POSTS RECENTS GNIPL

Charlotte Carson / Á propos de « Notre corps » le film de Claire Simon

303views

Extrait du texte publié dans la revue « Les cahiers du cinéma » octobre 2023.
Voir également ici et l’article sur le site Santé mentale.fr.
  Ainsi que sur  France Info

En filmant le quotidien du service de gynécologie de l’hôpital Tenon à Paris, Claire Simon ne se contente pas de collectionner, près de trois heures durant, les portraits de femmes à différentes étapes de leur vie, grossesse ou stérilité, maladie, transition de genre, agonie. Pour la cinéaste, dont le dernier film, Vous ne désirez que moi, abordait Duras obliquement, il ne peut y avoir de portrait que compliqué, déstabilisé, débordé. Ici la première complication vient de l’époque : Notre corps est un film à masques, Covid oblige, si bien que, quand une patiente ôte le sien pour avaler la pilule du lenden1ain, le plan frémit d’un événement épiphanique.

L’autre complication survient en fin de tournage : ce service que Simon a filmé finit par l’accueillir elle-même, à la défaveur de la découverte d’une tumeur au sein. Peut-on envisager franchissement plus terriblement « immersif » que de passer de filmeuse à patiente ? « Entre chez moi et l’hôpital, il y a le cimetière », remarquait-elle off alors qu’elle enfourchait son vélo au début, pour aller tourner.

Cette ironie tragique, Simon s’en saisit comme d’une question de mise en scène.

Aussi choisit-elle de se faire soigner dans ce même service et demande-t-elle à la cheffe opératrice Céline Bozon de la filmer quand le médecin lui annonce sa maladie. Pourtant, ce passage devant la caméra ne modifie pas ce qui tient le film de bout en bout : la tension entre la précision appliquée au filmage du corps féminin et la soustraction au regard des organes gynécologiques. Notre corps, sous ses airs de chronique d’hôpital, a l’ambition démesurée et concrète de rendre compte avec les moyens du cinéma de l’absence/présence des viscères, hors d’atteinte pour qui ne palpe, scanne, sonde ou incise. De circonscrire, de manière cubiste, le corps féminin. Nous sommes à l’opposé de De humani corporis fabrica, sorti en janvier dernier, où Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel se focalisent sur les organes et leurs découpes, et où dans un hôpital fantasmé en antre cronenberguien, la rencontre entre chair et machine oscille entre violence de la viande et esthétisme graphique. Tout aussi intéressée par l’anatomie, Simon voit dans la description des organes une occasion pour chaque patiente d’appréhender son corps à partir de sa désignation — comme s’il fallait une pathologie pour faire ce geste de retour sur soi.

Lire la suite