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Arsène Maximov / Fragments sur la guerre

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Texte traduit de l’espagnol. Publié le 23 septembre 2023  sur le site  zadigespana.

Arsène Maximov est Psychanalyste. Participant de l’Institut Clinique de Barcelone.

Il est courant de parler de la guerre comme de quelque chose de réel. En même temps, en parlant du réel, il est facile d’y échapper en le recouvrant de couches de sens : en l’expliquant, en le théorisant, c’est-à-dire en le recouvrant de toutes les manières possibles. C’est pourquoi nous n’avons pas l’intention aujourd’hui de donner une explication exhaustive ou cohérente de la guerre. Nous avons plutôt proposé de réaliser une sorte de collage de divers fragments — comme les fragments retrouvés après une explosion qui, dans ce cas, était pour nous l’explosion de tout un monde.

Je veux aussi dire que la guerre fait qu’on se méfie du mot. C’est peut-être la raison pour laquelle j’ai axé ma présentation autour de quelques images. Il semblerait que ce soient souvent les images, et non les mots, qui nous permettent le mieux d’entrevoir quelque chose du réel derrière l’écran de l’imaginaire. Et comme fil conducteur je vais prendre le thème du corps, cet élément central de toute guerre. Je dois en grande partie cette idée à mon voyage en Colombie en août 2022 et c’est pourquoi, pour commencer, je vous apporte quelques réflexions sur le conflit armé en Colombie. Commençons de loin.

De Colombie

Après les accords de paix de 2016 en Colombie, une initiative civile a été créée qui rassemble de nombreuses personnes dans l’effort de soigner les blessures laissées dans le corps du pays par le conflit armé. Elle s’appelle la Commission pour la Clarification de la Vérité, la Coexistence et la Non-Répétition. De quelle vérité s’agit-il ? L’orientation proposée par la Commission n’est pas si étrangère à la psychanalyse : la vérité qui « éclaircit » est l’histoire des innombrables corps assassinés et torturés pendant le conflit. C’est-à-dire qu’il s’agit d’une réalité qui mérite d’être développée, comme le fait actuellement la guerre en Ukraine.

On comprend aussi que cette vérité est considérée comme nécessaire pour parvenir à la « non-répétition » de cette réalité qui revient toujours à sa place, la pulsion de mort. Et si « la vérité est sœur de la jouissance », la vérité en question serait le témoignage d’une jouissance qui multiplie les cadavres dans une répétition sans fin, comme dans la célèbre image historique de Walter Benjamin : un amas de cadavres et de ruines dont la croissance inexorable vers l’avenir c’est ce que nous appelons le « progrès »[1].

Ainsi, notre vérité équivaudrait aussi à la mémoire historique — mémoire de tous les cadavres — qui s’oppose à l’oubli, au refus de savoir. Et le travail de la Commission serait basé sur une idée très lacanienne, selon laquelle ce qui n’est pas rappelé dans le symbolique revient au réel. Pour que cela ne revienne pas, il faudrait s’en souvenir et élaborer une histoire publique sur ce qui s’est passé — écrire quelque chose sur ce qui ne cesse d’être écrit. (Il est ironique de parler du cadavre et de la mémoire historique précisément dans cet espace que nous a offert la Clinique Remei : dans cette chapelle, sûrement construite pendant la dictature, avec un cadavre fondateur qui sera là derrière ce rideau qui nous sépare de l’autel…)

Les corps (in) visibles

Comme le dit MH. Brousse, « la guerre est une affaire de corps »[2]. Il est évocateur qu’en anglais l’armée soit appelée « corps » ou qu’on parle de « chair à canon ». Le corps est le théâtre de la guerre : le corps vivant comme objet de violence ou son instrument, le corps mort ou mutilé comme sa dépouille réelle.

