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Clément Rosset / Peut-on s’habituer au réel ?

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Texte publié dans les actes du séminaire de l’AEFL 2012-2013

Je vous remercie beaucoup M. Cassini pour cette présentation, vous n’avez pas cité Gallimard, c’est chez Gallimard qu’il y a ce livre Le réel et son double qui a déterminé tous les autres à partir d’une certaine date.

J’en arrive à la question de cette année qui est, non pas le réel, mais celle-ci : Peut-on s’habituer au réel ? Ça m’a tout de suite fait tilt parce que c’est une phrase que j’emploie à plusieurs reprises affirmant notamment que le réel est la chose à laquelle on ne peut pas s’habituer. C’est une sorte de paradoxe… de mot pour rire.

Je me suis rappelé que j’en ai parlé la première fois dans ce livre que j’ai apporté. J’en ai parlé à propos de la musique, un chapitre sur la musique, dans lequel je développe le thème selon lequel la musique constitue une sorte de réalité qui n’est pas plus réelle ni non réelle que les autres réalités… Nous sommes logés à la même enseigne sous ce rapport.

Elle a ceci de particulier néanmoins qu’elle est une réalité surprenante. Schopenhauer considérait la musique comme la réalité absolue, puisque c’est la volonté en soi, la volonté générale, l’essence de la volonté et en tant que tel la musique est donc l’émergence la plus avancée du réel.

Un des caractères de la musique est qu’on est incapable de dire de quoi elle parle. Ceux qui s’imaginent que la réalité nous évoque des souvenirs, des chagrins, des pensées, des idées, ou n’importe quoi qui a rapport avec la réalité tout court, la réalité qu’eux, ils ont, la réalité que nous ressentons, sont dans l’illusion qui consiste à confondre l’effet que peut faire la musique, mais un effet accidentel qui n’a rien à voir avec l’effet musical, et l’expressivité proprement musicale. C’est une thèse développée par Igor Stravinski et annoncée par un ou deux autres.

D’autre part, on peut avancer cette idée que la réalité qu’elle soit musicale ou non musicale a de toute façon quelque chose d’extrêmement surprenant car comme dirait Schopenhauer, la musique est sans rapport avec les autres réalités, mais cette réalité étant, dans tous les cas, sans cause, sans raison, sans fondement, sans nécessité.

Cette circonstance de la réalité fondamentale faite de facticité, pour Schopenhauer, constitue le nerf même de sa pensée, à mon avis.

Cette pensée d’ailleurs a été reprise sans le savoir d’ailleurs par l’existentialisme.

Tout ce qui a été dit à l’époque et par Sartre, de cette existence factice, de la mouette dans La nausée, toute cette phase existentialiste… si je mets de côté les considérations moralisantes ou politiques que Sartre a pu en tirer, cette pensée-là est une pensée qui est d’une certaine façon directement issue de Schopenhauer, mais à l’insu de ceux qui l’ont avancée, de ceux qui l’ont développée.

Et pourquoi ? Pour une raison très simple, c’est que le courant existentialiste s’est développé à une période où plus personne ne lisait Schopenhauer. On lit maintenant Schopenhauer à tour de bras, mais depuis très peu de décennies.

Pour conclure sur ce point, avec la musique, mais aussi sans son aide, sans le besoin de son aide, j’ai donc énoncé cette formule que le réel est la seule chose au monde à laquelle on ne s’habitue jamais. On se demande alors dans ces conditions alors à quoi on peut s’habituer. Car si on ne s’habitue pas au réel, on se demande à quoi on pourrait s’habituer ?

À quoi on pourrait répondre que les hommes ont une faculté extraordinaire à s’habituer à l’irréel : au surnaturel, aux portes qui s’ouvrent toutes seules, aux fantômes qui ressuscitent, à Claude François qui vous parle à travers les tuyaux des radiateurs… C’est fou à quoi on peut s’habituer dans le domaine des choses qui n’existent pas.

Si la chose existe, si vous êtes face au réel, ça vous fait à chaque fois un drôle de coup.

Pour en arriver maintenant à ce sujet immense : « S’habituer au réel ». Je voudrais vous proposer quelques réponses ou quelques raisons que j’imagine… Expliquer le fait que la réalité, ou je préfère dire le réel, car la réalité ce n’est pas tout à fait le réel, mais il faudrait plus de temps pour en parler.

Puisque réel il y a… comme dirait Marivaux ou Molière.

