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Mattéo Caranta / File dans ta chambre !

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Chronique diffusée le Samedi 11 mars 2023 sur France culture

En octobre dernier, une rumeur a circulé : le Conseil de l’Europe envisagerait de déconseiller le « time out », le « temps mort » pour les enfants. Depuis les tribunes se succèdent. Fermeté bienveillante pour les uns, le Time out est une violence ordinaire pour les autres. On file à la source !

Time out versus Time in, les débats sur le « bonne parentalité » font rage depuis plusieurs semaines

En octobre dernier, une rumeur a circulé : le Conseil de l’Europe envisagerait de déconseiller le « time out », le « temps mort » pour les enfants, cette mise à l’écart temporaire d’un enfant, pour qu’il se calme, le fameux « file dans ta chambre ». Depuis les tribunes se succèdent pour et contre le « Time out », dénoncent d’un côté les dérives de parentalités exclusivement positives ou au contraire l’archaïsme de vouloir assurer la domination de l’adulte sur l’enfant par l’autorité et la contrainte. Chaque camp affûte ses arguments, risque « d’intolérance à la frustration et de pathologies psychiatriques graves » pour les critiques du tout positif, « abandon affectif et dommages neurologiques » pour les détracteurs de la mise à l’écart. L’invective est musclée comme le récent échange de tribunes parues dans le journal Le Monde. Fermeté bienveillante pour les uns, le Time out est une violence ordinaire pour les autres, la passion pour cette question du Time out dépasse les bords politiques et les spécialités : sociologues, psychologues psychiatres ou psychanalystes, coachs en tout genre et neurologues, tout le monde s’accorde sur la divergence, avec une même « injonction contemporaine » pour citer le titre d’un livre référence, « être un bon parent ». Alors faut-il filer dans sa chambre ?

Une occasion pour marquer une pause et pour filer sagement à la source, à mes risques et périls.

Parce que chercher l’origine du « Time out » c’est regarder du côté de l’origine de la contrainte et de la privation, mais c’est aussi remonter le fil d’un mot, la parentalité. Car la contrainte est d’abord une question d’éducation. Et même là, on trouve pléthore de textes et de sources. De l’Emile de Rousseau à des manuels plus confidentiels jusqu’au Petit traité des punitions et des récompenses à l’usage des maîtres et des parents publié en 1890, l’éducation a suscité des dizaines de titres savoureux et autant de polémiques sanglantes. Même la Bible, avec son « qui aime bien châtie bien » fournit un modèle du genre. Avec une constante pendant des siècles : la punition physique est jugée juste et légitime et la fessée, le fouet, le martinet, ou la gifle organisent le rapport du parent, incarné par le père, à l’enfant. Et si on cette violence est proscrite progressivement, le principe de privation lui, n’est jamais contesté.

Tôt ou tard dans les manuels, il est question de punition.

C’est le cas en tout cas jusqu’au mitan du XX siècle, où l’on cesse de se préoccuper pour la survie de l’enfant pour s’intéresser aux rapports qu’il tisse avec ses parents. Françoise Dolto porte l’idée alors tout à fait inédite que l’enfant, même dépourvu de parole, est un être de langage et donc un individu. Avec cette célèbre citation de la psychanalyste : « l’éducation, ça se parle ». Françoise Dolto n’abolit pas l’idée de la punition, mais elle rejette le dressage par la contrainte arbitraire dans la construction d’une personne. En dénonçant la « pédagogie noire », une autre psychanalyste, Alice Miller, décrit de son côté les méfaits de l’éducation traditionnelle avec un but déclaré : sensibiliser l’opinion publique aux souffrances de la petite enfance, éviter les humiliations, les brisures non nécessaires qui fondent, pour Miller, les pathologies adultes.

 Et c’est là, au tournant des années 70, que nait la parentalité positive.

Et qui se développe très vite aux États-Unis, aidée par les concepts de positive thinking, ou comment, par soi-même et en soi-même, trouver les ressources pour atteindre le bien être. C’est dans cette période, entre enjeux politiques autour des droits de l’enfant, des débats médiatiques autour de faits divers sordides et des publications sur les pédagogies alternatives que naît notre culture parentale contemporaine. Moins basée sur l’obéissance, plus sur l’empathie et le dialogue et sur des techniques non violentes de limitation de l’enfant, comme le Time out.

Nous y voilà : le fameux « file dans ta chambre » apparait comme le meilleur moyen d’éviter la violence tout en posant des limites. Ce temps mort, qui est aussi un time out parental, est perçu comme un moyen d’éviter les excès quotidiens dans le rapport de l’adulte à l’enfant. En France, depuis 2019, la loi « anti-fessée » condamne ces « violences éducatives ordinaires ». Alors faut-il désormais se passer de ce temps mort et pousser le curseur de la parentalité positive un plus loin ? C’est tout le débat qui oppose les spécialistes et qui nourrit les éditeurs. En 2017 en France, le marché des livres sur la parentalité représentait 30 millions d’euros. Il semble que le time-out est loin de filer dans sa chambre.