En septembre 2022, le gouvernement russe a annoncé la mobilisation des corps vivants des citoyens pour les envoyer à la guerre. Dans les médias indépendants, ils ont qualifié cette mobilisation de « moguilisation »[3], la mobilisation des tombes. Dans le même temps, un groupe de militants pacifistes crée le « Parti des morts » qui oppose une résistance au discours de guerre, montrant son vrai visage caché par la propagande : une pure pulsion de mort qui dévore finalement le pays meurtrier lui-même. Sur la photo, on peut voir une manifestation de ce « parti », avec des banderoles disant : « Nous ne laissons pas les nôtres (mais seulement leurs cadavres) » ; « Mères, vos enfants sont faux » ; « Les Russes n’enterrent pas les Russes » ; « Les morts valent plus que les vivants », « Nous n’existons pas », etc.

De nombreuses images de cadavres ont été utilisées tout au long de l’histoire pour influencer ceux qui les regardaient. Souvenons-nous des photos des victimes de l’Holocauste que les citoyens allemands étaient obligés de regarder : qu’est-ce que cela vous fait de regarder un cadavre ? C’est un objet qui divise, génère de l’angoisse. Barthes écrit qu’une photo nous dit : ça a été, ça a été[4]. La photo d’un corps assassiné nous dit qu’il y a eu un crime et un criminel. Le mort, comme le père d’Hamlet, accuse : c’est une preuve de péché, de culpabilité, de jouissance. De plus, cela nous rappelle notre propre mort, notre n’être rien, la mort comme castration ultime. Quoi qu’il en soit, c’est une image qui produit des effets, et dans toute guerre il y a ceux qui veulent rendre les morts invisibles et ceux qui veulent les rendre visibles, les morts devenant ainsi un objet instrumenté dans la sphère politique.

La dissimulation des corps des victimes et l’effacement de la mémoire ont toujours été des éléments importants de la politique du Kremlin. Lorsque les images déchirantes de civils tués par les troupes russes à Bucha ont été publiées en avril 2022, la presse officielle russe a déclaré qu’elles étaient fausses, que les cadavres étaient des acteurs : ça n’a pas été. Le gouvernement russe souhaitait rendre ces corps invisibles, et si quelqu’un les rend visibles sur les réseaux ou en parle, il est condamné à une amende ou à la prison pour avoir diffusé des contrefaçons qui « dégradent l’image de l’armée russe ». Contre toute évidence, la plupart des Russes parviennent encore à croire que le massacre n’a jamais eu lieu, alors que le véritable massacre de Bucha se répète sans cesse dans d’autres régions de l’Ukraine.

La philosophe Oxana Timoféeva commente qu’en réponse aux rapports de Bucha, il y a deux réactions de déni : soit la réalité des meurtres est niée, soit le statut humain des meurtriers est nié — « ce ne sont pas des êtres humains comme nous, un être humain comme nous ne pouvons pas faire cela. Les deux réactions présupposent que ce qui s’est passé est impossible, incompatible avec ce qui est humain. Timoféeva demande ce que Bucha nous fait (ne pas) voir : “Et si Bucha était un miroir incurvé dans lequel l’être humain ne parvient pas à se reconnaître, tournant le dos à sa propre projection terrifiante, à l’Autre inhumain comme origine du mal ? (…) Bucha est une scène qui se répète, quelque chose qui ressemble à un rêve traumatique… (…) Nous essayons d’oublier cette scène, de la refouler, mais elle revient sous des noms différents, transformant le sortilège ‘plus jamais ça’ en ‘on peut répéter’”.[5]  (“Nous pouvons répéter” est un curieux slogan qui s’est répandu en Russie depuis 2014 et qui fait référence à la victoire sur le nazisme allemand, même si son véritable sens n’a été révélé que maintenant, alors qu’on a déjà vu de quoi il s’agit. Russie répète). La conclusion à laquelle parvient le philosophe est que Bucha nous confronte à l’inhumanité de l’être humain, à notre propre pulsion de mort dont nous ne voulons rien savoir.

