Contributions

Anne-Marie Houdebine-Gravaud / Ce qui est inimaginable peut exister. (Des femmes et de l’a-humain)

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Texte publié dans les actes du colloque « L’exclusion. Malaise dans la civilisation ? » organisé en 1993 par le C.R.I.S.E. (Centre de Recherche Interdisciplinaire sur la Socialité et l’Exclusion) émanation de Recherches et Etudes Freudiennes à l’Université de Nice, qui fut un temps de rencontre et de confrontation entre psychanalystes, anthropologues, ethnologues, juristes, historiens, philosophes, politologues, écrivains, artistes… soit 70 intervenants et contributeurs. Les actes furent publiés par nos soins chez L’Harmattan. Voir plus.

« Ceux qui ne savent rien sont des imbéciles
Ceux qui savent et se taisent sont des criminels »
B. Brecht

J’ai fait un rêve cette nuit, dont je retiendrai une image ; car celle-là je pourrais vous la passer au-delà des autres élaborations produites depuis les paroles de ce rêve. Une image donc en éveil ; brutale ; il s’agissait d’un aspirateur et comme en pleine page, en gros plan, un nom s’inscrivait : Hoover.

Hoover, ouvert, vers où ? verrou, Hoover, CIA, USA, 00 cabinet d’enfance ou anus mundi — Primo Levi — Vers où ? H, hache, Asche (= cendres en allemand). Je vous laisserai à vos fils associatifs.

Éveil. Angoisse. L’angoisse ouvrante, œuvrante, à ouvrir, vers où ?

L’angoisse dans l’éveil brutal. Aspirateur. Aspire à quoi, au-delà du nettoyage, ou en deçà ? Silenciation en actes. Si je ne savais pas, si je n’entendais pas ! Mais ça hurle dans la répétition incommensurable. Ce qui se passe dans l’ex-Yougoslavie n’est pas comparable à la Shoah, pourtant quelque chose insiste, revient, malgré ce qui tente de ne pas se savoir et qui s’alimente de nos impuissances : je ne suis pas « homme politique » pouvant agir et soutenir une instance légiférante maintien de la civilisation ; agir moins contre la guerre peut être (apparemment sa nécessité se revendique tant du côté des Croates que des Serbes et même que des Bosniaques, malgré Sarajevo) moins contre la guerre donc que contre la barbarie, l’a-humain qui a lieu, qui de nouveau a trouvé lieu, à nos portes, avec le viol des femmes, les enfants obligés et les camps dits de détention, dans ce qu’il est convenu de désigner comme l’ex-Yougoslavie.

L’actualité m’opprime et ça s’angoisse. Il faut alors travailler avec cette difficulté, la creuser, même avec embarras pour entendre quelque chose de là où ça s’attache, insiste, ou ça peut dire, inscrire singulièrement, à une condition justement celle de ne pas se dérober, de soutenir jusqu’à cet insu[1] et avec cette oppression, cette difficulté, quelque chose passerait. À tenter ici/maintenant, devant vous, avec vous.

« Ou la parole ou la mort », dit Freud quelque part. Donc parler pour tracer, non pour comprendre, mais pour faire trace, opposer une parole au déni, au silence, pour que quelque effet de subjectivation puisse trouver place pour moi, pour nous, pour d’autres, demain, un autre jour. Pour ces enfants qui vont naître auxquels des paroles devront s’adresser qui puissent dire la haine, la lutte, et puisse faire événement, trauma, arrêtant les passages à l’acte, comme je tente ici d’arrêter le cri, la méduse et ce qu’elle peut laisser installer de jouissance meurtrière. Pour ceux et celles-là, Bosniaques, Croates, Serbes, qui tentent encore de vivre, de travailler ensemble, qui préfèrent se choisir humains, plutôt qu’identifiés à un trait de race, d’ethnie. Pour eux qui maintiennent l’espérance d’un matin cosmopolite, pluriel, en face de la régression archaïque qui domine aujourd’hui dans l’ex-Yougoslavie.

Mais si je parle de ce pays, de ces viols, on me répond « attention aux manipulations, attention, rappelle-toi, rappelez-vous, Timisoara ».

