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Stéphane Fourrier / Écouter, oui, mais quoi ?

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Texte publié dans la Newsletter de la FEP Juillet -Août 2023.
Illustration Jean-Auguste-Dominique Ingres.

Par maints aspects, le monde humain peut paraître désespérant. Où mettre de l’espoir aujourd’hui sans que cela ne prépare un enfer ? Certains nourrissent l’espoir d’être entendus quand d’autres sont carrément décidés à se faire entendre coûte que coûte, à imposer le discours dont ils se soutiennent. Les croyances se révèlent être ainsi le con- traire du transfert qui est : « sortir de la demande à soi, à l’autre, à Dieu » (Bergès). Vouloir se faire entendre ne relève-t-il pas de cette illusion qu’une demande peut être satisfaite ? N’y a-t-il pas au fond de toute demande, au fond de toute attente d’harmonie, une aspiration incestueuse ? La demande quand elle exige d’être satisfaite ne s’adresse pas à ce que Lacan appelait « le sujet supposé savoir », car il n’y est question d’aucune hypothèse. Si l’amour s’adresse à un savoir, c’est avec la force d’une hypothèse qui en fait quelque chose de symbolique, de fondateur d’une possibilité d’histoire, contrairement à la haine qui ne souffre aucun refus, pour qui « ça ne fait pas d’histoire ». Pour qu’il y ait adresse, il faut la supposition d’un savoir qui ne soit pas imaginaire, un savoir qui n’évite pas au sujet d’avoir à se faire représenter par un signifiant auprès d’un autre signifiant.

L’amour préside ainsi à la rencontre possible et croisée des signifiants de l’un et de l’autre. Cette rencontre laisse un reste, une incapacité du symbolique à signifier la rencontre, un réel qui est le manque autour duquel une relance du désir est possible, de manque à manque. Il y a à ce sujet un cap symbolique crucial pour les enfants, cap tellement difficile à aborder pour ceux qui sont en panne d’apprentissage : se risquer à essuyer un refus en articulant sa propre demande, prendre le risque d’apprendre, ce qui revient à risquer d’aimer.

Le réel est indispensable dans tout processus de re- connaissance. Ce processus s’étend du réel du trauma au réel du désir. Qu’est-ce qu’un sujet a à dire ? Ne s’agit-il pas toujours d’un remaniement de la réalité pour la rendre supportable et désirable, quand ce n’est pas pour la fuir ? C’est toujours à partir d’un réel que le sujet parle, à partir d’un indicible. Ne parlerait-il pas, son corps crierait pour lui, à bon entendeur salut, crierait sa Hilflosigkeit, sa détresse en l’attente de l’autre secourable. Le fameux Wunsch freudien, mot dérivé d’une racine qui veut dire « cri », traduit par « désir » en français mais qui veut plutôt dire « vœu », ce Wunsch qui est le désir du rêve, du Traum, mot d’ailleurs si proche du mot « trauma », est ce qui peut s’articuler d’un cri, ce qui de la parole s’origine dans les modulations du cri en empruntant progressivement ce que l’autre, la mère si elle parle à l’enfant, si elle parle l’enfant, reconnaît comme de la demande de parler du côté de l’enfant. Le cri lui-même, avant toute modulation, met à l’épreuve les capacités symboliques de l’autre. Une mère (ou un père, ou une ou un assistant(e) familial(e), etc.), va-t-elle être capable d’entendre ce cri, de le supporter, d’y répondre ? En quoi ce cri fera-t-il déjà de la différence ? En quoi la mère distinguera-t-elle ce cri de ses propres projections narcissiques, de ses propres trous noirs ? En quoi ce cri va-t-il pouvoir mobiliser le transitivisme de la mère (Bergès et Balbo) afin d’anticiper du sujet, c’est-à-dire que l’enfant va parler ?

Il y a bien un réel qu’il faut entendre, non pas comme la vérité qu’on établirait, mais comme le réel qui est celui d’un sujet dès lors qu’il en articule quelque chose en prenant à son compte les mots empruntés à l’autre. Le réel à entendre est celui qui fonde qu’il y a du sujet et de l’Autre dont le sujet reçoit son propre message. Il n’est donc pas du tout question en psychanalyse de savoir ce qui relève du fantasme ou de la vérité. Voilà ce qu’apporte spécifiquement et de manière tout-à-fait originale la psychanalyse. Et cela ne veut pas dire du tout qu’il faille se désintéresser de la vérité des faits traumatiques ni qu’il faille renvoyer chacun à sa propre vérité. L’écoute psychanalytique consiste au contraire à respecter la vérité de chacun comme le réel qui lui permet de parler tout en l’en empêchant, avec ses mots qui ne peuvent que mi-dire cette vérité. Il ne s’agit pas de la vérité que tout le monde pourrait venir constater, mais de cette vérité qui institue un impossible qui préside à l’entrée dans la parole. Le savoir n’est pas du côté du psychanalyste. C’est l’analysant qui sait, le plus souvent à son insu.

