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Daniel Cassini / The times they are a changin’

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Texte publié dans les actes n°22 des actes du séminaire de l’AEFL.

« La poésie est le réel absolu »
Novalis

« Il voulait voir la vérité, l’heure du désir et de la satisfaction essentiels »
Rimbaud

« Je ne vais pas bien, mais il faut que j’y aille ». Tel est le titre d’un roman posthume, plein de fantaisie, de Maurice Roche, publié en 1977, Grand Prix de L’humour Noir et prix Paul-Vailland Couturier.

Mort il y a presque 20 ans, Maurice Roche était écrivain, compositeur, journaliste, il a collaboré notamment et régulièrement à la désormais légendaire revue Tel quel.

Ce titre « umoreu », comme écrivait Jacques Vaché, pourrait s’appliquer quasiment Tel Quel justement à la psychanalyse. En ce début de 21e siècle, la psychanalyse ne va pas bien, mais il faut qu’elle y aille — en dépit des attaques dont elle est l’objet dans les médias et les livres à scandale, boutée de surcroit hors des institutions de soins comme persona non grata.

Mais vous le savez sans doute : « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. »

Les dernières avancées de Lacan sur l’interprétation et la fin de cure peuvent nous mettre sur la voie d’une analyse qui, entre la transparence illusoire tant à la mode – tout dire, tout exposer, tout montrer, le comble dénié de l’opacité – et la fermeture de l’inconscient, aille, selon les termes mêmes de Lacan, au-delà de l’Œdipe, plus loin que l’inconscient ; l’analyste, riche de son seul désir et « armé d’une ardente patience », se faisant jusqu’au réel de la lettre amployeur — avec un a et un e — de signifiant. Maurice Roche était ainsi passé maître dans l’art de jongler, jouer avec les mots et les lettres dans ses écrits, faisant ainsi mentir l’aphorisme de Karl Kraus selon lequel « Chaque lettre de l’alphabet peut devenir une fatalité ». Confer l’Homme aux Loups et, dans son destin, la pesanteur sexuée des lettres V et W.

« Un être capable d’un autre destin que le sien est un être fécond », soutient une phrase de « Totalité et infini ».

Dans le Séminaire XXIV, Lacan fait référence – révérence à la poésie chinoise particulièrement – et comment la poésie, « le dire le moins bête », peut orienter les analystes, « le truc analytique ne sera pas mathématique », avait-il écrit auparavant, à l’étonnement de la basse-cour de ses élèves nourris aux mathèmes et qui avaient fait leur cette exclamation de Molloy de Beckett : « Extraordinaire comme les mathématiques vous aident. »

« La poésie qui est effet de sens, mais aussi bien effet de trou. Il n’y a que la poésie, vous ai-je dit, qui permette l’interprétation et c’est en cela que je n’arrive plus dans ma technique à ce qu’elle tienne, je ne suis pas pouâte, je ne suis pas pouâte assez. »

Pouâte alors l’analyste, aujourd’hui, qui se doit, s’il suit l’indication lacanienne, de tenir compte du sonore, du savoir de la lalangue, qui doit, dixit Lacan, « se tenir à la corde du réel » et se soutenir de la matérialité sonore du dire de l’analysant, la « lalangue articulant des choses qui vont beaucoup plus loin que ce que l’être parlant supporte de savoir énoncé. »

L’interprétation, jeu sur l’équivoque signifiante et effet de sens (équivoque homophonique, grammaticale, logique), se veut donc d’accueillir le sonore, le sonore se devant de consonner avec ce qu’il en est de l’inconscient, la vérité se spécifiant d’être poétique – ne pas comprendre, mais entendre.

« Faire en sorte que les mots servent de musique, et que leur sonorité transmette un sens complètement différent de celui qui leur est spécifiquement reconnu aujourd’hui à chacun. Maintenant, il n’y a pas de doute que pour autant qu’il s’agit de lire les mots selon leur valeur sonore, nous ne sommes que de simples hommes des cavernes ayant seulement les idées les plus élémentaires quant à ce qui pourrait constituer le rythme, la tonalité d’une voix et l’expression », écrit en 1922 James Joyce dans une « lettre de protestation » exprimant le « point de vue d’un lecteur moyen » et que Joyce, avec humour et malice, s’est adressée à lui – même à propos de Finnegans wake commencé en 1922 à Nice, à Rauba Capeu, à l’hôtel Suisse situé juste en dessous de la colline du Château et achevé en 1939 à Paris.

