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Gérard Pommier / Le droit humanitaire

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Texte publié dans les actes du colloque « L’exclusion. Malaise dans la civilisation ? » organisé en 1993 par le C.R.I.S.E. (Centre de Recherche Interdisciplinaire sur la Socialité et l’Exclusion) émanation de Recherches et Etudes Freudiennes à l’Université de Nice, qui fut un temps de rencontre et de confrontation entre psychanalystes, anthropologues, ethnologues, juristes, historiens, philosophes, politologues, écrivains, artistes… soit 70 intervenants et contributeurs. Les actes furent publiés par nos soins chez L’Harmattan. Voir plus.

Je vais m’attacher à interroger cette notion, qui semble si moderne, de droit humanitaire du point de vue que m’autorise ma fonction de psychanalyste. Il est difficile, sinon presque impossible de dégager cette notion du contexte politique, mais je crois que l’on peut distinguer ce qui est du domaine du droit dans sa relation à l’état politique actuel du monde et ce qui appartient en propre au domaine de l’idéologie humanitaire. Enfin, c’est encore une autre question que d’examiner le fantasme que recouvre cette idéologie. C’est sur ce point, on l’imagine, que je me sens plus spécialement autorisé à apporter mon point de vue.

Je ne dirai que très peu de choses du contexte du nouvel ordre mondial. Au point de vue de son idéologie, il tente de s’établir au nom du droit, comme cela a été le cas lors de l’intervention au Nicaragua, ou lors de la guerre du Golfe. Il tente aussi de faire valoir le droit humanitaire et la santé comme cela a été le cas en Somalie. En d’autres termes, il y a d’une part le rôle de la police et du juge qui sont chargés de faire respecter une loi et de gérer la répression de ceux qui la violent, et de l’autre celui du bon Samaritain qui porte secours. Une autre question encore sera celle du fantasme, c’est-à-dire de ce pourquoi le bon Samaritain se donne un tel mal et quel est le bénéfice qu’il en tire.

Pour ce qui concerne la question du droit, il a aussi fallu que des règles spécifiques soient établies concernant le droit humanitaire. D’une certaine façon le « droit humanitaire » aurait pu se contenter de ce qui est défini dans les conventions de Genève. Cependant, les législateurs de l’ONU ont commencé à parler, soit d’un droit, soit d’un devoir d’ingérence humanitaire, en glissant ainsi de l’ordre juridique au plan éthique. Cette évolution a abouti à la signature des conventions et des deux protocoles additionnels adoptés en 1977 en fonction desquels on peut déduire qu’il existe une obligation pour les Etats d’agir. Comme le prescrit l’article 89 du premier protocole additionnel :

« dans le cas des violations graves des conventions et du présent protocole, les parties contractantes s’engagent à agir tant conjointement que séparément en coopération avec l’organisation des Nations Unies et conformément à sa charte »

Les dispositions légales se sont depuis largement affinées, puisque par exempte, sur proposition française du 8 décembre 1988, a été votée la résolution 43.131 intitulée « Assistance humanitaire aux victimes des catastrophes naturelles et situation d’urgence du même ordre ». Il serait trop facile de commenter la relative hypocrisie de ces dispositions. En effet, leur application sera éminemment variable en fonction de considérations politiques, stratégiques et économiques. Elles n’adopteront pas les mêmes modalités lorsqu’il s’agira d’un état militairement faible ou lorsque sera concerné un état puissant. Le droit d’ingérence humanitaire variera en fonction des intérêts mis en jeu dans la région concernée et nul ne s’en soucie par exemple pour ce qui concerne le Libéria, le sud Soudan, l’Afghanistan, l’Angola, les conflits du Caucase et de l’Asie centrale… Cette hypocrisie politique n’est pas plus choquante pour ces textes que pour bien d’autres, et elle n’invalide pas son principe lui-même. Il me semble intéressant de souligner toutefois que ce qui a été en quelque sorte décidé légalement par l’ONU l’a été sur le fond d’une croissance de l’idéologie humanitaire, et cette idéologie a précédé les textes légaux. On peut remarquer ainsi qu’elle a débuté sous l’impulsion des « French Doctors », c’est à dire depuis l’intervention en 1968 des organismes humanitaires de médecins français au Biafra puis en Afghanistan, en Ethiopie, au Chili, au Nicaragua (etc)…