Mon propos est donc d’essayer de prendre quelques pistes qui expliquent pourquoi cet apparent paradoxe : on ne s’habitue pas au réel qui devient paradoxal quand on dit que c’est la seule chose à laquelle on ne s’habitue pas. J’ai défendu dans ce sens-là ce paradoxe. Il est défendable. Paradoxe, alors qu’on devrait y être habitué depuis fort longtemps, depuis notre naissance en somme.

J’envisageais de vous apporter deux réponses très générales et un peu faciles qui appelleraient mille approfondissements, mille objections que vous pourriez me faire d’ailleurs, dans un instant, mais qui sont les premières idées qui me viennent sur la question.

Si on se demande peut-on s’habituer hors le réel ? Je vous répondrai oui, on peut s’habituer à tout ce qui est irréel. Les hommes passent leur journée à cela… Enfin la plupart.

L’idée qu’on ne peut pas s’habituer au réel, semble le paradoxe complémentaire de cette folie de s’habituer à l’irréel qui est grande, je le répète. Le paradoxe complémentaire qui consiste à prétendre que le réel est la chose la plus condamnée à l’habitude, la plus condamnée à provoquer en nous le sentiment de déjà-vu, de déjà connu, toujours la même chose qui consiste à l’affirmation exactement contraire donc… concernant l’irréel qui consiste à dire le réel on s’y habitue tellement qu’on en a marre, n’est-ce pas ? Le réel n’intéresse personne.

Baudrillard nous l’a dit, et pas que Baudrillard, Baudelaire aussi… il l’a dit pendant toute sa vie. D’après Sartre, c’est parce qu’il n’a pas supporté le remariage de sa mère. Quelle absurdité !

Mais la parole selon laquelle on ne s’habitue que trop au réel, et que ça finit par rendre le réel invivable est l’opinion la plus répandue.

Si on faisait un sondage, on me donnerait très certainement largement raison. Du reste, Hegel ou Jean Pollion qui a un fond secrètement hégélien, l’ont bien montré. Aucune chose n’est fausse, il y a toujours du vrai. Non seulement il n’y a pas de mal qu’on se fasse quelque bien, comme on dit… mais il n’y a pas de faux dans lequel ne brille quelque part un peu de vrai.

L’opinion veut que le réel à force d’être apprivoisé, connu, prévu, ennuie et en tout cas, il est certain que l’opinion contraire selon laquelle le réel n’étant pas prévu ne peut pas être l’objet d’une habitude de perception est vraie aussi. Le réel, dès qu’il se présente provoque une surprise même si c’est quelque chose que d’une certaine façon l’on a connue et reconnu mille fois, et bien, cet aspect « inhabituable », si je puis dire, du réel, explique en même temps que le réel n’ennuie pas… il peut terroriser, décontenancer, mais il ne saurait ennuyer… puisqu’on ne le reconnaît jamais qu’à ceci « mon Dieu du réel » !

Vous allez comprendre, je vais m’expliquer sur ces formules-là. Bon, ce petit exemple fait, je passe aux deux raisons que je vous ai annoncées pour lesquelles ce n’est pas évident de s’habituer au réel.

Première raison : pourquoi le réel prend de court, comme un contre-pied au tennis ?

Cette première raison, vous la connaissez tous. Ce n’est pas à des lacaniens sérieusement lacanisés, que je vais apprendre cela. Le réel en premier lieu est quelque chose d’« inhabituable », se dérobe à la prévision et au phénomène de « s’habituer à »… pour une bonne raison c’est qu’il n’y a pas deux réels pareils. Il suffit de se convaincre si on va avec Leibniz, il n’y a pas, deux feuilles, pas deux herbes pareilles, il suffit de professer une philosophie du singulier comme Leibniz et comme tant d’autres, pour savoir qu’on ne peut pas s’habituer à un brin d’herbe. C’est un peu pauvre, je sais bien.

Mais ça va tout de même assez loin… Je vais vous en parler dans une seconde.

Je voulais dire autre chose, c’est lié à ce problème… Vous m’avez dit que je faisais des vacheries avec Lacan. L’homme, ses prestations prodigieuses à l’oral, quelle que soit la forme d’oral… les séminaires… ou à l’École Normale Supérieure où j’étais… bon, c’était quelqu’un de complètement prodigieux, et pour un tas d’autres raisons. Je ne parlerai pas de cela. Si j’ai des réserves à faire, j’ai aussi beaucoup d’admiration à affirmer.