L’exergue de Brecht vient pour souligner qu’il ne faut pas craindre Timisoara et d’être « manipulés ». Ou plutôt la vraie question ici/maintenant serait : à quoi sert donc Timisoara et pourquoi ne voulons-nous pas savoir ; moins savoir pourquoi tout cela arrive — encore que tenter d’avoir un peu plus de mémoire n’est sans doute pas inutile — qu’essayer de repérer comment se passe ce qui se passe et nos propres résistances, et surtout, ce que nous pouvons entendre, penser pour revivifier demain. Quel abîme inconnu s’ouvre en cette fin de siècle que nous sentons et dont nous ne savons rien, mais qui nous montre que la trajectoire rêvée au XVIIIème siècle du progrès de l’histoire paraît, pour le moins, foutaise.

Si je pose la question : à quoi sert Timisoara ? Je crois que je peux répondre : à ne pas vouloir entendre.

Autre question. Pourquoi certain(e)s entendent et d’autre pas ? Énigme du savoir sans savoir, du entendre ? Et après comment faire entendre ? Comment dire ? Problème de transmission qui nous concerne nous psychanalystes, non ? En tout cas m’interroge.

À ne pas vouloir entendre, disais-je. Et pourtant il est des voix, des cris qui ne trompent point. Mais pourquoi donc les médias français, hormis le passage du film de B-H Levy sont-ils si réticents (décembre janvier1992-9). Que se passe-t-il, que se passait-il chez nous ? Quel « écran » agit ? Quelle Histoire ? (Vichy ? 40 et ses alliances ? Le fait qu’il s’agisse de musulmanes [l’Algérie ? cf. Libération du 9-2-93], qu’il s’agisse de femmes ?). Ou est-ce le politisme qui l’emporte, la politique actuelle, européenne ou nationale, et ses ambitions ? (Cf. Simone Veil, Libération du 21-1-93). Encore que l’Europe, là-dedans, fasse triste figure.

Un argument revient dans nombre de bouches : » Les démocrates serbes »/« les fascistes croates ». » Les démocrates serbes » contre « les Oustachis, les fascistes croates » d’autrefois ? Et les fascistes serbes ? Et qu’est-ce à dire ? Les fils en place de leurs pères ? Là encore les problèmes de filiation, de transmission, de temps, insistent qui concernent chaque analyste.

Pourtant des termes font hurler venus de ces mêmes Serbes, de certains d’entre eux tout du moins, majoritaires semble-t-il avec les dernières élections, car d’autres sont restés à Sarajevo quand ils ont vu « que les Serbes (d’autres Serbes) bombardaient les hôpitaux, les musées et les écoles » – ceci venu d’une interview extraite du film de BHL et de toutes les interviews récentes des journalistes du journal Oslobodenje (Libération) de Sarajevo, resté œuvrant, et cosmopolite (pluriethnique, encore que je ne risque ce terme que pour l’opposer à celui de « purification ethnique », car je lui préfère celui de cosmopolite).

Des termes en effet s’entendent : » épuration », « purification ethnique » qui font frémir d’en rappeler d’autres. De répéter quelque chose ? D’où l’affiche de Médecins sans frontières. Trop violente ? Apportant de la confusion ? Ou entendant ce qui ne se veut pas entendre : l’inimaginable devant lesquels nous chercherions une silenciation ; ne pas savoir, ne rien savoir. Mais d’où vous vient l’information, me dit quelqu’un ? Elle serait tendancieuse et jamais Milosevitch n’aurait utilisé ces termes ni le psychiatre Karadzic, responsable serbe de Bosnie ; vraiment ? Ne sauraient-ils rien de « ces crimes commis en commun » qui fondent et refondent une communauté, une famille ? Ils n’auraient jamais commandité une extermination. Certes. Rien n’est à confondre, surtout avec la chambre à gaz et la destruction systématiquement tentée des Juifs par le nazisme. Mais la barbarie a lieu, a trouvé lieu, pire que la guerre. Pire que la guerre ; d’où la reprise de Vladimir Jankelevitch en sous-titre soit « l’a-humain ».