Ainsi, le déni, le fait de ne pas vouloir savoir, a ici un poids important. Il faut dire que, tout comme derrière le conflit armé en Colombie, il y avait une autre réalité non reconnue à l’époque, celle de l’extermination des peuples indigènes et de l’esclavage (la face cachée des Lumières, dit-on), en Russie, crimes de guerre actuels reposent sur une “forclusion” de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, du rôle ambigu qu’y a joué l’URSS et de l’impérialisme soviétique. Cette “forclusion” permet au Kremlin de réécrire l’histoire et, sous prétexte de lutter contre le prétendu “nazisme” ukrainien, de déployer un nazisme russe : exterminer la population civile d’Ukraine. C’est une logique pas si différente de celle du sujet paranoïaque : le mal non reconnu chez le sujet se situe chez l’Autre.

Curieusement, certains des crimes les plus odieux commis à Bucha ont été commis par des soldats tchétchènes, dont la ville a toujours été envahie et colonisée par l’Empire russe et a subi il y a environ 20 ans une agression russe très similaire à celle que nous voyons aujourd’hui en Ukraine. En Tchétchénie, il y a même eu son propre “Bucha”, le massacre de civils à Samashki. Cette amnésie historique, cette forclusion du passé et souvent du présent, pourrait-elle être une condition nécessaire de la guerre, puisqu’une guerre est la répétition de quelque chose qui s’est déjà produit auparavant ? Quoi qu’il en soit, même si cela est nécessaire, ce n’est pas une condition suffisante.

De l’art

Pour continuer avec le thème du cadavre comme objet de guerre et avec la ligne colombienne, je voudrais me référer au tableau d’Alejandro Obregón, peintre colombien né à Barcelone, intitulé “Violence” (1962). Ce tableau représente la Colombie comme le corps mutilé d’une femme qui est à la fois vie et terre. Comme une photo médico-légale, ça dit : ça a été. Il fait apparaître la chose, la chose réelle qui nous interroge.

La métaphore du corps collectif mutilé a également été utilisée par la Commission Vérité dans son rapport final : “nous appelons à guérir le corps physique et symbolique… qui ne peut pas survivre avec une crise cardiaque à Chocó, des bras gangrenés à Arauca, des jambes détruites à Mapiripán, la tête coupée dans le Salado…”[6]  Notons que cette image du corps collectif n’est pas du tout celle du Léviathan de Hobbes. Le corps collectif de Hobbes est hiérarchique, phallique, a le souverain pour tête et tout lui est soumis, chacun des petits citoyens étant superflu. Bien entendu, dans sa main droite le Léviathan porte une épée : c’est un corps qui fait de la guerre un instrument de sa puissance.

Cela pourrait être une illustration de la psychologie de masse de Freud ou du côté dit masculin des formules de la sexuation de Lacan, de cette identification au père comme exception qui unit tout le monde. C’est d’ailleurs la même identification qui unit sûrement les Russes sous le pouvoir du leader Poutine et qui, selon Teodor Adorno, a uni les nazis[7].

Le corps du tableau est très différent. C’est un corps féminin mort, c’est-à-dire doublement autre et castré. Un corps-territoire qui fait l’objet de la conquête des Léviathans ou du reste que produisent leurs conquêtes. Ce n’est pas tout à fait phallique, c’est matériel, douloureux, voir c’est choquant, c’est violent, comme le prévient le titre du tableau.

Désormais, les artistes ukrainiens utilisent également des images de cadavres pour dénoncer l’invasion russe. Par exemple, avec ces visages, qui rappellent à la fois les masques funéraires et les crânes de vanités, Alisa Gots[8] nous fait voir depuis un futur lointain comment la guerre ronge l’humain et comment ce qui était un corps vivant devient un objet archéologique, le reste d’un passé catastrophique.

Et dans ce diptyque d’Antón Selleshiy[9] on voit à gauche les objets que les soldats russes prennent dans les villes occupées, et à droite les objets qu’ils laissent derrière eux[10].

Le mal contre la peau

Une autre idée suggérée par la peinture d’Obregón est que la guerre est une affaire beaucoup plus intime, que sa violence est la même que celle de la famille ou du couple ; que c’est le patriarcat, la domination, l’objectivation de l’autre, la colonisation ou la jouissance d’un corps-territoire par l’autre qui est à l’origine de la violence. Il y aurait ainsi une sinistre continuité entre un viol ou un féminicide et un massacre à l’échelle d’une nation entière.