Je ne parlerai pas non plus de la complication de certains textes notamment ceux qu’il a rédigés dans les Écrits. Alors que les textes dans les séminaires que notre ami Jacques-Alain Miller sort goutte à goutte sont d’un français parfaitement compréhensible, lisible… au fond. Il dit la même chose d’ailleurs, mais de telle manière qu’on le comprend. Disons que parfois quand on fait l’effort de décrypter tel ou tel écrit particulièrement intéressant, on s’aperçoit qu’il y a beaucoup de choses qui vont très loin dedans.

Tout cela pour dire que depuis, j’ai reconnu depuis la première version de l’École du réel, où je me gaussais de lui, j’ai changé d’avis… C’est-à-dire que je considère que quelque bizarre que fût l’homme, son comportement, qui pouvait être d’ailleurs très drôle, sympathique, mais mettant parfois un écran entre ce qu’il pensait et ce qu’il finissait par ne pas pouvoir vraiment communiquer… mais au total, je dois dire que parmi le nombre de prétendus génies philosophes français du vingtième siècle, je dois dire que je considère qu’il est le seul qui ait vraiment une importance philosophique qui ne peut être que reconnue donc je fais là amende honorable et du reste, dans la version de mon livre que vous avez lu, j’ai atténué pas mal de choses, mais il y a encore certaines choses, des injustices, à l’égard de Hegel également… Hegel, ça s’explique très facilement, je ne l’avais pas lu. Quand on l’a lu, vous me direz, on ne le comprend pas, mais quand on lit Hegel, on ne le comprend pas non plus ! C’est ainsi.

Je voudrais donner quelques éclaircissements sur cette manière d’être complètement surpris par la chose qui a priori ne devrait pas vous surprendre.

Il y a un très bon livre de Kierkegaard, que vous avez tous lu La répétition, dont je vous recommande la lecture. Vous connaissez l’histoire, quelqu’un veut répéter.

Il a eu un automne merveilleux, dans une petite ville allemande merveilleuse, les tilleuls, la petite auberge, la petite aubergiste, la qualité du vin bien sec… Il décide de refaire le voyage, une sorte d’odyssée qui consisterait à revivre, à répéter l’odyssée, à répéter deux mois de bonheur intense. Puis aussi à retrouver la jeune aubergiste, tout ça va de pair. Mais l’hôtel a changé, l’aubergiste aussi n’est plus là. Autant le temps était au beau fixe, autant maintenant il pleut sans relâche, le chef a dû mourir parce qu’autant c’était délicieux maintenant c’est médiocre. Détail par détail, minute par minute, tout a changé, tout vous déçoit. Plus rien, pas un détail, pas une sensation n’est pareille. Il n’y a pas moyen de répéter quoi que ce soit.

Il y a un grand mot de Deleuze dans Différence et répétition, c’était à l’époque où Deleuze était plus clair qu’il ne l’est devenu, qui dit qu’il n’y a que la différence qui se répète. Cela signifie, à mon avis que, si vous voulez retrouver une émotion, ou quelque chose qui ressemble à une émotion, il faudra forcément qu’il y ait une différence car quand vous avez eu cette émotion, ce goût, ce qui vous a étreint, un spectacle, il y avait un effet de nouveau, un effet de surprise. Si vous perdez cet effet de nouveau, vous ne le connaissez pas. Il n’y a que la chose différente qui puisse prétendre être un peu la même. Ça va très loin à mon sens.

C’est une des raisons, la plus profonde de toutes les raisons, pour laquelle on ne peut pas s’habituer au réel puisqu’il faudrait pour retrouver quelque chose à quoi on s’attendait, retrouver une surprise, un choc, un parfum de différence, un parfum de nouveauté, et qu’on est de toute façon assuré que le temps est changé, que l’aubergiste est parti, oui ou non… mais qu’on était assuré de ne pas retrouver, parce qu’il y a aussi le sujet et qu’une sensation, c’est la rencontre entre un sujet nouveau et un objet de perception, des objets de perception mouvants aussi.

Il est temps de passer à la deuxième raison :

Il y a une raison beaucoup plus profonde, pour laquelle on ne se reconnaît pas dans un nouveau réel, on ne s’habitue pas au réel, c’est que même s’il ne change pas, le réel est d’une autre nature. De fait, il y a quelque chose d’exactement vrai dans le fait qu’on ne s’y habitue pas. Évidemment, on peut s’y habituer au sens de l’habitude réflexe… J’appuie sur le bouton, je ne sais plus s’il est à droite pour allumer la lampe… encore, que j’en connaisse qui en doute… cela relève de ceux qui font de la psychologie, qui savent ce que c’est que la névrose obsessionnelle. Après tout, qui me prouve que je ne me trompe pas, n’est-ce pas ?

