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Christian Hoffmann / L’inconscient est-il structuré comme l’écriture chinoise ?

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Texte en libre accès  publié sur le site de l’ALI  le 7 décembre 2023

 L’inconscient est-il structuré comme l’écriture chinoise ?[1]

« …qu’il (Lacan) a envie d’aller voir de plus près l’inconscient des Chinois qu’il imagine structuré non pas comme un langage mais comme une écriture »

Calvet Louis-Jean, Roland Barthes [2]

Au moment de conclure, en 1978, Lacan revient encore sur la fin de l’analyse pour la définir comme un savoir sur « la face de réel » dont on est empêtré. La « face » d’une monnaie porte le dessin ou/et l’inscription principale.

On arrive à savoir pourquoi on est empêtré du fait qu’il y a le Symbolique.

« Le Symbolique, c’est le langage ; on apprend à parler et ça laisse des traces. Ça laisse des traces et, de ce fait, ça laisse des conséquences qui ne sont rien d’autre que le sinthome, et l’analyse consiste – il y a quand même un progrès dans l’analyse – l’analyse consiste à se rendre compte de pourquoi on a ces sinthomes, de sorte que l’analyse est liée au savoir »[3].

Nous savons que la « trace » est une marque laissée par le passage d’un être ou d’un objet, comme par exemple l’empreinte sur le sol, qu’on appelle une trace de pas. Il s’agit donc d’un signe qui peut être un mot, une image ou un symbole.

Lorsque le signe est un mot, il est un élément du langage qui associe un signifiant à un signifié. Lorsqu’il est une représentation graphique, une image, il devient une figure d’un ensemble, comme c’est le cas pour l’écriture chinoise.

Mais n’allons pas trop vite, revenons à ce que Lacan nous explique du Réel qui nous encombre. Ce Réel est articulé à une trace laissée par le langage dans l’inconscient, il s’agit par conséquent d’une inscription, d’un écrit, ou d’une figure. Ce qui fait qu’il y aurait de l’écriture dans l’inconscient.

C’est cet aboutissement de Lacan qu’il faut expliquer maintenant.

Dans son texte de 1925 sur le « Bloc-notes magique » [4], Freud constate « que la trace durable de l’écriture est conservée sur le tableau de cire lui-même et qu’elle peut être lue sous un éclairage approprié ». On comprend ainsi que l’inconscient est le réceptacle des traces écrites à l’image du « tableau de cire » sur lequel s’inscrit la trace, tout comme sur la tablette d’argile du scribe égyptien.

Ces traces inconscientes sont durables et elles peuvent faire l’objet d’une lecture.

Freud a comparé l’interprétation des rêves au travail de déchiffrage des hiéroglyphes par Champollion. Cette comparaison nous incite à poser la question de la matérialité des traces inconscientes.

La lecture de L’interprétation des rêves de Freud, et tout particulièrement le chapitre sur « La figuration par symboles en rêve », serait requise ici pour démontrer, que :

« Le rêve utilise les symboles tout préparés dans l’inconscient ; ce sont ceux qui satisfont le mieux aux exigences de la formation du rêve grâce à leur figurabilité »[5].

Nous pouvons nous appuyer sur le travail fait par Moustapha Safouan dans son ouvrage : L’inconscient et son scribe. Safouan arrive à la conclusion que le rêve se sert de « tous les procédés d’écriture, qu’il s’agisse de la pictographie ou de l’idéographie ».[6]

Nous avons eu ensemble de nombreuses discussions sur le bilinguisme des patients et le rapport des langues et des dialectes à l’inconscient, sa réponse était que l’inconscient fait feu de tout bois.

La psychanalyse se développe grandement en Chine, ce qui nous donne l’occasion de reprendre cette question énoncée par Lacan à l’occasion d’un voyage prévu en Chine en 1974 avec Philippe Sollers et les telqueliens.

Commençons par exposer la thèse du Professeur Huo Datong qu’il développe dans son article : l’inconscient est structuré comme l’écriture chinoise[7] .

La généalogie de cette idée nous fait remonter à 1974, au voyage en Chine des intellectuels de la célèbre revue de l’avant-garde française Tel Quel : Philippe Sollers, Julia Kristeva, Roland Barthes, figuraient parmi d’autres dans cette délégation officielle. Lacan devait en faire partie, mais il a fini par y renoncer.

Les telqueliens s’intéressaient à l’idéologie révolutionnaire, à la pensée et à la civilisation chinoises antiques, et surtout à l’écriture.

