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Luc Garcia / Les nouveaux agents

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Texte paru dans Lacan Quotidien n° 823 du 11 mars 2019

Par omission ou juste par bêtise, on a cru longtemps que le diptyque confiscation des richesses – privation des libertés indexait les totalitarismes. Puis nous sommes entrés sans prendre garde dans l’aire des totalitarismes qui redistribuent. Tant que les bouches étaient pleines, les ventres le seraient bien aussi — même si les couleuvres qui déambulent dans les ténèbres finissaient dans les estomacs —, on répugnerait à prononcer le mot dictature.

Un autre terme pour désigner l’exacte fonction en jeu reste donc à trouver.

Du sans plomb pour tout le monde

Parce qu’il continue d’incarner le produit le plus fongible de la Création, avec l’argent bien sûr, le pétrole est de toujours le véhicule d’un réel. À suivre les méandres de sa production et l’usage de ses excédents commerciaux, tel un sismographe multidimensionnel, il nous donne l’index de ce qui se joue aujourd’hui en matière de régimes de pouvoirs.

Certains avaient misé imprudemment sur l’essoufflement de sa production à l’entrée des années 2000. Sa raréfaction contrôlée par les pays producteurs engendrait une envolée des prix qui leur offrit des marges d’exploitation particulièrement confortables tout en maintenant l’illusion d’un appauvrissement des réserves. Mais, loin de l’arrêt qu’on disait imminent, il y eut nouvelle donne, avec notamment la très controversée extraction dans des territoires désertiques du sud des États-Unis par la méthode de fracturation hydraulique qui en faisait de nouveau un placement d’avenir convoité.

Le pétrole devenu un produit de luxe, certains dans le même temps se régalaient d’imaginer l’époque du tout pétrole disparaître enfin sous des volutes écologiques en raison de la cherté du baril. Lacan faisait remarquer que « la science physique […] va se trouver ramenée à la considération du symptôme dans les faits, par la pollution de ce que du terrestre on appelle, sans plus de critique de l’Umwelt, environnement : c’est l’idée de Uexküll béhavourisée, c’est-à-dire crétinisée »[1]. Pour accéder à la plénitude environnementale suprême, on vit fleurir des restrictions de circulation automobile, une protubérante machinerie de péages urbains et interurbains à l’efficacité douteuse, des énergies propres tenter de s’imposer dans un flot d’angoisse généralisé pour scruter le thermomètre du réchauffement climatique. Mais la consommation de pétrole n’a cessé d’augmenter, la demande d’être soutenue et la crétinisation comportementale écologique, de se poursuivre : cela fit écran à l’installation de Poutine en Russie, de Chavez et Maduro au Venezuela puis, quelques années plus tard, de Xi Jinping en Chine. Dans le même temps, Daesh tirait ses plus importantes ressources de l’exportation du pétrole syrien. Des régimes, sans exception, concernés par la production de l’or noir.

Emmenés par la force de persuasion saoudienne, les producteurs parmi ces pays eurent l’idée de s’offrir un luxe de grand seigneur, en 2014, alors que la guerre sévissait en Syrie : faire chuter les prix pour casser toute rentabilité du pétrole américain (dont il était coutume de raconter qu’en dessous de 100 dollars le baril, sa production se faisait à perte). Cette guerre du pétrole consistait à inonder le marché pour avoir la main sur la matière première la plus convoitée du monde. Ils augmentèrent leur production pour faire craquer Washington, qui tint bon, les industriels américains étant réputés, manifestement pas sans raison, experts en réduction toujours plus sévère des coûts. Le prix du baril pourrait descendre jusqu’au plus bas, cette chute ne ferait qu’appauvrir ceux qui la conduisaient.

Dans un premier temps, se trouvant avec une manne d’argent renouvelée, les gouvernements des pays riches en ressources pétrolières en firent usage pour redistribuer au peuple quelques possibilités de consommation et, du même pas, thésauriser de plus grosses enveloppes pour assurer leurs arrières. Le monde connut en une vingtaine d’années une extraordinaire croissance globale, plus particulièrement dans les pays qui n’étaient pas démocratiques. Mais dans un second temps, à partir de 2017, on vit des régimes politiques fragilisés d’avoir joué avec le feu puisque la manne se tarissait avec la baisse des prix sur le marché mondial. Or, tant à l’époque de la flambée des prix qu’à celle de leur chute, un protectionnisme bon teint fut à l’œuvre, qui s’habillait à peu de frais d’un refus des méfaits d’une mondialisation débridée dont ils étaient pourtant les principaux acteurs. Restés transparents aux grandes heures de la croissance mondiale qu’accompagnait le pétrole, les mêmes gouvernants justifieraient désormais le repli national à l’intérieur de leurs frontières et le choix d’une économie de plus en plus contrôlée par un pouvoir étatique de plus en plus dirigiste. Vingt années d’une course exponentielle au gain, vingt années d’une mondialisation appelée comme telle faute de mieux, mais vingt années d’une ascension vers un dirigisme de plus en plus accentué de l’économie et de la bureaucratie.

À partir de novembre 2018, la France fut le lieu de revendications sustentées du mythe de l’enfermement sur soi comme solution de tout. Alors que les prix à la pompe n’avaient jamais été aussi bas depuis une dizaine d’années, le mouvement dit des « Gilets jaunes » qui se plaignait initialement du prix du carburant, prétextait que la hausse commençait à faire trop. Or, même la hausse des taxes n’équivaudrait pas la spectaculaire augmentation des années 2010[2]. Il s’agissait d’un malentendu sciemment entretenu, qui n’avait rien d’anodin dès lors que l’on entendait dans le même temps une demande de consommer tout azimut toujours plus pressante et surtout au prix d’une accentuation autoritaire mâtinée d’un appauvrissement de l’action publique démocratique déjà bien à la peine. Gilets jaunes, Syrie, Russie, Venezuela, Iran feraient un excellent ménage – un mouvement d’opinion aussi spontané soit-il ne tourne pas à l’eau fraîche. Les revendications sur les prix à la pompe amorcèrent celle du mouvement pour faire leur lit sur ce malentendu-là.

