Contributions

Jean-Louis Rinaldini / LA PSYCHANALYSE DÉBORDÉE ?

202views

Image Bruno Catalano. Texte publié dans les actes du colloque Les pouvoirs de l’abject. La xénophobie serait-elle une norme psychique ? Mars 1992. Colloque organisé à Nice par Recherche et Etudes Freudiennes en partenariat avec l’Université de Nice.

Pourrait-on réfléchir à une constatation ? L’inefficacité des propos antiracistes incantatoires et moralisateurs que l’on pense les seuls remparts contre la montée des idées xénophobes.

On le sait, ce genre de discours fige chaque camp sur ses propres positions. Avec le risque de ne plus se discerner, de ne plus discerner qui sont les assiégés et les assiégeants d’une citadelle dont tour à tour chacun se trouve prisonnier sans le savoir : celle du silence réel des mots au-delà du bruit apparent qu’ils provoquent. Jouissante glissade sur le plan du langage vers ce jeu dit de « la guerre à somme nulle » opposant les bons et les mauvais, les purs et les « salauds » où les procédures des uns deviennent celles des autres et sont supposées s’annuler dans leurs effets. Il ne s’agit absolument pas de soutenir, comme certains risqueraient de le penser, que sur le plan des valeurs le discours xénophobe des uns équivaut celui des autres, quoiqu’on dise bonnet blanc n’équivaut pas à blanc bonnet. Il s’agit plutôt de travailler, sans méconnaître l’incidence des facteurs socio-économiques, ce qui est cause dans ce rapport au langage, pour opposer un autre discours à la montée des idées racistes et à leur mise en acte multiforme. Car on connaît le peu de poids des mots qui accompagne le passage à l’acte raciste et qui nécessite un autre lestage dans le corps qui en prend le relais. On connaît les effets de ces langues de bois, extraordinaires pétrifications du langage où l’on s’identifie à son propre dire, où les mots sont refaits par avance, derrière lesquels on trouve refuge pour tirer sur ces gêneurs qui sont autres, mais qui ont l’air tellement semblables, qui viennent à nous, qui n’en finissent pas de ne pas nous revenir.

Métaphores de guerre, oui. Parce que celle-ci est souvent le mode sur lequel se solde l’impasse du partage de la parole, et où se manifestent les surdités aux effets qu’elle laisse espérer. D’une langue devenue son propre fétiche, animée du désir d’avoir le « dernier mot », autre façon de croire tenir le bon bout, un bout de langage bien à soi. Indiscutable vous dira-t-on. Pour solde de tout compte, pour son propre compte, mieux vaut alors régler ceux des autres. Et la métaphore peut se laisser filer facilement, tellement la logorrhée raciste qui irradie de sous-entendus, appelle à une guerre de tranchée dont les visées consistent à retrancher le corps du réel, quand ce ne sont tous les corps, comme lors de la mise en acte du rituel hallucinatoire nazi, unique dans l’histoire et dont on sent, ici ou là aujourd’hui, comme des rappels en écho, rituel où tous les corps furent sommés de répondre d’un nom, le nom JUIF, chargé de tous les maux.

Et s’il s’agissait aussi d’un espoir ? Celui de com-prendre. C’est-à-dire partager. Tenter de partager et d’ouvrir ce qui est en jeu (je) dans le montage « raciste » et ses différentes expressions, individuelles, groupales, nationales… C’est dire la volonté espérée de dépasser le simple commerce interdisciplinaire entre psychanalystes, philosophes, historiens, sociologues, politologues dont on lira les contributions. Plus facile à dire qu’à faire ! Tant il est commode d’opposer, donc de choisir, en semblant ne pas le faire, l’objet contre le sujet, ou le biographique contre l’historique.

Durant ce colloque ça a parlé ! Normal direz-vous, un colloque c’est fait pour ça. L’espace d’un instant ou l’instant d’un espace. Tout d’abord l’incontournable question de l’autre, à décliner dans toutes ses variantes typographiques, de cet Autre qui nous étrange. De ces autres, immigrés « chez nous », exilés de leur langue, qui nous montrent nos fissures plus qu’ils les créent. Insupportable pour le xénophobe de se trouver ainsi dévoilé, aux prises avec les frontières de lui-même devenues si peu sûres. Histoire ancienne certes, à commencer par celle de notre petite famille. La question tourne aussi autour du trait dont on affuble l’autre pour mieux le marquer c’est-à-dire pour mieux le couper, séparer le bon du mauvais. Au moment où j’écris, le commentateur des jeux olympiques de Barcelone annonce « naturellement » à propos d’une sportive qui vient de remporter une médaille d’or « même les Coréennes sont capables de pleurer » ! Comme pour faire signe de la différence absolue qu’on entend instaurer, maintenir, coûte que coûte, c’est à dire tenir bien en main, pour se rassurer.