Faut-il s’offusquer que la parole naisse finalement d’un traumatisme ? Freud nous a bien fait comprendre que le développement du psychisme venait sous la pression angoissante de ce qu’il appelait la pulsion, pulsion qui pourrait sinon avoir des effets destructeurs. Ce développement ne peut se faire efficacement que selon l’aide reçue de la part de l’autre, en fonction des aléas de la parole de cet autre, ce que Freud a d’ailleurs insuffisamment développé. Cette rencontre avec l’autre est de toute façon marquée de défaillance et d’insuffisance. Au mieux, elle aide à supporter le paradoxe chez l’être parlant qui est le paradoxe de la culture : la détresse première de ce pré- maturé qu’est l’humain au regard de ses capacités symboliques le fait en appeler à l’autre secourable, à l’autre doué de parole, pour faire son entrée dans le symbolique qui, s’il apaise son rapport à la pulsion en l’organisant, le rend conscient d’une insuffisance de cette fonction.

L’amour lui-même, est insuffisant s’il s’accompagne du déni de ce qui vient comme réel du côté de l’autre. Le paradoxe à accepter, non pas pour être dans l’harmonie imaginaire du « vivre ensemble », mais pour assumer le statut de parlêtre de chacun, est que ce qui fasse lien fasse aussi coupure (Sibony). Il y a du sujet à partir du moment où il y a du grain de sable dans la machine. La première manifestation du sujet témoigne de ses démêlés angoissants avec le signifiant. Comment se compter comme parlant, comme reconnu parlant ? D’où vient ce qui conditionne l’activité de l’enfant : la logique du signifiant, sa propre logique de détournement des signifiants de l’autre. Il y a du sujet quand les chats peuvent faire « oua-oua » ! Le sujet est celui dont les métaphores font signature. Une métaphore n’est pas seulement un mot pour un autre, c’est surtout un refoulement qui fait passer quelque chose du réel dans les dessous, ce qui rend ce réel supportable et ce qui en fait en même temps une assise. Le désir de la mère, par exemple, fonde ainsi tout désir à être suffisamment refoulé. Il est dès lors possible de prendre un peu de distance avec le trop de signification, ce que Freud appelait la Verneinung. Si la mère de l’enfant ouvre la bouche, c’est pour le nourrir de métaphores et non pas le dévorer. L’espace de la pensée, du jugement, s’ouvre par la métaphore : « non, ce n’est pas ma mère » (Freud, Die Verneinung).

La culture est ce qui se tisse d’une séparation supportable, le temps d’une vie. La séparation qu’organise la culture est ce qui organise le rapport à la jouissance indifférenciée, celle qui repousse toute différence. Le langage lui-même est ce qui permet d’incorporer de la pure différence pour pouvoir entendre. Il faut pour cela que la voix de la mère se retire, que sa scansion per- mette à l’enfant d’y glisser ses propres tropes, ses propres improvisations. Les premières séances de psychanalyse tournent autour de cela, autour de la question de la présence, du rythme et du silence.

La perte principale que l’entrée dans la parole apporte, est la perte que ça obéisse. Dans sa détresse première, l’enfant s’est fabriqué son moi à partir de l’illusion que sa mère était toute puissante et qu’elle lui obéissait. Passer par la phase du miroir suppose de supporter cette perte d’obéissance de la mère. Mais bien sûr, il va y avoir des occasions de « rattrapage » avec l’Œdipe en particulier. Heureux l’Œdipe, garçon ou fille, pour qui cette période est l’occasion de faire métaphore dans une promesse de jouissance anticipée. Sans ces occasions, la parole régresse elle-même en cherchant à se faire obéir en réaction à un éprouvé d’impuissance qui ne trouve pas à se nommer. Se faire obéir, refuser la castration, ne pas lâcher sur une jouissance est souvent une des motivations des demandes/non-demandes de thérapies. Ce refus de la castration équivaut à refuser la mort, à refuser que la mort soit l’ultime réel qui, seul, commande, à refuser de l’accepter comme signifiant-maître, quitte à vouloir lui commander de toutes les manières.