Rien ne recommence exactement semblable et le projet de la « grande Serbie » n’est sans doute qu’un projet de conquête territoriale, petitement criminel, comme il y en eut de nombreux avec leur cortège de « crime de guerre ».

Et les arguments pleuvent sur ces « faits de guerre » qui induisent des meurtres et des viols et des internements quand je veux parler des viols « armes de guerre » et des grossesses forcées[2].

On est loin pourtant, me semble-t-il, des rapts des femmes, et des enfants que leur font des étrangers, devenus des maris et au moins des pères ; car ces enfants, même issus de viol étaient alors élevés comme des fils, devenus de la nationalité du père.

Je ne parle pas alors, des rapts d’enfants argentins ou polonais, élevés par des familles, objectivement bourreaux de leurs parents – il y eut là de l’effroyable, psychiquement, de l’a-humain pour l’enfant privé de sa propre, réelle, histoire. Un travail de recréation d’origine en quelque sorte à l’œuvre sans parole. Ce qui nous alerte pour toute adoption et silence qui se construit.

Là (en Bosnie) il n’y a rien d’une adoption, d’un accueil. Au contraire. Mais violences voire meurtres futurs énoncés.

De quoi s’agit-il ? Guère de pères. Des humains réduits à n’être que machines, déshumanisées au moment même de l’acte sexuel qui devrait signer la rencontre de deux différences, de deux origines différentes (du fait de l’interdit de l’inceste, fondateur du lien social) pour faire un autre différent ; là le viol paraît témoigner essentiellement de la haine de proches dans l’affrontement de deux corps déshumanisés ; l’un tout puissant, l’autre maltraité, humilié, torturé ; tous les deux pourtant déshumanisés :

– d’un côté les uns réduits à n’être que violeurs/tueurs, machines à sperme pour engrosser des ventres sélectionnés (ventres de « pas plus de 45 ans ») machines à violer, à humilier, détruire des petites filles et petits garçons — qui en meurent — ou jeunes filles, meurtries jusqu’au suicide (d’après ce qui est rapporté) ; l’un de ces meurtriers dit qu’il ne peut oublier et ne peut que mourir maintenant (un jeune Serbe interviewé par Le Figaro, avant dernière semaine de décembre) ; et « ceux qui ne voulaient pas violer emportaient quand même les filles pour la nuit, car ils risquaient leur vie », et d’autres confirment (?) disent qu’ils ont été obligés ; d’où les viols en public. Et je passe les pires choses entendues, effrayantes, incestes imposés (?). Et ce violeur même qui dit enfanter un meurtrier futur, quel père pourra-t-il être plus tard ?

– et de l’autre côté des femmes réduites à leur ventre où l’on jette non la vie, mais le meurtre avec des paroles que l’une d’entre elles rapporta. Quel « cadeau »/fardeau d’horreur lui avait été fait : l’obligation de porter dans son ventre « un meurtrier qui la tuerait ». Un meurtrier ? Mais d’où vient cette parole ? Qui parle alors, dans sa bouche, entre ses lèvres ; corps perdu, traversé, sans plus de désir que celui de cet autre qui dit la tuer plus tard avec ce meurtrier ; à moins qu’il ne s’agisse d’atteindre son mari ou son compagnon actuel et surtout futur (cf. R.Neudeck, » Le livre noir », p. 448 – « message à l’autre mâle » que cette obligation de l’enfant meurtrier pour demain).

L’obligation ? Comment viennent donc les enfants dans de telles circonstances ? Quand le discours ne dit que son désir de meurtre. Donc la jouissance dirait l’analyste ; la jouissance de la chose ? En retour de quelle autre ?

Déshumanisé le discours de cette femme l’était aussi. L’enfant devait être tué. Et l’on comprend que dans de telles circonstances les avortements possibles aient été multipliés ; les imams eux-mêmes les ayant autorisés plus tardifs. Cela devrait alerter nos trop prudents collègues ou journalistes.

Mais il semble que les violeurs aient également pensé à cela, qu’ils tuent celles qu’ils violent et n’engrossent pas, et qu’ils ne relâchent les autres que beaucoup trop tard, pour que les avortements ne soient plus que menace sur la vie de la femme en cause, celles qu’ils mettent enceintes.