Dans un passage de L’Amant de Marguerite Duras, l’auteur décrit la nature de la guerre en des termes très similaires :

“Je vois la guerre (…) se répandre partout, pénétrer partout, voler, emprisonner, être partout, unie à tout, mêlée, présente dans le corps, dans la pensée, dans l’éveil, dans le sommeil, toujours, en proie à la passion enivrante de l’occupant l’adorable territoire du corps (…) des moins forts, des peuples vaincus, car le mal est là, aux portes, contre la peau.”

Il n’est pas surprenant que lors de l’invasion russe de l’Ukraine, le viol commis par l’armée russe soit devenu une pratique de domination et de punition systématique. Et comme nous le savons, non seulement les femmes ukrainiennes sont violées, mais aussi les femmes russes qui travaillent dans l’armée. On se souvient ici des statistiques étonnantes de la violence domestique en Russie (le nombre de féminicides en Russie par rapport à sa population est 10 fois plus élevé qu’en Espagne ; chaque jour environ 3 femmes russes sont assassinées par leur partenaire)[11] ou des attentats contre les immigrés, les homosexuels et les personnes trans, et comment le gouvernement refuse explicitement de s’attaquer à ces problèmes ou même les promeut. Aujourd’hui, ce pays déchiré par la violence de l’intérieur la répand également vers l’extérieur.

Y aurait-il un rapport entre la guerre et le féminin ? Récemment à l’École de la Cause freudienne Laurent Dumoulin dans son cours sur le racisme laissait entendre que cela a beaucoup à voir avec le sexisme, qui sont deux formes de rejet de l’autre. De même, dans la revue Quarto n° 133, Katty Langelez-Stevens écrit que la rhétorique de Poutine dégage une haine du féminin, et que cette haine serait l’un des moteurs de l’impérialisme expansionniste russe en Ukraine. Il souligne que le langage du gouvernement russe est celui de la mafia, et un jour, juste avant la guerre, Poutine parlait de l’Ukraine en utilisant une expression qui fait référence au viol : “que ça te plaise ou non, attends, ma jolie un.” “Le président russe, agresseur de l’Ukraine, la compare alors à une femme”, déclare Langelez-Stevens. “Il est choquant de voir que dans toutes les guerres, le corps des femmes fait toujours partie du conflit, même et surtout lorsqu’elles ne sont pas des combattantes.” »[12].

Dans le même magazine, Guy Briole évoque le caractère souvent sexuel que prend la dévastation du corps de l’ennemi et suggère que dans la guerre se produisent « le dénigrement de l’autre — presque toujours féminin — et la destruction réelle de la matrice, de ce qui est » à l’origine de la vie. (…) le corps des femmes est l’espace où les hommes mènent leurs guerres.[13] En effet, lorsque les soldats russes violent des femmes ukrainiennes, ils disent souvent que c’est « pour qu’elles ne puissent pas donner naissance à davantage d’enfants ukrainiens ». En revanche, du côté de l’agresseur, le corps féminin doit produire davantage de chair à canon.

Tout cela confirmerait l’intuition qu’il existe un lien intime entre le patriarcat, la haine du féminin et la guerre, dont ce couple de corps collectifs, le Léviathan et la femme dans le tableau d’Obregón, serait une sinistre illustration.

La (non) répétition

Alors, que faut-il arrêter si nous voulons arrêter la guerre ? Il semblerait que ce soit le discours lui-même, la culture patriarcale (c’est-à-dire toute la culture), ce qu’on appelle le phallocentrisme. En tant que projet global, c’est manifestement impossible. Cependant, cette proposition peut peut-être être considérée comme un travail constant et quotidien de résistance ou de critique des pratiques discursives et culturelles qui véhiculent la violence. C’est peut-être la raison pour laquelle l’initiative anti-guerre la plus efficace en Russie a été la Résistance féministe.

Dans Pourquoi la guerre ? Freud suggère que la culture ou l’identification commune pourraient limiter la pulsion destructrice. De notre point de vue, nous pourrions objecter que ces mêmes choses rendent la guerre possible. Pour Lacan, l’opposition entre barbarie et civilisation ne tient pas. Comme le souligne M.-H. Brousse, c’est la civilisation elle-même qui produit la guerre, puisqu’elle n’est pas n’importe quelle violence, elle a besoin d’un discours pour exister[14].