Entendre Gherasim Luca, auteur du « Premier Manifeste non Œdipien », lire ses poèmes dans lesquels le sens glisse sous le son, le son sous le sens, et où les sons produisent des idées…

Méditer sur ce qu’écrit Yves Bonnefoy dans « L’écharpe rouge » et dont je ne livre que quelques lignes :

« Le son, si on le perçoit ainsi, en amont de toutes les significations, c’est la bêche qui retourne le sol durci du langage, le levier qui peut renverser des mondes. »

« La poésie, écrit de son côté Isidore Ducasse en 1870, doit avoir pour but la vérité pratique ». C’est-à-dire la plus grande liberté possible

La varité pratique pour la psychanalyse, où la vérité variable n’est pas identifiée à la certitude.

Poésie, « le langage de l’impossible », affirme Georges Bataille, poésie comme inscription de l’impossible réel au cœur même de la parole, à sa limite angoissante, anjoissante « Joie énorme comme les couilles d’Hercule », indique en 1925 un Papillon surréaliste.

Le devoir de l’analyste, son éthique, son art surprenant coupant — nouant est celui d’interpréter, mais aussi de pousser l’analysant, en cela lui-même interprétant, à s’interpréter, c’est-à-dire à en venir à repérer comment sont noués pour lui le registre du Réel, de l’Imaginaire et du Symbolique, susceptibles de se dénouer ou de se faire nœud de trèfle.

« Celui qui fait le vrai travail, c’est celui qui parle, le sujet analysant », précise Lacan. Appelons-le alors, après Rimbaud, un « mhorrible travailleur » affronté à la motérialité de l’inconscient.

Cette interprétation, toujours selon Lacan, doit « passer par les tripes » et couper l’herbe du sens sous le pied du vouloir dire de l’analysant pour que le symptôme pâtisse de l’interprétation sans que soit pour autant oubliée la part d’incurable qui demeure toujours attachée au symptôme qu’il s’agit moins de déchiffrer que de réduire…

Inouï du poème qui se spécifie de laisser un sens blanc pour aborder ce que Jean-Claude Milner dans « L’amour de la langue » appelle « un point de poésie », inouï de l’interprétation cueillie dans la bouche même de l’analysant et qui dans le meilleur des cas produit un forçage du bouchon au réel qu’est le sens.

Ainsi, la poésie oblitérée, circoncise, trouée, de Paul Celan :

« L’écrit se creuse, le dit vert-océan, brûle dans les baies.

Qui dans ce carré d’ombre suffoque, qui, sous lui, en lueur émerge, émerge ? »

Le sens joui est déchiffré par l’équivoque de l’interprétation analytique qui joue contre le jouir en lien avec la lalangue, celle-ci se révélant être la somme des équivoques possibles. Amployeur d’équivoques – toujours a et e – que l’analyste dont l’interprétation pour émouvoir l’inconscient a un effet de nouage qui raboute le symptôme avec le réel, ce reste inassimilable.

Jean-Pierre Verheggen est un truculent écrivain et poète belge, on lui doit notamment ces livres savoureux que sont « Le degré Zorro de l’écriture », « Divan le terrible », et son dernier paru en 2015 « Ça n’langage que moi »

Tout en donnant l’impression de déconner à plein tube dans ses ouvrages, Verheggen est un auteur d’une inventivité constante, je l’ai convoqué ici amicalement en ce qu’il utilise — ô surprise — dans un ouvrage appelé « Ridiculum vitae », le terme étonnant d’insonscient, la lettre s remplaçant le c d’inconscient.