Certains demandent des chiffres et comme ils varient d’enquêtes en enquêtes — encore que pas tellement — contestent ces faits. Les chiffres ? Il faut n’en citer aucun, mais entendre et entendre des témoignages ; un seul regard parfois suffit ; celui de cet homme aux grilles du camp, celui de ce bébé, sans nom ; alors ceux-là qui viennent ainsi réclamer des chiffres m’horrifient.

Certes le nombre impressionne, il fait montre de cet effet de masse, de déshumanisation, symptôme même de la réduction de l’humain à la technique machinique de la reproduction : ici la queue et le sperme, là le trou, le ventre.

Quelque chose se passe-là qui est atteinte à l’humain même. De nouveau sans que l’incommensurable de la Shoah soit atteint. Il y manque dit Rupert Neudeck – non sans humour et c’est terriblement humain et noble pour lui de le dire – la « minutie allemande » et l’efficacité de sa technicité industrielle, mais ce n’est pas moins un génocide qui s’opère (« Le livre noir », p. 448).

Meurtre voulu. Meurtre des femmes, leur voisine, leur proche voisine parfois, leurs anciennes camarades d’école – (cf. Le Monde du 13-1-93, texte de Véronique Nahoun parlant de ce voisinage). Voisinage qu’est-ce à dire ? Haine dans la famille, haine incestueuse, haine de cet interdit, incapacité à le promouvoir dans le lien social ; qu’est-ce qui ne s’est pas dit, ne se dit plus et ne fait que maladie, perversion et non civilisation ?

Avec cette question de la proximité, de la mêmeté pourtant différente, quelque chose à creuser. Quel Réel revient ? Cf. cet instituteur qui viole et torture ses propres élèves, filles et garçons ; publiquement (?). Inceste et négation. Déni de la différence des générations. Question du temps ? L’enfant ? L’origine à venir ? « Comme un meurtrier dans son ventre » (Bombe humaine)[3].

Ces enfants qu’attendront-ils des adultes, du Père, de la civilisation, de l’humain ?

Désir de meurtre là où la vie prend sa source même. Scène primitive (Urszene = scène originaire) imposée — comme dans la reproduction in vitro ? Mais alors le désir de l’enfant est préalable – ou jouissance dans l’horreur meurtrière ? Comme si aujourd’hui seul le meurtre était le désir avec la mort pour objet. Ils lui crient quand ils la chassent, dit-elle, « tu portes dans ton ventre un tcheknik » et elle reprend « un qui pourra me tuer dans 20 ans, donc à tuer tout de suite, ou à abandonner, je ne peux le garder ». Elle n’utilise pas le mot enfant. Trou, blessure dans le ventre, à l’intime d’une femme se « choisissant femme » ou acceptant difficilement cette sexuation. Le Réel là s’imposant surgissant, le Réel du corps et de la maternité du féminin. À jamais ancré, enté, quoiqu’elles fassent, avorter, ou avoir l’enfant, ou qu’elles restent seulement — oserais-je dire seulement ? – violées.

Les imams eux-mêmes savent la blessure vitale, surtout dans cette culture, dans cette civilisation et demandent aux hommes d’accueillir ces femmes, leurs épouses ou leurs sœurs et de ne pas considérer ces jeunes filles comme impures, de les épouser. Pour moi ce discours fait preuve ainsi que les discours et les regards ou les masques de ces femmes ; leurs voix aussi, leurs voix surtout à travers ce noir sur l’écran, ces foulards, ces dos tournés. Il est des dos, traversés de voix, éloquents. L’horreur à nos portes.

En parler serait-il jouissance ? Seul le silence serait éthique ? Mais le silence est risque de silenciation (J.J Moscovitz). Silenciation. Le rejet, une fois de plus, tenterait dans l’instant même de se construire. Forclusion tentante, tentée.

Alors dire, dire est d’importance ; je le crois ; mais dire comment, pour quel acte ?