Virginia Woolf en était bien avertie. Dans ses Trois Guinées, elle prépare une réponse à une lettre d’un homme qui lui demande de donner de l’argent et de rejoindre sa société qui œuvre contre la guerre, en joignant d’ailleurs quelques photos de cadavres pour justifier sa cause. En regardant ces photos, Woolf se demande que peuvent faire les femmes pour empêcher la guerre. Peut-être devraient-ils étudier à l’université et rejoindre la société des hommes occupant des postes importants et ainsi promouvoir la paix ?

Sa réponse est un « non » catégorique. Pour elle, la société elle-même est un mal, c’est elle qui produit et reproduit la violence et la domination comme un vinyle collé reproduit la même musique (voici la répétition, encore !). « La meilleure façon de vous aider à éviter la guerre est de ne pas entrer dans votre société »[15]. Woolf dit qu’en tant que femme, elle n’a pas de pays et n’appartient à aucun groupe. C’est pourquoi, en plaisantant à moitié, elle propose que les femmes fondent The Outsider Society, qui pratiquerait la non-identification et la non-participation au masculin dans leur ensemble, en restant toujours en dehors. C’est-à-dire que Woolf sent que peu importe la place que l’on occupe dans le discours dominant, toute participation le perpétue : ce qu’il faut, c’est un changement de discours. C’est une réponse presque foucaldienne, car elle propose une critique culturelle depuis la périphérie.

Et puisque nous avons évoqué Foucault, nous pourrions nous souvenir de sa célèbre phrase, « la politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens », qui est l’inversion de la phrase de Clausewitz, « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Autrement dit, Foucault propose de reconnaître que la guerre est le principe directeur de la société. Cette généralisation de la guerre a son pendant dans la psychanalyse lorsque Lacan dit que toute pulsion est une pulsion de mort : le mal que nous voulons éradiquer fait partie intrinsèque de nous et ne peut donc être éradiqué. Laurent rappelle que pour Lacan la guerre est « une dimension inéliminable du pouvoir »[16]. Dans L’agressivité en psychanalyse, on lit : « La guerre se révèle de plus en plus comme l’accoucheuse obligatoire et nécessaire de tout progrès »[17]. Lacan ne partageait pas beaucoup l’idée du progrès. Et peut-être que l’une des choses que l’on peut faire pour éviter la guerre est d’abandonner enfin cette croyance. Comme le disait Benjamin :

« L’état d’exception dans lequel nous vivons est la règle. Il faut arriver à une conception de l’histoire qui lui corresponde. Nous aurons alors devant nous la mission de promouvoir l’état d’exception authentique (…) L’étonnement que les choses que nous vivons “encore” soient possibles au XXe siècle n’est pas philosophique : ce n’est le début d’aucune connaissance ; à moins que l’idée de l’histoire dont elle est issue ne soit insoutenable.[18]

Le corps du miroir

Ainsi, l’histoire nous montre que l’autre est attaqué et exterminé sans fin. La psychanalyse ajoute : l’autre qu’on a en soi est souvent attaqué dans l’autre, à la manière du passage à l’acte d’Aimée. Dans le contexte de cette dialectique du soi et de l’autre, l’usage du signifiant “frère” qui a été fait en Russie et en Ukraine depuis le début de la guerre est intéressant. Certains Russes opposés à la guerre disent que les Russes et les Ukrainiens sont frères et que nous ne pouvons pas nous faire de mal. Certains Russes partisans de la guerre disent que nous sommes frères, que nous sommes un seul peuple qui doit s’unir sous le règne du frère aîné. Beaucoup d’Ukrainiens disent : non, nous ne sommes pas frères.