Dès 1968, Philippe Sollers a écrit un texte qui s’appelle « Écriture et révolution », qu’il a publié dans un livre dirigé par Derrida et Barthes[8]. Ce texte figure avec ceux de Derrida, Foucault, Kristeva, Barthes dans le célèbre livre Théorie d’ensemble. Il écrit :

« Les idéogrammes font partie de la narration, ils jouent comme force graphique de base sur laquelle vient se briser l’écriture phonétique, ils la traduisent dans ses effets terminaux. Les signes gardent quelque chose de la main qui les a tracés. Nous parlons, pensons, écrivons à l’intérieur d’un lexique fini ; le chinois, vous le savez, possède au moins 49 000 caractères qui sont à la fois des morphogrammes, des dactylogrammes, des agrégats logiques, des morpho-phonogrammes, des caractères à déplacements ou emprunts… Une complexité extrême a donc lieu dans ce champ en quelque sorte autonome et en prise directe et indéfinie avec le réel. Les traces chinoises sont là pour marquer en somme le retour du refoulé, un fonctionnement qui frappe à la fois de l’intérieur et de l’extérieur notre système linguistique et commence à le repenser, à le  dépasser »[9].

Cette interprétation de Sollers continue la réflexion sur la Chine de Sartre, Beauvoir, Claudel, Segalen, Michaux et de Malraux[10].

La philosophie de l’écriture de Derrida[11] qui consiste à penser la trace, en rapport avec la voix et la question de la vérité du logos, est remise en question à partir des éléments non- phonétiques qui composent le caractère chinois. Par conséquent, le philosophe reconnaît qu’il s’agit d’une autre logique de la langue que le logocentrisme. On sait que Sollers et Derrida s’opposeront sur la lecture philosophique de l’écriture chinoise.

Lacan prend sa part dans ce débat en énonçant, après sa thèse sur

« L’inconscient est structuré comme un langage », qu’il imaginait l’inconscient des Chinois structuré comme une écriture ».

Le Professeur Huo Datong[12], psychanalyste, apporte au début des années 2000, sa contribution précieuse à ce travail sur l’écriture chinoise[13]. Il publie un article intitulé « L’inconscient est structuré comme l’écriture chinoise ». Nul doute, comme il l’indique, que Lacan pensait à la langue française lorsqu’il a énoncé que « l’inconscient est structuré comme un langage ». Ce qui fait qu’on peut se poser la question de la validité de cette thèse dans la langue chinoise, qui est une langue qui présente une grande différence avec le français, du fait de l’ambiguïté des mots, qui ne peut être levée que par l’écriture. Les Chinois lors d’une conversation écrivent dans la paume de leur main le caractère pour le présenter à leur interlocuteur. Donc, c’est par l’écriture, surtout par les idéophonogrammes dont une partie représente le son et une autre partie la figure, que l’on règle la grande confusion qui résulte de ce qu’une seule syllabe représente plusieurs ou même quelques dizaines de mots.

Huo Datong explique bien que la langue chinoise dépend beaucoup plus de l’écriture que le français, l’anglais, l’allemand, etc. C’est donc du fait que la structure de l’écriture chinoise n’est pas alphabétique, qu’elle peut nous donner un autre éclairage sur l’inconscient. Il va développer cette thèse, qui rejoint d’une certaine façon l’idée de Lacan du rapport de l’inconscient à l’écriture, en lui donnant une extension considérable par son immersion dans la culture chinoise :

« Nous avons déjà montré dans l’article précédent que les mécanismes de la composition des sinogrammes suivent bien les deux grands mécanismes du travail du rêve proposés par Freud : condensation et déplacement. Dans cet article présent qui en est la suite, nous voulons continuer à démontrer que les différentes catégories de l’écriture chinoise représentent les différents niveaux de l’inconscient et celui-ci est donc structuré comme l’écriture chinoise. Dans le texte précédent, nous avons proposé un schéma suivant pour exprimer schématiquement la relation trigone qui se trouve entre le son (image acoustique ou bien signifiant), la figure (image visuelle ou bien signifiant visuel) et le signifié du caractère chinois : Un exemple concret : le pictogramme d’arbre, qui peut être écrit comme ceci : ? Le trait horizontal en haut de ce caractère représente les branches, les deux traits inclinés en bas, les racines et le trait vertical du milieu, le tronc. C’est-à — dire le pictogramme d’arbre est comme un dessin abstrait de l’arbre. La relation entre la figure du caractère et l’objet signifié, arbre, ou plus précisément l’image visuelle de cet objet dans la mémoire, est une relation de la similarité morphologique qui s’oppose à la relation arbitraire entre le son et l’objet ou plus précisément entre le signifiant et le signifié. »

Nous savons que Lacan a bien étudié le chinois de1942 à1945, et au début des années 1970. Il a étudié avec François Cheng. Ce dernier raconte dans un article paru en 2000 et qui s’intitule « Lacan et la pensée chinoise »[14] :