Comment ressourcer l’humain, accueillir cet humain, venu du fond de l’horreur ? Ailleurs, dans un camp — rapporte une journaliste — une jeune fille berce son bébé nouveau-né et déclare sa vie finie. Ailleurs des femmes se font avorter à des dates si tardives qu’elles ne peuvent que se mutiler à jamais ou mourir. Ailleurs une autre veut se cacher : que dira son mari ? Comment revoir ses enfants ? Ailleurs des enfants errent comme sans plus savoir quoi que ce soit et recherchent leur maison d’avant, abandonnée, comme ils sont.

Et d’aucun(e)s ici toujours se méfient : nous serions manipulé(e)s.

Silenciation en acte ; forclusion que nous participons à construire à l’exception de quelques un(e)s ; mais ce n’est pas d’eux, d’elles, qu’évidemment je parle.

Je reviens à Timisoara, à ce que j’appellerai avec d’autres le syndrome de Timisoara.

À quoi sert donc Timisoara ?

Un journaliste dit : nous n’avons pas d’images ; et une femme d’ici[4] lui rappelle que lors de la guerre du Golfe non plus ils n’en avaient pas et qu’ils ont pourtant parlé et parlé et fait parler (souvenez-vous des militaires et des psi..s sur les écrans).

Un autre dit : elles ne veulent pas parler ; V.Nahon dans l’article cité (Le Monde du 13-1-93) dit le contraire, que des femmes sont là-bas sur la brèche et que beaucoup de celles qui ont subi ces horreurs inimaginables veulent dire, donner les noms, les lieux, les dates.

Tout cela me rappelle autre chose : ils ne parlaient pas, ils ne voulaient pas parler. Pas parler ? Ou bien la question n’est-elle pas : voulait-on les entendre ? Comme le soulignait Simone Weil – pour d’autres camps – « de n’être pas entendus nous n’avons plus pu parler ».

Il faut donc les entendre, il le faut ; autrement elles ne pourront plus dire, dans quelque temps. Déjà elles ne parlent pas toutes, elles ne disent qu’avec hésitation à qui sait être proche, mais pas trop, à distance juste pour écouter, recevoir, à une sœur, mais pas aux parents ni au village, à un médecin quand elles peuvent, à une autre femme venue d’une autre ville. À qui sait, qui désire, écouter (demander et recevoir).

Il faut les entendre, nous le devons, et aider celles qui le peuvent à les écouter, les enregistrer, les filmer, pour elles, pour nous et nous éviter la honte de cette passivité qui nous accable et accablera nos enfants, quand ils nous questionneront, car nous pouvons savoir. Nous ne pourrons pas dire comme d’autres que nous ne savions pas. Et puis ce travail : entendre, écouter, tenter d’inscrire à sa façon — la sienne propre — quelque parole devant cette chose servira au minimum à lever ce figement fasciné devant l’horreur, devant l’inimaginable ; l’inimaginable qui existe, insiste. « Ce n’est pas possible, ça n’est pas vrai » et des yeux se ferment, ou restent hypnotisés. Pour quelle jouissance ?

Je rêve : moins qu’on fasse venir ici ces femmes et ces enfants — encore que la France se devrait sans aucun doute d’être plus accueillante, Terre d’asile, comme elle sut être (nous sommes le pays européen qui reçoit le moins de personnes de ces lieux). Je rêve que des cinéastes, journalistes, s’allient et aident ceux et celles qui là-bas le font, peuvent le faire, à cet enregistrement pour la mémoire, pour les enfants à venir ; pour les enfants abandonnés, pour les hommes et les femmes humiliées, violées, pour les femmes bosniaques, les femmes musulmanes, les femmes déshonorées, déshumanisées, pour les enfants, délaissés dès leur entrée dans le monde, qui vivront, pour qu’ils soient accueillis.

On sait ce que les enfants, « condamnés à naître » dans des ventres régulièrement auscultés pour cela, sont devenus dans les mouroirs de Ceaucescu, abandonnés d’avoir été ainsi conçus – et pour eux il s’agissait pourtant de père et de mère la plupart du temps. Je veux dire d’un désir sinon d’enfant, du moins d’un pour une (ou l’inverse) un temps partagé.

On ne peut pas obliger l’enfant à naître. Pourtant il en vient dans le meurtre et la mort, humain, pourtant – jouissance, agressivité primordiale, pulsion de mort dans son versant actif, meurtrier, en direct sur la vie — voilà qui concerne des analystes, non ?