La croissance d’une « idée humanitaire » est notable et il serait intéressant de se demander dans quelle mesure elle ne serait pas inversement proportionnelle à notre culpabilité concernant l’ordre actuel du monde. Une partie grandissante du globe dépend en effet des politiques qui sont menées par les grandes puissances dont nous faisons partie. A cette extension de notre politique sur la terre entière correspond, nul n’en disconviendra, l’extension de désastres de plus en plus préoccupants.

Nous ne sommes pas seulement responsables moralement de l’état de détresse dans lequel se trouvent certains pays, mais nous sommes beaucoup plus probablement coupables à cet égard. Il est frappant par exemple, que l’action humanitaire ait débuté de manière importante, au Biafra alors que précisément la sécession du Biafra a été la conséquence de la politique décidée par certains trusts pétroliers ayant leur siège dans nos pays. Il y a là en quelque sorte une position de pyromane pompier qui entraîne un cycle indéfini dont on ne voit pas bien ce qui pourrait y mettre un terme.

Tout le monde sera d’accord sur la nécessité d’éteindre les incendies, mais quant à leurs causes, on les attribuera à des oppositions ethniques, religieuses ou idéologiques, comme s’il s’agissait de calamités naturelles. Or ces oppositions n’ont jamais rien eu d’inévitable. Il n’est pas sérieux de prétendre que les actuels conflits ethniques seraient des résurgences du passé, car la notion de « nation » est moderne, de même que celle de la race, qui n’ont jamais servi avant l’ère moderne de principe politique. Il n’existait pas de notion de « nation » en France avant la Révolution française et encore moins celle de race. Selon le principe théocratique, les sujets faisaient allégeance à un roi, ce qui diffère d’une allégeance raciale ou nationale. Il existait une notion de l’identité qui correspondait à un pacte entre un souverain et différents groupes d’hommes parfois très hétéroclites, indépendamment de leur race, de leur langue ou de leur localisation géographique. Un Hollandais pouvait être sujet du roi d’Espagne, par exemple, sans que cela ne pose aucun problème national. La nation ne faisait pas pacte. En effet, elle repose sur des bases qui se réfèrent soit à des puissances naturelles, celle de la géographie ou du sang, soit à des bases linguistiques ou culturelles. Sa signification du point de vue de l’identité subjective diffère de celle qui est établie par un pacte entre plusieurs sujets. La conception moderne de la nation pose la question de l’identité des sujets qui lui appartiennent d’une manière asubjective et passive. On ne peut que très difficilement se démettre de sa nation et de sa race et une telle appartenance se présente comme le niveau le plus facile de l’identité lorsque toutes les autres références sont perdues. Appartenir à un ensemble national ou racial constitue à peine une identité symbolique, qui requiert un acte du sujet: il s’agit trop souvent d’un refuge imaginaire lorsque tout est perdu.

Cette objectivation de l’identité ne date pas de ces dernières années, mais elle connaît une accélération impressionnante, notamment à cause de facteurs relativement nouveaux, parmi lesquels on peut examiner pour sa valeur exemplaire ce que Marx avait appelé la « fétichisation de la marchandise ». Par « fétichisme de la marchandise », Marx a voulu souligner comment l’égalité de tout un chacun devant les objets en vente sur le marché, avait comme effet de retour l’homogénéité identitaire de tous les sujets de ce marché. C’est le procès que l’on voit à l’oeuvre dans la publicité par exemple, ou un produit se vend à proportion de l’image identitaire qu’il véhicule. C’est parce qu’il s’identifie à une image plate et neutre, présentant le profil du bonheur que le consommateur achète. Rien n’est plus démocratique que l’argent: quelle que soit la couleur de ses détenteurs, il sera toujours le bienvenu. Il suffit de payer pour être mis à égalité avec quiconque devant la marchandise. Il va sans dire que certains seront un peu plus égaux que d’autres, en ce qu’ils auront plus d’argent, mais cela ne change rien du point de vue de l’égalitarisme de principe du consommateur, de l’abolition des différences. Ce qui est nécessaire pour chaque être humain pour assumer son identité devient de plus en plus problématique dans la mesure où le fétichisme’ de la marchandise tend à abolir cette identité.