Qu’est-ce qu’être frères ? Si l’on se souvient de l’histoire de Caïn et Abel, il se pourrait bien que les Russes et les Ukrainiens soient frères. Voici le premier meurtre et le premier cadavre comme preuve d’une culpabilité irréparable : “La voix du sang de ton frère crie vers moi depuis la terre.” Saint-Augustin nous parle d’un autre couple de frères, également séparés par l’envie, en l’occurrence l’envie du sein. Pour la psychanalyse, être frères, ce n’est pas bien du tout, ça finit toujours mal.

Je me souviens d’un soldat ukrainien patient qui disait que sur le front, tout le monde s’appelait “petits frères” et que les ennemis s’appelaient “orcs”. Dans cette dénomination la ségrégation imaginaire est très bien appréciée. M.-H. Brousse, à la suite de Lacan, suggère qu’en cela l’opposition “l’homme” et “ce qui n’est pas l’homme” est importante, et qu’entre soi et l’autre l’objet du litige joue un rôle important.

Dans L’agressivité en psychanalyse, Lacan insiste sur le fait que ce phénomène s’enracine dans l’imaginaire, c’est-à-dire dans le narcissisme du “je”. Et dans le cas de la guerre en Ukraine, cela nous fait également penser au “narcissisme des petites différences”. Dans Unrest in Culture, Freud dit que les peuples ayant des territoires limitrophes et une différence minime entre eux sont parfois ceux qui éprouvent les tensions les plus agressives. Si quelqu’un est comme moi, si je me reconnais en lui, je le traite bien, j’aime mon prochain comme moi-même, puisque “je suis” moi-même. Mais si ce double spéculaire montre une petite différence, s’il s’agit de quelqu’un d’autre et en même temps il est presque comme moi, que se passe-t-il ? Est-ce que cela remet en question mon identité, menace de me retirer ma place, s’approprie-t-il mon image ou mon objet narcissique ? La moindre différence, semble-t-il, doit être soit exagérée, soit complètement éliminée. Là se poserait le passage à l’acte.

À la rivalité spéculative, Éric Laurent ajoute le rejet de la jouissance de l’autre : dans son texte sur la guerre en Ukraine[19], il suggère qu’un conflit entre nations peut être compris dans la différence entre leurs “manières de jouir”. Laurent estime que “l’Empire du Goulag” aurait “sa manière particulière de jouir”, et il nous renvoie à Emil Cioran pour le comprendre : une fascination malsaine pour le messianisme, la tyrannie et la violence. On peut aussi se référer à la “manière de jouir” de l’empire décrite par la philosophe russe Elena Petrovskaya : un empire existe en s’étendant dans l’espace, en engloutissant des territoires, des peuples, des cultures et en annihilant toute altérité ou dimension subjective, sacrifiant le vivant à un idéal transcendant qui peut être Dieu, le tsar, le communisme ou le “monde russe”[20].

Pour illustrer le thème du miroir et de l’identification dans la guerre, je vous apporte une petite vignette :

“Ce sujet, dont le nom de famille a le signifiant ‘russe’, parle russe et appartient ethniquement à la région du Caucase, est néanmoins un citoyen et soldat ukrainien, grièvement blessé dans cette guerre. Il vient me voir à cause d’une agressivité qu’il craint de ne pouvoir contrôler. Il sait que je suis russe, et avant de pouvoir parler de ce qui l’inquiète, il doit faire toute une construction identitaire. Il se définit comme Ukrainien, même si certains Ukrainiens ne le reconnaissent pas comme tel. Il m’explique comment sont les Russes : lâches, faibles, stupides, pas très virils, il leur manque quelque chose de très important que possèdent les Ukrainiens comme lui : être intelligents, forts et courageux. ‘Vrais hommes.’

De la même manière qu’en raison de son origine non slave, il est considéré comme un homme étranger et donc inférieur, il me place comme un homme de 2e classe, car je suis russe. Attendez mon consentement ou protestez. Je ne proteste pas, je me laisse tromper et dépose en moi son être objet détruit, désormais redoublé par ses blessures, pour donner lieu à une reconstruction du narcissisme éclaté et pouvoir établir la base transférentielle sur laquelle son histoire sera développée.