C’est de ces enfants que je veux, que je tente de vous parler, de ces enfants et de ce que j’entends de cette répétition, tentation de remplir l’origine d’une autre origine, depuis cette place d’origine envahie ethniquement – l’humain ne se fondant, ni de sang, ni de sol, mais d’un lien civique, de parole, de symbolique ; notre XVIIIème siècle avec son cosmopolitisme l’avait proposé. À rappeler plus que jamais. À soutenir contre la répétition tentant de concrétiser l’origine dans une ethnie, avec sa production recherchée dans l’effacement de l’autre, le meurtre de l’humain dans l’autre, de l’autre en ce qu’il est humain, de l’autre devenu objet, déchet, de l’autre jusque dans son à venir par son enfant, alors déclaré de l’acte qui le fait naître inhumain avant même sa naissance, meurtrier (futur) de sa mère et de sa famille. Pourquoi cette déraison ? Pourquoi laisse-t-on faire ? Pourquoi la soutient-on objectivement ? Et je clame aussi mon impuissance ….

Humains ces enfants pourtant ils le sont ; il nous faut le savoir, le dire, le croire pour l’avenir de l’humain, là-bas, ici. Pour que ces enfants entendent quelque chose de la violence qui les fit naître au monde, plutôt qu’elle n’empoisonne leur vie par ces prédictions horribles qui nous sont rapportées. Leur destin n’est pas déjà tracé ; il n’est pas tout prédit, il nous faut le dire et faire qu’une parole s’entende qui puisse les accueillir, sans silenciation. Une parole, des paroles, pour ces femmes, ces enfants, pour nous.

« Qu’ils n’en sachent jamais rien » dit un journaliste de bon vouloir. Non, ils en savent déjà quelque chose. Je disais l’an dernier ici même au premier colloque du CRISE[5] : le temps de dire, de dire non, existe ; je le reprends ici ; non, des analystes peuvent le dire et soutenir que ces enfants, ils ont entendu et su ce que certains veulent leur taire. Point besoin non plus de leur imposer ce savoir de force, mais qu’une parole puisse un jour leur être dite quand ils la chercheront. L’Histoire ne retisse pas l’histoire, mais permet parfois — nous le repérons dans notre travail — de relier ce qui était dissocié, de retrouver ce qui avait été silencié, de retisser « le blanc de l’histoire », de renouer le fil interrompu.

J’associe sur ces enfants du Lebensborn en proie sans fin à leur passé, en recherche de leurs parents, comme d’autres, abandonnés, comme d’autres peut-être, mais chacun, chacune à sa façon ; l’Histoire ne raccommode pas l’histoire biographique, mais elle peut aider par son discours un ou une à pouvoir transmettre, à renvoyer à tel ou telle une parole. Paroles faisant transmission s’opposant à la silenciation, aux forclusions.

Pour nous, psychanalystes, il les faut aussi ces paroles ; je ne cherche pas là à donner une interprétation, même si sans doute je parle aussi du déni de certains de nos concitoyens — le nom Sarajevo n’y est sans doute pas pour rien et le fait qu’il s’agisse de femmes, musulmanes.

Aucune interprétation n’est là possible pour moi, mais il me semble que cela ne doit pas nous empêcher de travailler, c’est-à-dire de penser avec la parole de ces femmes qui peut nous faire entendre quelque chose ; de là viendra à se faire entendre — sinon se symboliser — quelque chose de cet inimaginable, de cette violence, de l’horreur de ce siècle qui engendre la vie dans le meurtre, dans un désir de meurtre à venir. Les écouter pour qu’à « penser/entendre » quelque chose se ressource, pour nous aussi, pour que la sauvagerie ne soit pas contagieuse.

Et je tente aussi de « penser-travailler » ici/maintenant. Proximité, les voisins ; les mères… Meurtre des mères ? Meurtre des enfants ? Quel désir hante ce siècle et nourrit le collectif et le sujet dans son lien social ? Ou atteint le lien social même ? Qui peut dire celui de demain ? Quel sera-t-il ? Pouvons-nous en être garants pour les enfants à venir ? Que transmettrons-nous ? Comment, ressourcer quelque chose du désir du lien, de la vie humaine, entre nous, entre humains, pour ces femmes, ces enfants, pour nos enfants, pour nous ?