Ce rapport à ce « fétichisme de la marchandise » n’a t-il pas comme conséquence, à titre de réactions, un accroissement des particularismes et des nationalismes, qui en raison inverse de l’universalisation du fétichisme apparaît comme le recours ultime vers lequel se tourne des individus pour marquer leur différence ?

Il n’y a pas de frontières pour les marchandises et le marché. Et c’est par rapport à cette fragilisation de l’identité qu’il ne restera plus à cette dernière qu’à s’affirmer de manière violente. Dans cette situation d’objectivation de l’identité, la violence peut apparaître non pas comme un ultime recours mais comme le seul.

Nous assistons donc à notre époque à une accélération comme cela ne s’était jamais produit dans le passé du fétichisme de la marchandise, et en ce sens, la marchandise universalise l’objectivation de tous les sujets. J’insiste sur cette particularité dans la mesure où il me semble que c’est elle qui donne sa spécificité au discours humanitaire tel qu’il se tient depuis une vingtaine d’années. D’un côté, l’extension universelle des marchés objective des sujets qui, en réaction, se livrent à la violence ethnique, raciale, etc. Et de l’autre, l’humanitarisme vient parer au désastre ainsi engendré.

J’ai ainsi essayé d’isoler une caractéristique moderne de l’humanitarisme dans le contexte politique actuel. Toutefois, l’idéologie humanitaire existe depuis beaucoup plus longtemps que ce contexte, et c’est en comparant ses versions anciennes et sa nature moderne, qu’on pourra repérer des invariants spécifiques au fantasme qu’il recouvre. Le discours humanitaire n’est pas une nouveauté, mais à proprement parler une forme sécularisée de la religion chrétienne. Cela n’est sans doute pas un hasard si elle a eu une particulière résonance, plus que dans d’autres pays en France, qui comme vous savez, a pu être qualifiée de « fille aînée de l’église ». La religion catholique est comme l’indique son nom, catholicos, c’est à dire universelle, elle rêve d’une communauté fraternelle, aspiration qui reste puissante dans les idéaux républicains. « Liberté, égalité, fraternité » sécularisent des thèmes religieux que l’on aurait du mal à trouver en terre protestante, par exemple.

Les particularités de ce discours sécularisé montrent les invariants du fantasme de celui qui veut secourir ses frères qui souffrent. Dans la théologie des pénitents telle qu’elle a été développée en France en particulier au XVIème et au XVIIème siècle par les jésuites, celui qui souffre est un élu de Dieu. Lui porter secours n’est pas uniquement et simplement lui rendre le service qui va lui permettre de survivre, c’est aussi se dépouiller pour lui, c’est à dire être son égal et essayer d’obtenir grâce à la souffrance elle-même une rédemption. Sauver celui qui souffre, c’est s’identifier à lui et obtenir ainsi le pardon.

Si cette caractéristique peut se retrouver dans le discours humanitaire, elle apporte quelque chose de plus que la simple mise en acte du fantasme de l’enfant battu. On sait que ce fantasme consiste à tirer du plaisir du spectacle de la violence. C’est le même plaisir médiatiquement universel, qui est mis en acte dans ces sortes de jeux du cirque moderne que sont le spectacle des guerres. Dans le discours humanitaire, on peut trouver tout autre chose que cette excitation si nécessaire à presque tout un chacun, du spectacle des violences subies par autrui. Pour mieux faire comprendre ce que je veux dire, je vais prendre un exemple auprès de l’une des pénitentes les plus exemplaires du XVIIème siècle français. Vous avez peut-être entendu parler de « Louise du Néant », cette mystique française qui après avoir été enfermée à la Salpêtrière comme folle consacra sa vie, après sa guérison, aux services des pauvres et des déshérités. Qu’est-ce qui commandait pour elle l’action caritative ?