Néanmoins, ces espèces de compulsions de répétitions ne doivent pas être prises pour l’habitude dont on parle quand on dit qu’on ne s’habitue pas au réel.

On peut s’habituer à la position de tout avec les conditions d’erreur, bien sûr. Mais on ne pense pas, c’est le corps qui agit.

L’habitude qui nous fait défaut pour s’habituer au réel, c’est justement le fait que le réel passe si je puis dire toute possibilité de représentation et survient comme quelque chose qui tombe sur vous avant même qu’on ait eu le temps de pouvoir s’y attendre… d’avoir la décision d’esprit qui permette de voir se profiler un événement, une sensation, n’importe quoi… qui soit à peu près voisin, semblable de ce qui vous arrive, en effet.

Ceci a été dit par Platon dans le passage le plus célèbre de la République mais il en va de même pour l’histoire de la caverne comme de l’histoire d’Œdipe… Mais on oublie peut-être à cause de Freud qui n’a recueilli qu’un petit élément de la légende d’Œdipe pour en faire son affaire, mais en fait il y a des tas d’événements qu’il passe sous silence et sont extrêmement importants je n’en parle pas nous n’avons pas le temps. Dans le mythe de la caverne, si vous voulez embarrasser un étudiant à l’oral de philo demandez-lui de vous raconter l’histoire de la caverne dans le livre sept de la République. — Ah ! Monsieur, je sais ! En fait il y a une chose très importante qui n’est pas dite par les étudiants de philosophie c’est que les prisonniers qui vivent de l’apparence, qui vivent de la représentation fictive, sont dans la perception fantasmagorique de la réalité et pas, selon Platon, dans la perception réelle de la réalité ou du réel. La perception du réel, pour Platon, est une perception de l’idée, l’idée de lit est plus réelle que le lit. C’est dans La République, livre X.

Alors, le point important, c’est qu’il y en a un qui sort, qui voit le soleil des idées, qui voit le vrai lit, qui voit le vrai bien, qui a la science de l’amour, enfin qui voit la réalité comme si vous y étiez. Ah… !

Et il a eu l’idée comme celle des grands découvreurs, celle propre aux fous, c’est celle d’aller la communiquer. Nous savons que Galilée a été à deux doigts de payer cher l’annonce de la vérité. C’est ce qui arrive à cet homme désillusionné de la caverne qui n’a qu’une idée, c’est de rentrer dans la caverne, d’apporter la bonne nouvelle à ses compagnons enchaînés, de les désenchaîner, les traîner, les sortir, « allez voir la réalité, le rêve », ce que Platon appelle le rêve bien entendu. Vous savez ce qui se passe, deux ou trois sortent, voient effectivement le réel, deviennent blêmes et tuent celui qui a découvert le réel. Ils retournent se repaître des images fantasmagoriques, des fausses images, des images illusoires, etc. illustrant ainsi une vérité souvent connue, cette vérité que les hommes sont beaucoup plus à l’aise dans le faux que dans le vrai… Je vais arrêter de parler de cela.

À propos du goût qu’ont nos semblables pour vivre dans l’illusion, se reconnaître dans ce qui n’existe pas, vous me parliez d’un livre récent…

Daniel Cassini : Il y a votre citation que je trouve très belle : « Le jouisseur d’existence, l’homme heureux, se reconnaît précisément à ce qu’il ne demande jamais autre chose que ce qui existe pour lui ici et maintenant ».

Clément Rosset : j’ai une autre formule, qui me plaît aussi. Je dis quelque part que le meilleur des mondes n’est pas un monde où l’on obtient ce que l’on désire, mais un monde où l’on désire quelque chose.

À propos de l’invisible, je vous en parle à bâtons rompus, mais pas exactement car je développe l’idée qui rend compte à la fois de l’aisance de l’homme dans le faux et de sa maladresse et de sa gaucherie dans le vrai. J’ai développé, dans plusieurs ouvrages, cette idée dans des domaines différents l’idée que la faculté humaine de ne pas voir ce qui est sous les yeux relève du prodige, relève vraiment du prodige. Mais il faut y ajouter c’est une autre faculté complémentaire qui relève également du prodigieux, cette faculté de voir ce qui n’existe pas, ce que personne ne peut voir.

L’invisible, c’est un sujet intéressant.