Tant que ça consomme

Avec beaucoup de prudence, on avait parlé jusqu’alors de conservatisme sévère, de restrictions, de privation de libertés, de régimes fascisants plutôt que fascistes, on se demandait parfois comment il fallait dire. On a remarqué, circonspects, des alliances pas mêmes imaginables il y a dix ans entre pays que l’on croyait ennemis comme aujourd’hui fonctionne à merveille la diagonale Russie-Chine-États-Unis liés par la commodité de ce flou planétaire. Pourtant, quand la copule a été impeccable après la chute du Mur de Berlin notamment, entre les mauvais coucheurs et les rois satisfaits, a débuté la catastrophe des libertés bafouées.

On a nommé ces rois-là oligarques par excès de commodité. Le Venezuela fut paradigmatique. À 147 dollars le baril, dans un pays où il suffisait de se pencher un peu pour ramasser du brent, on fermait les yeux et on disait « réussite ». La Russie, avec le gaz, n’était pas moins heureuse, et les Russes pas moins satisfaits. Les Iraniens sous embargo américain tapaient à la porte et voulaient aussi partager le festin. Les Saoudiens, plus revêches, ont appris à ne rien partager du tout avec personne et ils continuèrent comme ça ; à leur tête un pétillant prince mettait tout le monde sous clé pour desserrer l’étau d’une opposition qui goutait peu la transformation d’un régime dont on pourrait vite voir qu’elle n’était que de façade. Quand l’appétit va, tout va.

Tour de terre express : le constat tombe. Avec deux ou trois autocrates en Afrique, il n’existe dans le monde probablement plus qu’une dictature confiscatoire des richesses : Kim Jung Un en Corée du Nord, qui passe pour reliquat folklorique de la guerre froide. Son réseau diplomatique constitué de rabatteurs efficaces arrose la planète de drogues synthétiques et collecte les devises au profit du seul dictateur. Cependant, même lui entre dans le rang à son rythme, qui a rencontré Trump à Hanoï, le 28 février dernier.

L’ouverture des échanges de biens accompagnent très bien la confiscation des espaces de liberté. L’accommodement idéal est la généralisation de potentats locaux. Ce que l’on croyait facilement incompatible jusqu’alors ne l’est plus : des peuples corsetés, mais sustentés de biens de consommation et des économies libre-échangistes, dirigées de façon extraordinairement étatiques.

Certains, voyant là l’opportunité d’une nouvelle lutte sociale, ont alimenté ce puissant malentendu.

Avec l’avoir pour moteur, serait consacrée une paix sociale consentie sur tous les barreaux de l’échelle sociale. Et l’on a fait croire la grande affaire de la jouissance mondiale résolue au prix d’une castration miraculeusement transcendantale et pour toujours acceptée. Telle serait la sucette nécessaire pour faire taire ardeurs et déceptions puis nager dans le bonheur. Tant qu’un président fait payer l’impôt sur la fortune des plus riches et qu’il tient en respect ses plus profiteurs patrons, que les pauvres d’hier se verront moins pauvres, on ne pourra pas dire le régime dictatorial — n’est-ce pas déjà le cas d’un régime poutinien ou vénézuélien ?

Il s’agit d’abreuver certains de devises et lancer des miettes aux autres qui jusqu’alors n’avaient rien, ivres d’avoir un peu plus désormais. Plusieurs ont appelé ça redistribution des richesses et ont fait croire que tout le monde voulait ça.

Des agents

L’alliance des objets de consommation et des nouveaux dictateurs était actée. Ceux-là firent ce que les autres répugnaient de faire : fermer les frontières, un espace protégé étant un espace de liberté contrôlée, maîtriser sur ce marché la distribution de petites satisfactions bon marché et se replier sur un amoncellement pour reprendre le mot de Lacan[3].

Fut ainsi consacré ce que Lacan pointait en 1970 : « Nous sommes de plus en plus familiers avec les fonctions d’agent. Nous vivons à une époque où nous savons ce que cela véhicule, du toc, de la publicité, des trucs qu’il faut vendre. Mais nous savons aussi que c’est avec ça que ça marche, le point où nous en sommes de l’épanouissement, du paroxysme, du discours du maître dans une société qui s’y fonde. »[4]

Ces nouveaux dictateurs sont en réalité des voyageurs de commerce, des boutiquiers au guichet. Stupeur pour quelques-uns, accommodement pour d’autres, la guerre du pétrole aura révélé cela : le ménage bien huilé de la mondialisation sans frontière et d’une accentuation de la maîtrise localisée à l’intérieur de frontières où se réduisent les libertés. Figures du « maître de demain ».

[1] Lacan J., « Lituraterre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 18.

[2] Le prix du litre de sans-plomb 98, indicateur du carburant qui demande le plus haut niveau de raffinement s’établissait en moyenne à 1,71 euros en 2012, pour 1,52 euros en novembre 2018. Source : Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC), ici. Les différentes références sur le prix du baril en sont également issues, recoupées avec celles détaillées par la Commission européenne, in Weekly Oil Bulletin ici.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Seuil, 2006, p. 119.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 146