Nous, psychanalystes qui ne sommes pas des politiques ; même si je pense que certaines lâchetés se paient cher et qu’on aurait peut-être dû, comme le disait calmement le président bosniaque, venu à l’Élysée, être plus ferme et l’être plus tôt, ce n’est pas dans mes possibilités d’appeler à la guerre, d’aviver le feu pour que des politiques bougent ou ne bougent pas. J’avoue d’ailleurs à ce titre mon ignorance de ce qu’il faut faire pour arrêter à l’heure actuelle cette horreur (sauf quelques pressions peut-être sur nos gouvernants, d’où les pétitions, les quelques manifestations difficiles ô combien, etc.).

Le sujet, le moi, que je suis n’en peut plus de rester là à attendre que quelque chose se passe, que l’horreur s’arrête un peu ; et l’analyste que je suis voudrait que la parole fasse son œuvre, qu’elle arrête la répétition et ses égarements horribles, cet a-humain qui s’avance de nouveau et fait trace, trop déjà pour demain. Quel demain ?

Et puis n’est-ce pas le fait des analystes d’être un peu « hors temps » (maintenant et demain à la fois ou passé-présent), dans le temps-durée, toujours en même temps passé-actuel, dans la mémoire et l’à venir ? La transmission comme l’on dit.

À rappeler encore, l’humain ne se fonde pas de sol ou de sang, mais de lien de parole, dit lien social, de culture donc d’affiliation. Celle-ci comme la paternité — et partant la filiation — n’est pas seulement biologique, génétique (origine concrétisée dans le sang), mais symbolique (origine tenue par un nom, un acte de parole) et imaginaire (venue d’une fiction constituée pour une collectivité de paroles et d’actes, venue d’un fantasme pour un sujet, non sans lien avec cette fiction[6]). Entre ces lieux, une singularité peut se jouer, se mettre en jeu dans du dit et de l’inédit (du non déjà dit).

La transmission se fait d’actes, de paroles, d’actes de paroles. La parole à laquelle des analystes et d’autres tiennent pour la vie de chaque un, chaque une. La parole, des paroles contre le silence qui autrement tombera sur ces femmes, des paroles contre notre absence (absentification) lâche, bête et monstrueuse (absence ici rien de moins éthique) et sur ces enfants qui ne sont pas encore les monstres qu’on prédit ; parole pour déjouer le meurtre, pour dé-jouir, pour relancer d’autres sens que l’unique prophétie cherchant à sceller un destin, ou à tuer la vie ici/maintenant et demain.

La parole contre la pré-diction de l’Autre non barré pour ressourcer de l’Autre barré, non meurtrier, du lien social en tiers, comme quand les parents défaillent et que reste la loi de la communauté comme accueil de l’enfant.

Des paroles en tiers ; on les aurait aimées européennes avec ce vote pour Maastricht en fond de décor — on nous en a tant rebattu les oreilles ! Des paroles pour des paroles à venir, singulières et des actes autres, inédits…

[1] Cf. Lacan, le séminaire sur l’angoisse.

[2] ‘Le Livre noir de l’Ex-Yougoslavie’, ed. Arlea, 1992.

[3] Effarant la lecture-relecture des textes à distance. Ceci fut écrit en février1993. Bien avant donc la mort d’Eric Schmit.

[4] Aziza Bouchait, le 15-1-93, à la Sorbonne, lors de la journée intitulée « Quelle Langue ? Quel Langage ? » Rencontre entre journalistes et linguistes, organisée par l’A.L.E.S. (Association des linguistes de l’enseignement supérieur) et l’A.S.L. (Association des Sciences du langage).

[5] « Le temps du non », Les pouvoirs de l’abject, la Xénophobie serait-elle une norme psychique ? Université de Nice Sophia-Antipolis, 7-8 mars, Nice, p.38-49.

[6]  L’opposition entre actes (…) sociaux et narcissiques (…) se situe (…) entièrement à l’intérieur du domaine de la psychologie sociale ou psychologie des masses » (Freud).