Le refus de la mort se projette souvent en haine du phallus, haine de ce que vient symboliser le phallus, haine des places et des limites assignées à la jouissance par le phallus, haine de la tiercéïté du phallus dans le jeu du désir. À défaut d’accepter la castration par le jeu entre avoir ou pas le phallus, être ou ne pas être le phallus, ne pas l’être sans ne pas l’avoir, etc., la violence en incarne la destructivité.

On découvre aujourd’hui l’ampleur de ce phénomène avec le nombre de féminicides et violences faites aux femmes, d’atteintes des femmes dans leur maternité même, et dans le silence mortel qui entoure cette violence. La beauté est le dernier rempart, fragile, contre l’horreur de la castration. Quand l’enfant est incesté, battu, rabaissé, déporté, agressé dans le ventre même de sa mère, il y a identification au phallus imaginaire, brandi contre le message mortel que cachent les reflets phalliques de la beauté. L’enfant et la féminité sont alors ces reflets mortels quand la fonction du miroir a échoué à organiser l’inaccessibilité de l’objet. Ce qui a manqué au miroir, c’est la parole. L’effet cathartique de la parole ne consiste pas du tout à « vider son sac » comme l’imaginaire l’impose. La parole ne permet pas de retrouver une intégrité, ce qui est un vœu imaginaire.

L’effet cathartique repose sur ce que l’articulation de la parole dans sa portée de témoignage auprès d’un autre apporte d’instant symbolique : instant de voir, de voir les différences que seul le langage et son usage peut faire qui est surtout instant d’approche du réel lui-même avec un autre. Il s’agit en fait d’un échange qui modifie le rapport à la jouissance, qui modifie l’existence : j’étais joui de manière totale par ce réel qui m’empêchait de vivre puis je me retrouve en partie protégé de cette jouissance au prix de la castration. Je ne peux dès lors avoir accès à la jouissance que partiellement, par ce plus-de-jouir des objets a qui sont autant d’objets perdus qui causent mon désir. Le « je » était pris dans la jouissance au prix de la subjectivité : être joui ne laissait plus de place pour du sujet ou de l’objet. D’où les régressions pulsionnelles fréquentes à des conduites de dévoration : la recherche de satisfaction à tout coup en fait mettre plein la bouche, de nourriture, de savoir, de sentiments, sans que rien ne vienne mettre de limite à la jouissance.

Si les demandes sont faites pour ne pas être satisfaites, par où peut passer le besoin de reconnaissance ? Comment sortir du silence, de l’obscurité, de l’invisible, de l’inaudible, du trop de bruit ou du trop de lumière ? Comment sortir de la détresse, du mal-être, de l’angoisse, de la dépression, ou encore de l’agitation stérile, de la fureur, des rapports violents et des passages à l’acte, ou encore des addictions, des dépendances, des asservissements, des oppressions, des manipulations et abus ? Est-ce le même espoir qui se fourvoie dans l’avidité, avidité à avoir ou à être, avidité à faire, à produire, produire des objets qui encombrent ou polluent, produire des discours aliénants ou déshabités, avidité à fabriquer des maîtres et des esclaves, des tyrans et des victimes ?

Comment démêler les aspirations à la mort des aspirations à la vie ? Suffit-il de faire de l’information, de la communication en oubliant ce qu’éduquer veut dire ? Le spectacle des horreurs humaines ne peut que renforcer cette passion qu’est l’ignorance, cette passion de la mise à distance subjective. Tous les discours et les images qui entretiennent la fascination pour ce qui révolte, pour ce qu’il s’agirait d’interdire, pour ce qui finalement fait atteinte narcissique à l’homme moderne, fonctionnent comme une masse idéationnelle qui commande, utilisant le pouvoir surmoïque du langage de commander les conduites.

Le refus de la castration est ainsi à l’origine des peurs qui commandent, des peurs d’être abandonné, dépassé, « mort » aux yeux de la modernité. La consécration de l’intelligence artificielle, l’illusion de l’homme augmenté ignorent ce que ces idéaux doivent à la peur de la castration. La peur, mauvaise conseillère, fait préférer les liens incestueux au courage de penser et parler en son nom propre, avec sa finitude comme seul bien.