Verheggen : « Nous aurions un insonscient comme on dit un inconscient. Un équivalent de l’inconscient par le son ! Un son qu’on pressent qu’on a dedans, mais qu’on ne capte que lorsqu’on laisse vraiment être l’être de notre gnê-gnêtre nous parler gnan-gnan tout en nous voussoyant. »

Dans un registre parallèle voilà le sort hilarant que fait subir Verheggen à ce qu’il appelle « son latin de cousine », à savoir les très sérieuse locutions latines que l’on retrouve ou retrouvait dans les pages roses insérées au milieu des dictionnaires Larousse ou autres, entre la partie vocabulaire et la partie historique, et qu’enfant je consultais avec crainte et respect tant me semblait déposé là un savoir aussi rare que mystérieux et inaccessible.

Ecoutez plutôt :

Suis generis
Son gendre sent le suint

Fac simile
Emile est en Fac

Quo vadis
Quoi ma valise

Ab ovo
J’en bave de ton omelette

Fluctuat nec mergitur

Avant c’était les nems,
aujourd’hui ce sont les merguez dont le prix fluctue

Ultima cave
T’es vraiment le dernier des caves

Errare humanum est
Il est rare qu’il ne fasse pas humide en Belgique

Hic et nun
Mon oncle est éthylique

Sic transit Gloria Mundi
Gloria lasso chantait partout, en transes, dans le monde

Ars longa, vita brevis
La garce l’a longue, mais mon vit est Belge

Vade in pace
Va à la pêche

Ex abrupto
Son ex est retournée dans les Abruzzes

Deo gratias
Dieu aussi se gratte

O tempora, o mores
Il y a eu des histoires de mœurs, chez Temporel

Jus privatum
Plus d’courant !

Aere perennuis
Aère le plus souvent possible ton périnée.

Nunc est bibendum
Mon oncle travaille chez Michelin

Honoris causa

C’est la faute à la nourrice
Thalassa ! Thalassa !

T’en a laissé deux !
T’en a laissé deux dans ton assiette. Reviens !

Et pour finir :

Unbewust
Une-bévue

Non, pardon, ça c’est de Jacques Lacan. Avec ce néologisme d’outre mesure il lance là quelque chose qui va plus loin que l’inconscient freudien.

Mais avant cela justement :

« L’analyse avec fin et sans fin » questionne précisément le terme d’une analyse, qui a, indique Freud, plusieurs sens possibles, le parcours de fin allant de la misère hystérique au malheur banal.

L’analyse est terminée quand l’analyste et le patient ne se rencontrent plus pour l’heure de travail analytique. Ici, rappel à la Fernand Raynaud et tiré par ce grand humoriste du très sérieux « Manuel d’instruction militaire ». Combien de temps met le fût d’une analyse, d’un canon pardon ! pour refroidir. Il met un certain temps. Un certain temps. Qui dit mieux.

Pour qu’il y ait selon Freud une fin véritable de l’analyse et pas son interruption il convient que soient advenus des effets thérapeutiques « tels que le patient ne souffre plus de ses symptômes, et ait surmonté ses angoisses comme ses inhibitions. »

L’analyste doit également avoir pris la mesure de la part de refoulé inconscient, d’incompréhensible élucidé et de résistance intérieure vaincue.

Freud se demande si une analyse menée à son terme rend possible de « liquider durablement et définitivement un conflit pulsionnel » c’est-à-dire de « dompter la revendication pulsionnelle ».

Pour Freud, également, l’analyse ne vaccine pas les analysants contre toute manifestation symptomatique ultérieure. Des manifestations « résiduelles » demeurent, des « restes symptomatiques », des « affects imprévisibles ». Ainsi le « trait de pingrerie » chez le mécène, ou l’acte hostile chez celui qui déborde habituellement de bonté.

Pour ce qui est de la liquidation définitive de la revendication pulsionnelle incluse dans le symptôme Freud déclare : « c’est en général impossible et ce ne serait pas non plus du tout souhaitable. »

Freud conclut en nous demandant de nous incliner devant l’hégémonie des forces contre lesquelles nous voyons nos efforts se briser, et la fin posée par Freud demeure une impasse en ce que le roc de la castration est indépassable.