Le corps du traumatisme

Enfin, nous parlerons des marques que la guerre laisse sur les corps parlants qui lui survivent : les traumatismes. Pour introduire ce sujet, je vais prendre le rêve d’un patient. Elle vit hors d’Ukraine depuis des années, mais la guerre l’a touchée de très près :

‘Je suis chez moi, dans ma ville natale, dans un immense immeuble. Par la fenêtre, je vois deux bâtiments semblables au mien. Derrière ce dernier et plus grand que lui, apparaît un camion de pompiers géant. Il reste silencieux. Qu’est-ce qu’il va faire ? Soudain, je vois qu’il y a un objet gros et lourd dans le camion dont je ne sais pas comment il s’appelle. Dans ce but, il commence à détruire les bâtiments, un par un. Ils s’effondrent avec les meubles et les personnes à l’intérieur. J’entends un bruit énorme, des cris des gens. Je réalise que mon bâtiment est le prochain. Paniqué, je prends mon passeport et cours vers les escaliers.

Il est frappé par le caractère sinistre de la scène. Un camion de pompiers qui devrait sauver des gens les tue. Cette destruction se réitère à chaque bâtiment : un, deux, trois. Cela pourrait être une parfaite métaphore de l’invasion russe de l’Ukraine. Et cet objet que le patient ne sait nommer est comme le nombril du rêve qui condense en lui l’innommable réalité de la guerre. Cela semblerait être un rêve archétypal, né de l’inconscient collectif, dirait Jung. Cependant, si l’on suit Freud, il faut se demander : qu’est-ce qui est traumatisant dans le traumatisme ? Quel point inconscient ce que le sujet a vu a-t-il touché ? En psychanalyse, tout traumatisme a une structure élémentaire de deux temps, S1 et S2. Quel S2 s’ajoute au S1 de guerre dans ce cas ?

La patiente associe le rêve à un événement particulier qui se répète dans son histoire : devoir perdre sa maison, devoir partir. Elle est expatriée et tous les 5 ans, il doit déménager dans un autre pays. En fait, le mot russe qu’il utilise pour désigner les bâtiments du rêve est ‘maison’ : ces maisons qui sont successivement détruites sont comme les maisons perdues de son passé. Mais cette peur de perdre une maison de plus en même temps n’est-elle pas une envie de fuir à nouveau ? Autre association : les pompiers lui font penser au ‘feu dans la tête’, métaphore d’un symptôme corporel — une ‘pression’ dans les tempes qui explose parfois en migraine — qui apparaît dans des situations domestiques insupportables. Ainsi, ce qui est traumatisant serait l’insistance d’une jouissance ancienne qui se répète dans l’histoire du sujet : comme dans le mythe d’Œdipe, ce que l’on considère comme nouveau se révèle comme ce qui était déjà aux origines de son être.

Voici les fragments que j’ai rassemblés pour vous aujourd’hui. Mais nos recherches ne sont pas terminées, pas plus que la guerre : pour le moment, il semble qu’il n’y ait pas de conclusion possible.

Présentation présentée à la Conférence Guerre. Traumatisme. Répétition. Que peut dire la psychanalyse sur l’invasion russe de l’Ukraine ? Du Master de Performance Clinique en Psychanalyse et Psychopathologie à l’UB le 29 avril 2023.

[1]  ‘Thèses sur le concept d’histoire et autres essais sur l’histoire et la politique’ Walter Benjamin. Madrid. Alliance, 2021.

[2]  ‘La psychanalyse en temps de guerre’ Marie-Hélène Brousse (comp.) Buenos Aires. Très Haches, 2015.

[3] un néologisme que l’on pourrait traduire par ‘tumbalisation’ : ‘moguila’ en russe signifie ‘tombeau’

[4]  ‘La caméra lucida. Note sur la photographie.’ Roland Barthes, Buenos Aires. Paidos, 1990

[5] Oxana Timofeeva. Влечение к смерти: от империи к фашизму. /La pulsion de mort : de l’empire au fascisme. Dans : Pered лицом катстрофы. /Face à la catastrophe. N. Plotnikov (éditeur) Lit Verlag. Berlin, 2023.

[6]  Appel à une grande paix. Déclaration de la Commission pour la clarification de la vérité, la coexistence et la non-répétition. Rapport final. Bogotá, 2022.