Je vais vous donner quelques exemples de ce côté in-reconnaissable, stupéfiant, incroyable du réel que l’on a pourtant sous les yeux.

Je vais vous raconter une histoire.

À l’occasion d’un séjour à Rio Janeiro, tout le monde sait qu’on se fait agresser à Rio Janeiro, faut pas s’affoler.

Je vais un jour à Copacabana, je veux mettre mes pieds dans l’Atlantique. Sur la plage il y a une partie qui est éclairée par des phares, des énormes projecteurs. Ça grouille de monde, de baigneurs, de joueurs de volley-ball, etc. Cette partie éclairée s’arrête trente mètres avant le bord de l’eau qui reste dans l’ombre. C’est là qu’il ne faut pas aller. Mon guide qui était mon traducteur, malgré quelques avertissements, me laisse aller là, et je vois une meute qui fond sur moi à une vitesse incroyable… des gamins et un adulte… Je me dis « c’est curieux, ils veulent s’amuser ». C’est vrai les jeunes à Rio aiment s’amuser. Je me dis « tout de même on dirait tout à fait que c’est une agression, ils fondent sur moi. Ça ressemble tout à fait à une agression ». (Rires) Ils avaient 14 — 15 ans, ils étaient d’ailleurs 15… Quand ils m’ont pris et foutu dans l’océan Atlantique, je me suis dit « c’est une agression, ça y ressemble comme deux gouttes d’eau ». (Rires). Quand pataugeant, reprenant pied, j’ai vu en remontant que l’adulte s’était lui occupé de mon traducteur, qu’il le tenait comme un poirier et faisait tomber ses papiers, son argent je me suis dit «  il n’y a pas de doute, c’est une agression ». (Rires). Je passe les détails, j’ai négocié avec eux, ils m’ont volé ma montre, j’ai vécu trois semaines sans montre, mais ils m’ont rendu ma boîte de cigares. Ils se sont inquiétés de savoir si je n’avais pas eu peur, s’ils avaient été corrects… Cela, pour vous suggérer cette idée que la prise de conscience de la réalité, ça prend du temps, ça y ressemble. Un enfant le comprendrait… Eh bien, non c’est comme les apparences dans la caverne, ça ressemble. Ça ressemblait à une agression, ça y ressemblait beaucoup. Vous verrez cette réaction-là, elle est vraie. Je n’ai pas eu une seconde de trouille. Je me suis dit au fond voilà, comme ça, j’aurais été victime d’une agression. Chaque jour, vous pourrez voir une réaction de ce genre à des degrés différents. On prend d’emblée une vérité pour son apparence.

Je vais vous donner encore un exemple :

Le Tsunami de 2004, 150 000 morts, je crois… Un tremblement de terre sous-marin dans le Pacifique qui a touché toutes les côtes de la Birmanie jusqu’à la Corée, qui a été ressentie jusqu’en Alaska. Il y a eu un documentaire saisissant sur une station balnéaire de Thaïlande, où il y avait énormément d’étrangers qui avaient pour coutume de se baigner, coutume qui a dû leur passer pour un bon moment, quand elle n’est pas passée tout court pour cause de décès. Toujours est-il qu’il s’est passé quelque chose d’extraordinaire. Quelques-uns ont réussi à se sauver… Il suffisait de monter à quarante mètres.

Il y avait eu pourtant des symptômes : la marée basse au lieu de partir à quatre cents mètres, est partie à quatre, cinq kilomètres. « Qu’est-ce que c’est ce mur qui avance à trois kilomètres ? Il fait combien de haut ? Vingt mètres facile. Ça ressemble de plus en plus à un Tsunami. »

Là encore, on dirait que plus ça ressemble à un Tsunami, plus ça en a l’apparence, moins on y croit, la réalité en somme est moins crédible. C’est curieux, n’est-ce pas ? Vous y songerez.

Voilà pourquoi on ne s’habitue jamais au réel. Je n’ai pas trop dit pourquoi, mais dit comment et il se trouve que jusqu’à preuve du contraire, tout est crédible sauf ce qui existe, là ça demande beaucoup plus d’efforts.

Débat

Jean Louis Maunoury:

Puisque vous nous avez parlé du réel je vais vous raconter une petite histoire. Un jour il y a un cavalier qui arrive devant la maison d’un homme et de sa femme et qui lui annonce que sa sœur est morte. Alors aussitôt il éclate en sanglots il tombe à genoux au pied de sa maison et il est complètement prostré. Puis le cavalier s’en va, et un peu plus tard le cavalier revient, et il lui dit, écoute je m’excuse il s’agissait d’un aumônier, ta sœur n’est pas morte. Et à ce moment l’autre redouble de sanglots et sa femme lui dit, mais pourquoi est-ce que tu pleures autant ? Et l’autre lui répond, parce qu’en réalité je n’ai pas de sœur.