Quant à Ferenczi, dont Lacan considérait qu’il était l’auteur de la première génération le plus pertinent à questionner ce qui est requis de la personne du psychanalyste et notamment pour la fin du traitement, il écrivait dans « Le problème de la fin de l’analyse » que celle-ci se devait de « mourir d’épuisement », une façon de dire pour Ferenczi que l’analyse devait s’achever en atteignant en quelque sorte un terme supposé naturel qu’il reprochait d’ailleurs à Freud de ne pas avoir atteint avec lui, avec les conséquences que l’on sait…

The times they are a-changin’

Tout au long des Séminaires et de l’enseignement de Lacan plusieurs critères de fin d’analyse sont apparus qui se sont succédés, complétés, noués, jusqu’au dernier que nous allons plus précisément interroger.

  • L’assomption de l’être pour la mort
  • la subjectivation de la castration
  • la destitution subjective que l’on peut, il me semble, qualifier d’expérience du Néant. « Oh ! que le néant est beaucoup ! » s’exclame Baltazar Gracian. Heidegger parle de « la richesse abyssale du néant. »
  • Le franchissement du plan des identifications aliénantes
  • le deuil à accomplir de l’objet a — chute de la cause du désir
  • la traversée du fantasme qui pour chacun fait tenir le monde — son monde.

Au fur et à démesure de ses réflexions, amorcées lors de son retour à Freud et poursuivies sans égard pour ce qui de la théorie analytique semblait établi de toute éternité, Lacan repense le fondement de la psychanalyse. Il la détache progressivement de la référence au père, référence centrale dans l’inconscient Freudien, élucubration de savoir sur la lalangue — pour l’inscrire dans sa dimension réelle, sans loi, celle de la jouissance au-delà des semblants — mixte d’imaginaire et de symbolique — qui traverse le parlêtre.

Lacan en arrive ainsi à poser une nouvelle clinique, au-delà du phallus et de l’Œdipe, basée non plus sur le nom du père, mais sur la jouissance et ses nouages singuliers, d’autres opérateurs que le nom du père pouvant instaurer des modèles efficaces de suppléance et par là même stabiliser la relation entre sens, jouissance et corps.

Là où l’analyse peut s’avérer interminable sur le versant du sens dès lors que n’aura pas été mis fin aux amours avec la vérité menteuse, elle peut trouver sa fin sur le versant de l’Inconscient réel.

Ainsi le sinthome et son écriture prend la place du symptôme freudien sans pour autant renvoyer ce dernier aux oubliettes, mais l’amplifie, le met en résonance en ce qu’il est un combiné de symptôme et de fantasme.

L’afin d’une analyse pour Lacan – l’afin, «l’» apostrophe «afin» – étant en dernier ressort le savoir y faire avec ce symptôme, savoir se débrouiller avec son partenaire sexuel par exemple – savoir y faire avec son blues chante le vieux musicien du Delta Son House en théoricien inspiré par les relations dysharmoniques entre homme et femme et leur dissentiment……

«Savoir y faire avec le symptôme, c’est la fin de l’analyse, c’est court», dit Lacan, «mais jouable, pour autant que l’on sache être dupe de l’Inconscient et fasse advenir des bouts de réel.»

«Il n’y a pas d’accès continu au réel, confiait Lacan, à Catherine Millot, on y accède plutôt par éclair, et chaque éclair a des chances d’être suivi par une retombée. L’idée d’avoir un rapport continu avec le réel est dans un sens un mode parmi d’autres d’une retombée dans le fantasme.»

«Tu t’alourdis toi-même avec une fausse imagination et ne peux voir ce que tu verrais si tu la secouais», met en garde Dante, Béatrice dans la Divine Comédie.

«Le mot éclair revenait dans sa bouche pour caractériser le plus sérieux d’une analyse, ce qu’elle peut atteindre, poursuit Catherine Millot dans un entretien «S’établir dans un libre rien» paru dans la revue «Ligne de risque.»

«Les paroles essentielles sont des actions qui se produisent en ces instants décisifs où l’éclair d’une illumination splendide traverse la totalité d’un monde», énonce Martin Heidegger dans son Séminaire sur Schelling en 1936.

26 novembre 1654. Entre 22 h 30 et minuit trente, «Nuit de feu», Pascal a la «réelvélation» qui va le conduire à coudre le parchemin actant cette «réelvélation» et dont il ne se sépare jamais dans la doublure du vêtement qu’il porte sur lui.

