L’Harmattan. Voir plus.

Je n’hésiterai pas à qualifier de symptôme le retour en force de « l’humanitaire » (sous la forme de « l’aide humanitaire », « de l’action humanitaire ») que l’on croyait depuis longtemps décrié… Il y a peu, le terme d’humanitaire était associé à un certain type d’hypocrisie bourgeoise. Il semblait être tombé, à force d’abus, en désuétude, jusqu’à prendre un caractère suranné. Ainsi, si l’on ouvre le Dictionnaire Robert à l’article humanitarisme, on trouve des formules du genre : « L’humanitarisme bêlant ». Relisant récemment le texte « Télévision » de Lacan, je suis tombée sur ce que j’ai cru être un néologisme de sa plume, sans doute forgé sur le modèle de pitrerie : « L’humanitairerie de commande dont s’habillaient nos exactions ».

Or j’ai rencontré, par hasard, dans le Littré, l’article humanitairerie. Ça n’était donc pas un néologisme, ou en tous cas pas un néologisme de Lacan. Il nous vient, en effet, d’Alfred de Musset et de ses « Dialogues de Dupont et Durand ». La citation que donne le Littré est la suivante : « Le monde sera propre et net comme une écuelle. L’humanitairerie en fera sa gamelle ». Ce terme a donc été forgé par Musset au siècle dernier : c’est dire que la prétention de faire le bien de l’humanité n’est pas nouvelle, non plus que l’ironie dont elle peut être l’objet.

Actuellement, l’idée humanitaire englobe différents registres, qui sont par là même confondus. On glisse de la défense des Droits de l’Homme à l’action caritative, en passant par l’aide médicale d’urgence et les préoccupations écologiques. L’ensemble donne un ton « Société Protectrice des Animaux », qui conduit à se demander si l’homme ne serait pas une espèce en voie de disparition. L’étonnant est que l’humanitaire serve de drapeau à ceux-là même qui, il n’y a pas si longtemps, étaient rompus à la critique marxiste de ce genre d’habillage idéologique. L’invocation de l’humanitaire repose ainsi sur un oubli symptomatique. Oubli de la critique marxiste de l’idéologie, oubli également de la critique freudienne des bons sentiments, dont Hannah Arendt se faisait l’écho lorsqu’elle écrivait : « La pitié tue la dignité humaine encore plus sûrement que la misère. » Pour évoquer brièvement l’aspect politique, je ne dirai pas que l’humanitaire traduit un vide idéologique, puisque précisément l’orientation humanitaire suppose une idéologie sous-jacente. Je dirai que cette idéologie traduit la démission politique générale, tout le monde désormais, tous partis confondus, se soumettant aux lois prétendument fatales de l’économie mondiale, comme si elles étaient d’intangibles lois de la nature. Il semblerait que l’économie soit devenue autonome et ait cessé de relever de l’activité humaine, d’être influençable par la volonté des hommes : tout le registre de la production de ce qu’on appelle les biens échapperait au contrôle des dirigeants dont l’impuissance serait preuve d’innocence.

De là à conclure que la seule « action » qui soit désormais à notre portée soit celle qui vient panser les plaies faites par une économie mondiale qui se déguise en fléau naturel, le pas est déjà franchi, ne serait-ce que dans la mise en scène quotidienne du journal télévisé, où tremblements de terre, raz-de-marée, choléra, sida, chômage, récession apparaissent comme une même fatalité. Tel le philosophe, dont se moquait l’humoriste Heine, qui prétendait boucher les trous de l’Univers avec les pans de sa robe de chambre, le politique aujourd’hui prétend faire le même usage de la sienne pour la misère du monde et ne prétend plus à rien d’autre. Ce degré zéro de la politique conjoint l’impuissance, dont on aperçoit bien ici la dimension d’alibi, avec la loi du cœur : conjonction bien connue.

L’homme politique ne conçoit plus sa mission qu’à l’image de la Croix Rouge : son moi idéal, aujourd’hui, c’est le médecin, d’où la popularité obtenue par celui-ci lorsqu’il occupe une fonction politique, laquelle semble parfois se réduire à s’agenouiller en signe d’impuissance et de contrition devant la misère du monde.

À cette simplification de la politique correspond également une simplification éthique qui concerne plus directement la psychanalyse et que j’aborderai par ce symptôme connexe qui est l’hégémonie actuelle du médical dans tous les domaines. La santé apparaît ainsi comme le seul bien qui reste à défendre, ce qui est, bien entendu, une façon de faire taire toute autre revendication. Mais au-delà de la visée politique qui consiste à s’assurer, par là, la soumission et la passivité des gouvernés, c’est peut-être le désir lui-même qui est visé par cette figure moderne du nihilisme. Affirmer que la vie est la seule valeur implique en effet l’effacement des différences et le ravalement du désir. Le moralisme a fait place à l’hygiénisme. La condamnation morale comportait un inconvénient majeur, celui de rehausser son objet et d’attiser la convoitise. On a compris depuis que si l’interdit était l’allié le plus sûr du désir, y attacher la commisération permettait en revanche d’en rabattre enfin le prestige, sida aidant.

Figure résiduelle de nos idéaux défunts, le médecin se présente aujourd’hui partout comme le seul à pouvoir remédier à nos maux, quels qu’ils soient. Il avait déjà supplanté le prêtre et le directeur de conscience, c’est désormais la place du politique qu’il occupe au chevet de l’humanité dont le statut de grande malade ne fait plus de doute pour personne. Il en résulte une radicale simplification de la question éthique : une seule valeur résiduelle a pris la place de toutes les autres : la « vie », sa conservation, sa reproduction. C’est avouer par là l’empire de plus en plus dénudé de ce que Freud appelait la pulsion de mort.

À ce minimalisme éthique, qui pourrait trouver à redire ? Qui oserait contester que la vie soit une valeur irrécusable sans tomber dans la contradiction ou faire preuve de l’exaspérant dandysme d’un Villiers de l’Isle — Adam qui disait : « Vivre… les serviteurs feront cela pour nous ».

Le constant rappel à l’ordre des besoins vitaux les plus humbles a pour effet de clouer le bec à qui prétendrait ne point s’en contenter. Se soucier d’autre chose que les malades et les mourants qui peuplent la terre sera bientôt considéré comme une preuve d’immoralité.

Cette universelle médicalisation est sans doute la manière la plus efficace de débarrasser l’humanité de ce qui l’encombre au titre du désir. La mort n’est-elle pas le maître absolu qui les fait tous rentrer au rang des vanités ?

Depuis que nous sommes entrés dans cette variante inédite du nihilisme qu’il faudrait appeler l’ère compassionnelle, tout le monde feint d’avoir oublié ce que Freud nous avait pourtant appris il y a près d’un siècle : à savoir que la cruauté est la vérité de la compassion. Pas même au sens où l’on veut d’habitude l’entendre : que la répression de notre sadisme nous rendrait charitables, mais bien que c’est à travers l’action caritative elle-même que ce sadisme trouve à se satisfaire.

Derrière le voile de plus en plus transparent des idéaux hygiéniques et humanitaires, ce qui se profile en effet, c’est l’objet exsangue et définitivement désarmé de la jouissance caritative : l’agonisant.

Le désir, dit-on, est indestructible, mais des dessous où il se réfugie, il refait surface de plus ou moins vilaine façon. Et à force qu’on crache dessus, il lui arrive de ne plus montrer au jour que les grimaces de sa mortification.