Car à n’en pas douter il existe des intégristes de la différence, tenants de la complétude narcissique maximum, ceux pour qui le doute n’est pas de mise. La question du manque ils l’ont résolue une fois pour toutes en ne la posant pas. Ils le comblent. Le comble, c’est que finalement tous ces discours sur la différence finissent par se ressembler comme pour mieux rassembler. La différence et son fameux droit dont on l’affuble finissent par laisser indifférents. Il ne reste plus qu’à faire comme les autres, comme tout le monde. Dans ce grand mouvement mimétique, il est facile d’accuser l’autre de trop de ressemblance. La secousse raciste est alors toute proche et la position paranoïaque se profile à l’horizon puisque le sujet se voit persécuté par lui-même dans cette identification massive. Sois comme moi. Mais pas trop. Diffère ta ressemblance. Autrement dit, dans ces injonctions à l’autre, à l’autre-moi-même, il y a cette volonté de rendre l’autre prévisible, et cette parole à lui adressée : « je te veux parfait ». C’est à dire mort. Voilà de quoi inciter à revisiter la question de l’identité. Des identités. Et ce qu’on appelle abusivement l’actualité parce qu’on ne sait plus très bien ce qu’elle a d’actuel tant elle ne cesse de se répéter en variant ses formes, nous engage à ce travail.

Si c’est une affaire de Langue c’est aussi une affaire d’Amour. Donc d’Origine. Parce que la question de ce grand voyage qu’est l’origine est partout. Tout se passe comme si certains restaient rivés à leur origine ou à ce qu’ils prennent comme telle. Le dialogue qu’ils entretiennent avec elle tourne au soliloque. Il est celui adressé à une origine-une, à un seul territoire symbolique, à une seule Langue au sens de notre « langue-mère » qui nous origine et que pourtant nous devons apprendre à quitter quand elle nous est transmise alors que personne ne la détient. Celle qu’il faut quitter dans le mouvement de dessaisissement de nos sources, afin de mieux savoir les retrouver et les aimer enfin comme telles. Cette façon d’être fixé dans l’origine est une manière de réagir à la peur d’être en manque d’être. Il leur faut bien alors à tous ceux qui se disent déracinés — comme s’il existait des races innées — s’arrimer à quelque chose pour faire semblant d’être identiques à eux-mêmes, tout comme le phobique prend appui sur l’objet de sa peur dans un même mouvement où peur et haine se mêlent : je te hais de ne pas pouvoir t’aimer. Manque d’amour, peur de l’amour porté et fixé en soi, horreur de l’origine alors que l’Amour n’a de cesse de nous mettre hors de nous, de se mettre entre nous, pour justement mettre à l’épreuve l’origine. La langue ne se transmet que par l’amour qu’on lui porte et dans son dessaisissement. Alors, si ces autres qui nous peuplent, ces autres « races » peuvent être accusés de souiller les origines, celles sur lesquelles nous restons crispés, de faire main basse sur elles, c’est tant mieux pour le raciste. Puisque le fantasme d’une possible origine pure, inviolée, et unique se trouvera validé du même coup. L’histoire dans ses soubresauts les plus violents et les plus récents (le drame actuel des Balkans par exemple) continue de nous montrer les impasses compulsives du passage à l’acte d’un tel fantasme.

Alors que faire avec (et non pas contre) le racisme ? En parler est-ce suffisant ? Surtout quand en parler peut nourrir la croyance de l’existence d’un discours enfin Tout-Puissant à opposer à l’autre, ou servir à se donner une bonne dose de conscience vis à vis de ce qui nous anime au plus profond de nous-mêmes, que nous refoulons, quand il ne s’agit pas tout simplement de refouler les autres, ces boucs émissaires, signifiants incarnés de notre refoulé qui craque, qu’ils font craquer. C’est bien connu, le raciste c’est l’autre…

On pourrait rêver de psychanalyser tous les hommes de la planète. La démarche psychothérapeutique est certes à-même de relier chacun à sa propre histoire, d’apprendre à savoir lire les liens entretenus avec nos objets de transfert ou ce qui nous arrive de nous ou d’ailleurs. À faire émerger une nouvelle langue, celle qu’on apprend à parler dans cette relation où le tiers inconscient et la mémoire, celle qui, parce qu’elle nous trahit, relance le désir si on ne craint pas cette trahison, peuvent parler autrement que sous forme de symptôme, et frayer un passage vers le dehors quand le dedans est saturé, lorsque le fameux « seuil de tolérance » est atteint. L’information de nos jours ne manque pas. Mais être informés ne suffit pas, car la mémoire sollicitée est celle de l’intellect qui peut-être un agent puissant au service des mécanismes de défense et non celle du corps et du cœur. La valeur du savoir tient dans le partage de la parole, l’existence d’un autre à qui le dire, seule condition pour ne pas le figer, ne pas en faire un fétiche ou une simple information. Et d’ailleurs, ce que l’on sait, ce que l’on sait d’ailleurs, on le sait toujours par cœur.