[7]  ‘Essais sur la propagande fasciste : psychanalyse de l’antisémitisme’, Voix et Cultures, 2003

[8]  ‘Je pense que demain viendra, je pense que c’est trop tard’, lithographie, 2022

[9]  ‘Le revers de la médaille, troisième partie’

[10]  L’inscription cite un soldat russe : ‘aussi des baskets pour femmes, elles viennent du NB, une marque…’

[11]  https://en.wikipedia.org/wiki/Domestic_violence_in_Russia

[12]  « La guerre, lalangue et la jouissance féminine » in : Quarto 133, « Éthique de la crise », ECF, mars 2023.

[13]  « L´inconnu des mères du soldat inconnu » in : Quarto 133, « Éthique de la crise », ECF, mars 2023.

[14]  Voir note 2.

[15]  «Trois guinées », Virginia Woolf, Barcelone. Lumen, 2013.

[16]  « Messianisme et réel de la guerre » : https://psicoanalisislacaniano.com/2023/02/13/elaurent-mesianismo-y-real-guerra-20230213/

[17] Jacques Lacan. Écrits I. Texte intégral. Seuil. Paris, 1999 – p. 122.

[18]  Voir note 1

[19] Voir note 15.

[20] Elena Petrovskaïa. Empire, ou саморасширяющаяся пустота. / L’empire, ou le vide qui s’agrandit. Dans : Pered лицом катстрофы. / Face à la catastrophe. N. Plotnikov (éditeur) Lit Verlag. Berlin, 2023.

[1]Thèses sur le concept d’histoire et autres essais sur l’histoire et la politique’ Walter Benjamin. Madrid. Alliance, 2021.

[2] ‘La psychanalyse en temps de guerre’ Marie-Hélène Brousse (comp.) Buenos Aires. Très Haches, 2015.

[3] Un néologisme que l’on pourrait traduire par ‘tumbalisation’ : ‘moguila’ en russe signifie ‘tombeau’.

[4] ‘La caméra lucida. Note sur la photographie.’ Roland Barthes, Buenos Aires. Paidos, 1990.

[5] Oxana Timofeeva. Влечение к смерти: от империи к фашизму. /La pulsion de mort : de l’empire au fascisme. Dans : Pered лицом катстрофы. /Face à la catastrophe. N. Plotnikov (éditeur) Lit Verlag. Berlin, 2023.

[6] Appel à une grande paix. Déclaration de la Commission pour la clarification de la vérité, la coexistence et la non-répétition. Rapport final. Bogotá, 2022.

[7] ‘Essais sur la propagande fasciste : psychanalyse de l’antisémitisme’, Voix et Cultures, 2003

[8] ‘Je pense que demain viendra, je pense que c’est trop tard’, lithographie, 2022.

[9] ‘Le revers de la médaille, troisième partie’.

[10] L’inscription cite un soldat russe : ‘aussi des baskets pour femmes, elles viennent du NB, une marque…’

[11]  https://en.wikipedia.org/wiki/Domestic_violence_in_Russia

[12] « La guerre, lalangue et la jouissance féminine » in : Quarto 133, « Éthique de la crise », ECF, mars 2023.

[13] « L´inconnu des mères du soldat inconnu » in : Quarto 133, « Éthique de la crise », ECF, mars 2023.

[14] Voir note 2.

[15] «Trois guinées », Virginia Woolf, Barcelone. Lumen, 2013.

[16] « Messianisme et réel de la guerre » : https://psicoanalisislacaniano.com/2023/02/13/elaurent-mesianismo-y-real-guerra-20230213/

[17] Jacques Lacan. Écrits I. Texte intégral. Seuil. Paris, 1999 – p. 122.

[18] Voir note 1.

[19] Voir note 15.

[20] Elena Petrovskaïa. Empire, ou саморасширяющаяся пустота. / L’empire, ou le vide qui s’agrandit. Dans : Pered лицом катстрофы. / Face à la catastrophe. N. Plotnikov (éditeur) Lit Verlag. Berlin, 2023.