C’est qu’elle considérait qu’en dépit des apparences, les fous et les déshérités avaient beaucoup de chance, parce que leur malheur était le signe qu’ils étaient les élus de Dieu. Ceux qui sont les derniers, ne seront-ils pas les premiers ? De sorte qu’elle ne leur portait jamais secours sans un certain sentiment d’envie. Je vais vous donner un exemple d’une lettre de Louise du Néant à son confesseur (lettre du 26 septembre 1680), lettre qui va exactement dans ce sens :

« j’avais une extrême envie de suivre mon Jésus crucifié ; de la vient que considérant le mal que mes pauvres maîtresses et mes compagnes endurent, je leur porte envie et quelques fois je dis tout bas entre les dents : ah ! faut-il que ce ne soit pas moi qui souffre tout le mal de mon prochain ! ».

Il y a donc dans le sentiment qu’il faut bien qualifier d’humanitaire de Louise du Néant, dans sa compassion, non seulement une sorte de voyeurisme du mal, mais un désir de s’identifier à celui qui souffre et au-delà de lui à Jésus-Christ. En étant l’égal du crucifié, le chrétien s’assure qu’il est bien un élu. On peut donc caractériser ainsi une jouissance de la compassion qui est bien différente du plaisir de ceux qui exigent tous les jours leur ration télévisée de drames un peu partout dans le monde, de même qu’elle diffère de ce qui pousse ceux qui vont sur place pour combattre. Qui n’aurait le soupçon que ceux qui vont volontairement dans une guerre n’en tirent un certain bénéfice ? L’humanitarisme serait dans ce sens le résultat de la sécularisation de la religion, et il répond non seulement de la fétichisation de la marchandise, mais aussi de la dimension spectaculaire, telle que Guy Debord a pu la thématiser dans la Société du spectacle. Quel rapport y a-t-il entre l’extension du fétichisme de la marchandise, la dépersonnalisation qu’elle entraîne, l’accroissement par réaction des violences particularistes et xénophobes et l’extension de cet humanitarisme sécularisé auquel nous assistons ?

L’uniformisation, le plaisir de se noyer dans la masse, c’est ce que peut souhaiter tout sujet lorsqu’il veut oublier, refouler ce que son propre désir comporte de violent. Il s’accommode du spectacle de l’horreur lorsqu’il veut refouler ce que sont les conditions perverses de réalisation de son propre désir. Dans ce cas la violence sera le fait de l’autre, de l’étranger, et lui-même s’absente au moment du spectacle. La guerre permet la présentation ordinaire du fantasme de l’enfant battu.

Le discours humanitaire, du point de vue fantasmatique est en quelque sorte le systémique du fantasme de l’enfant battu, puisque, par compassion, il permet de s’identifier à celui qui souffre. Courir au secours des victimes est un acte qui semble en toutes circonstances s’imposer et nul ne peut désapprouver l’humanitarisme. Cependant, l’action humanitaire a aussi un motif plus profond. Elle nous permet de nous resubjectiver grâce aux larmes, dans le drame que nous avons impersonnellement souhaité alors que le spectacle de la guerre nous désubjectivait.

L’humanitaire est le signe le plus certain de notre déshumanisation, il représente ce dont nous attendons une renaissance du sujet. De même que la marchandise nous fétichise universellement en nous ouvrant à une perspective de mass-murder, de même les victimes sont confondues et universalisées. On peut en trouver un témoignage exemplaire dans un article du journal le Monde des débats de janvier 1993 sur le droit humanitaire, que je trouve vraiment frappant du point de vue de cet espoir d’une renaissance du sujet à partir de ce qui n’est rien d’autre que la scène du fantasme (article de Jean Christophe Rufin : «Guerre ici, famine là»)

«Le drame se joue sur une scène presque irréelle! … La détresse confond les victimes, quelle que soit leur couleur, leur âge et même leur volonté. L’humanitaire opère sur le plus petit dénominateur commun des hommes (la chair qui souffre). Le débarquement américain en Somalie s’est fait dans un espace mythique. Il a moins ressemblé à l’attaque aérienne de Bagdad… qu’au premier pas d’un homme sur la lune».