Plus près de nous, dans le roman «La belle amour humaine» l’écrivain haïtien Lyonel Trouillot évoque : «celui auquel personne n’a songé à dire que la parole sert parfois à trouver les mots, à les sortir de leur cachette afin qu’ils nous aident à nous révéler à nous même».

Dans la nouvelle science, chaque chose vient à son tour, telle est son excellence ; aussi, considérant le long work in progress lacanien qui n’affecte pas la forme d’une ligne droite ascendante, mais d’une spirale, on passe du symptôme qui a un sens fuyant, mais à rechercher, au sinthome qui est jouissance et réel hors sens, «note propre à la dimension humaine», chaque sujet devant trouver bricoler sa solution au-delà du fantasme.

À l’entrée, en amont, l’analysant croit à son symptôme comme à ce qui ne va pas, comment pourrait-il en être autrement, celui-ci dit quelque chose, il a un sens, ignoré certes, mais il a un sens. En bout de course, en aval du fleuve intranquille de l’analyse qui s’est faite la dupe du père, il ne dit plus rien ou presque, il est délivré de sa religiosité pour aller vers l’athéisme du réel, vers une éthique du réel…

L’analysant cesse d’y croire, mais il sait faire avec, il s’identifie avec lui, le symptôme pouvant même se rebrousser, précise Lacan, en effet de création.

«Beau comme le tremblement des mains dans l’alcoolisme», avance ainsi crânement celui qu’Artaud appelait l’impensable Comte de Lautréamont dans la série fameuse des «beau comme» issue des Chants de Maldoror et que l’on pourrait renommer ici «escabeau comme.»

Cette issue par le sinthome qui noue signifiant, jouissance et réel est la réponse singulière que chaque parlêtre peut inventer face à l’inexistence du rapport sexuel — Ya d’ l’un : impossible d’écrire ce qui serait le deux du sexe.

Le sinthome, vous le savez ici, a été abordé grâce à ce désabonné à l’Inconscient qu’était James Joyce l’hérétique dans le cadre de la pratique post-joycienne de l’analyse. Joyce ayant réussi à faire de son symptôme l’escabeau de son art unique d’écrire élevé à la dignité de la Chose, l’enveloppe formelle du symptôme se faisant marchepied de sublimation.

Écriture pour Joyce, «son» pour Giacinto Scelsi, peinture pour Frida Khalo, sculpture pour le Facteur cheval et son Palais Idéal, machines célibataires et autres étonnantes créations pour Serge Dorigny l’ami de France Delville et d’Alexandre De La Salle, le «chat» pour Max, tel qu’évoqué par Jeanne Granon-Lafont dans son ouvrage sur la topologie lacanienne, etc, etc.

Il convient de préciser que l’analyse à la différence des psychothérapies de tous poils prend la mesure d’une part d’incurable qui ne cesse pas de s’écrire et maintient la singularité de la faille subjective de chaque sujet recouverte autant par la pelote des identifications que par les variétés de l’objet a ; un symptôme plus vivable se substitue à un autre jusque-là invivable et ayant justifié une demande d’analyse.

Là où le symptôme en tant que formation de l’Inconscient aux côtés des lapsus, rêves et autres actes manqués, est structuré comme un langage, métaphore, effet de sens, le sinthome lacanien, quatrième rond du nœud Bo est selon ses termes mêmes, «événement de corps».

Dans sa rencontre avec la langue il fait tenir le parlêtre et comporte une part irréductible de jouissance.

Ici prêtons l’oreille à ce que Franck André Jamme, auteur à l’œuvre rare-riche écrit dans «La récitation de l’oubli» :

«N’oublie pas je t’en prie, c’est ton corps la pensée durable – et la pensée, la passagère»…

Le parlêtre, terme qui vient in fine se superposer à l’Inconscient pour Lacan, joue sa fin de partie, comme dirait Beckett, avec la lalangue de sa jouissance particulière.

À la différence du texte «Fonction et champ de la parole et du langage» dans lequel les S1 et S2 faisaient chaîne et structuraient le discours de l’inconscient transférentiel, l’inconscient parlêtre se définit comme essaim de S1 sans connexion.