« Mais ce qui fascine Lacan, c’est tout de même ces signes écrits en tant que système. Un système qui est au service de la parole, tout en gardant une distance par rapport à elle. Comme chaque idéogramme forme une unité autonome et invariable, son pouvoir signifiant ne se dilue que peu dans la chaîne. Ainsi, tout en étant capable de transcrire fidèlement la parole, le système peut aussi, par tout un processus d’ellipse volontaire et de combinaison libre, engendrer en son sein un feu ouvert, cela surtout dans le langage poétique où, à l’intérieur d’un signe et entre les signes, le Vide-médian joue à pulvériser l’emprise de la linéarité unidimensionnelle »[15]

Notons que Lacan écrit à Cheng en 1977, en ayant lu son livre sur l’écriture poétique chinoise[16] :

« J’ai fait état de votre livre à mon dernier séminaire, en disant que l’interprétation — soit ce que doit faire l’analyste — doit être poétique »[17]

Au centre du débat sur l’inconscient-langage ou/et l’inconscient — écriture chinoise se trouvent les rapports entre la graphie et la phonie, à savoir que les écritures alphabétiques renvoient directement au son alors que la graphie chinoise n’a pas le même type de lien avec la phonie, comme le montre bien Huo Datong. Le Professeur Huo Datong tire les conséquences métapsychologiques de son étude du rapport de l’inconscient à l’écriture chinoise.

Nous voyons bien que le signifiant (image acoustique) qui surplombe le signifié, dans le paradigme saussurien, et le détermine dans la théorie lacanienne, ce signifiant phonique se trouve augmenté dans l’écriture chinoise par une figure. La « figure » est une représentation. Par conséquent nous avons maintenant un nouage entre le Symbolique et l’Imaginaire qui font nœud avec le Réel, en tant que Lacan définit le réel par un « forçage »[18] par l’écriture.

Ce qu’on comprend, comme le dit Freud dans son texte sur le Bloc — notes magique, « si l’on imagine qu’une main détache périodiquement du tableau de cire (du bloc-notes) la feuille recouvrante pendant qu’un autre écrit sur la surface du bloc-notes magiques, on aura là une figuration sensible de la manière dont je voulais me représenter la fonction de notre appareil perceptif psychique ».

Après tout ce développement on aurait envie d’examiner un exemple de formation de cet inconscient qui fait feu de tout bois, comme le disait Safouan, en se servant tout autant de la lettre que de la figure pour dire ce que l’oracle ne peut que signifier.

On trouve les exemples les plus éloquents sous la plume de Freud et de Lacan, je pense par exemple au rêve d’Irma qui voit dans son rêve l’écriture d’une formule chimique, ou le petit Hans avec son dessin de la girafe et ses élucubrations fantasmatiques, qui montrent bien que la figure est une écriture de l’inconscient.

Je vais conclure par cette formidable ouverture de Lacan à la fin de son enseignement, après avoir rappelé qu’un rêve ça se lit, il introduit dans la cure l’advenir d’un sujet-supposé — savoir-lire-autrement[19].


[1] Transcription d’une conférence dans les Universités de Pékin et de Shanghai, 2023

[2] Calvet L.-J., Roland Barthes, Flammarion, 2014, p. 241

[3] Lacan J., Le moment de conclure, leçon du 10 janvier 1978, Ed. ALI, p. 34

[4] Freud S., Notes sur le « Bloc-notes magique, G. W. XIV, Fischer Taschenburg Verlag, 1999

[5] Freud S., L’interprétation des rêves, Puf, 1976, p. 300

[6] Safouan M., L’inconscient et son scribe, Seuil, 1982, p. 38

[7] Datong H., “L’inconscient est structuré comme l’écriture chinoise”, http://www.lacanchine.com, cf. l’article de Olivier Douville, Lacan, l’écriture chinoise, le vide et le mythe, https://shs.hal.science/halshs- 00113317

[8] Derrida J., Barthes R., Théorie d’ensemble, Seuil,

[9] Sollers Ph., cit., p.79

[10] Je me réfère à l’article de Jinshan Che, “Le double malentendu: à partir de l’image de la Chine chez les théoriciens de Tel Quel”, L’Autre de l’œuvre, PUV, Yoshikazu Nakaji (dir.), 2007

[11] Derrida J., De la grammatologie, Ed. de Minuit, p. 137

[12] Datong H., cit.

[13] Je me réfère à Louis-Jean Calvet, Lacan et l’écriture chinoise: “Un inconscient structuré comme une écriture ?” Nouvelles perspectives en sciences sociales, 9 (1).

[14] Cheng F., “Lacan et la pensée chinoise”, in Lacan, l’écrit, l’image, Flammarion, 2000

[15] , p. 150-151

[16] Cheng F., L’écriture poétique chinoise, Seuil, 1977

[17] , p. 151

[18] Lacan J., Le moment de conclure, op. cit., p. 35

[19] , p. 36