Au terme de la cure, si d’aventure celle-ci advient et étant entendu qu’il n’y a pas de fin «toute», le sinthome sera l’invention du sujet, effectué lors du compagnonnage avec l’analyste grâce auquel il aura «déliré» de la bonne façon lors de son abonnement à l’Inconscient, son «ardisanat» en somme.

L’analysant en retirera une satisfaction dépourvue de souffrance dans laquelle selon la formule employée dans le Séminaire sur Joyce,

«la jouissance opaque du symptôme qui exclut le sens aura été dévalorisée», on pourrait ajouter préciser affaiblie par l’équivoque.

Plus que d’une démonstration de savoir obtenue de haute lutte analytique et qui ne serait qu’élucubration, Lacan insiste sur l’expérience de satisfaction, «la seule permise par la promesse analytique» qui soutient un mode d’être, un art de vivre et d’exister – on passe, c’est important, de «l’ontologie à l’ontique» et fait advenir un style un destin caractérisé par une augmentation de la puissance d’exister dont seul le sujet au travers de son éprouvé peut mesurer le bénéfice inédit.

Au cas par cas, la fin, au Cassini par Cassini, au De Franceschi par De Franceschi. Ainsi s’inscrit la singularité de chaque analysant – en physique quantique on appelle «singularité» la région centrale des trous noirs son plus intime, au-delà du père, au-delà de l’Autre et contre les diagnostics et autres évaluations de calibrage social qui courbent le sujet sous la primauté d’un universel que condense – récuse en une simple phrase Christian Bobin : «Les hommes, c’est comme tout le monde ; les femmes, c’est comme personne.»

Tous assortis – assujettis en quelque sorte vise l’universalisme capitaliste qui veut notre même bien, celui de consommateurs dociles — ravis, réduits au rôle passif-poussif de porteurs de marchandises — comme il y eut, en un temps autrement plus noble, des «porteurs de valises».

Séminaire VIII : «On retire au sujet son désir et, en échange, on l’envoie sur le marché où il passe dans l’encan général».

Objets du désir à portée de main, est-il écrit, à la rubrique «shopping» de la classieuse revue Stylist. «L’homme de désir reçoit l’eau de la vie gratuitement» dit pourtant le texte de l’Apocalypse.

Et contre ces fichus analystes qui nous bassinent avec leur «il n’y a pas de rapport sexuel», le discours capitaliste prouve, pornographie à gogo oblige, qu’il y a, ô combien, du «ça rapporte sexuel», (corps interchangeables à volonté, mutiques, sur fond de misère psychique et d’énorme laideur) qui contourne le vif insupportable de la vie érotique à travers la vénération du phallus exhibé alors que le lexique et la grammaire de la lalangue de chaque analysant sont chaque fois inouïs et pour tout dire l’enjeu d’une cure, dans une conception lacanienne s’entend, la nôtre à l’AEFL.

Aussi, contre le règne sans partage de la communication et du culte de l’image qui s’empare du regard les pouvoirs de domestication du nouvel analphabétisme quelle tâche plus sérieuse y a t – il que de ménager une brèche – un ajour, écrirait André Du Bouchet – une ouverture possible à l’impossible, à la méprise contre la prise et, faille que faille, s’amployer sur la ligne de risque à faire vivre une analyse en mouvement, en capacité, au un par un et tant mal que pis, d’aller… encore, de dire… encore… de faire arriver la parole à la parole…

Le dire, plus mèche encore, d’Isidore Ducasse, inventeur de la technique du détournement que les situationnistes surent mettre au service de leur critique sans égard du spectaculaire diffus, concentré, intégré aujourd’hui où «le devenir monde de la falsification est aussi un devenir falsification du monde.»

Détournement que pour ma part je m’autorise à pratiquer sur un court extrait du Méridien, seul précieux document de la poétique de Paul Celan – le mot «art» ici remplacé – qui relance-ouvre, patoutise les développements précédents.

«Élargir la psychanalyse. Non. Prends plutôt la psychanalyse avec toi pour aller dans la voie qui est la tienne. Et dégage toi.»

The times they are a changin’

«Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie.»

Des têtes en liberté. Oui ! L’évasion dans le libre. Oui !

À chacun, en renonçant à «la rage de vouloir conclure», mais pas au questionnement, de «trouver le lieu et la formule.»