France Delville :

À propos du fait de retourner dans les endroits, je suis complètement d’accord avec vous, et Nabokov, dans La transparence des choses raconte exactement cela. Mais dans l’écart, c’est-à-dire, il prend des lieux, dans lesquelles il est retourné des dizaines d’années après, et il montre à quel point ce n’est pas pareil. Et puis il m’est venu une idée à propos d’Œdipe, c’est que le réel ça crève les yeux. C’est aveuglant.

Clément Rosset:

Ça rejoint tout à fait l’exemple que je vous ai cité dans Platon, le premier homme qui sort de la caverne il a les yeux aveuglés, crevés.

France Delville :

Et alors la réflexion que je me suis faite très souvent, c’est que plus c’est réel, par exemple le tsunami, et bien plus on a l’impression de rêver.

Clément Rosset:

On n’a plus le temps de penser à grand-chose d’ailleurs ! Ce qui est d’ailleurs le plus surprenant, dans un film qui montre la vague qui arrive, les 20 m d’eau qui ne sont plus qu’à 400 m des touristes, ils semblent médusés, et comme diraient les Québécois Ah ! C’est donc beau. C’est donc haut !

Daniel Cassini:

Cela me rappelle aussi une histoire, ce sont des paysans à la tombée du jour dans le champ et ils voient au loin une forme noire. Alors un des paysans dit à l’autre : mais qu’est-ce qu’il fait encore dans le champ ce mouton à cette heure-là ? Le paysan lui dit, mais tu ne vois pas que c’est un corbeau. Mais non tu vois bien que c’est un mouton il a des pattes, et les deux paysans se disputent jusqu’au moment où avec un battement d’ailes, le corbeau s’envole avec un coassement, alors un des paysans dit à l’autre tu vois bien que c’est un corbeau, et l’autre lui répond non, non c’est un mouton.

Un intervenant dans la salle :

De ce que vous nous dites du réel il apparaît que la rencontre avec le réel et de l’ordre d’un étonnement, d’une révélation.

Clément Rosset:

Ce que vous dites là est juste et me fait penser à d’autres exemples dans le domaine amoureux, ce que Proust a merveilleusement montré, ce qui arrive est de l’ordre de véritables tsunamis et pas une petite cascade d’eau. On retrouve cela chez Sartre, dans la nausée, il dit qu’une fois en voyant une mouette il s’est dit, mais en plus… la mouette existe ! Une sorte de révélation fulgurante. De même j’entrerai en accord, mais d’une façon lointaine, très lointaine, avec Heidegger, il est vrai que là-aussi j’ai quand même adouci mes « arrêts » contre ce grand penseur qui est tout de même un grand écrivain et c’est rare chez les philosophes, eh bien on y trouve une sorte de révélation fulgurante, devant le fait qu’il y a de l’être, il y a l’être de la mouette, de tout ce que vous pouvez imaginer, à quoi je donnerai totalement mon accord, et même si ce que Sartre appelle l’être moi je l’appelle le réel, et même si je ne peux pas entrer dans cette philosophie que je range dans la catégorie des philosophies allemandes idéalistes dont elle est une des dernières expressions au XXe siècle, il n’en reste pas moins que cet être dont il a la révélation, soit différencié d’un autre être qui est l’étant. Comme chez Platon il est deux catégories des choses, là c’est un petit peu intermédiaire entre ce qui est et ce qui n’est pas, alors que l’être pour moi, il y a, comme dirait Parménide il y a l’être et le non être eh bien pour moi il y a le réel et le non réel, point. J’admire cette réflexion d’un grand physicien autrichien ami de Musil qui dit ceci : « le monde est (je ne sais plus le mot qu’il emploie) est une affaire, une chose, dont le complément en miroir n’existe pas ». Je voudrais pouvoir en dire autant de l’être de Heidegger, auquel cas je serai converti du jour au lendemain. Je n’aurais plus rien à lui objecter. Comme les neuf dixièmes de son œuvre sont occupés à décrire au contraire l’autre face…

(Intervention dans la salle inaudible).

Clément Rosset:

Si je devais avoir une question j’aimerais bien qu’elle me soit posée par quelqu’un de très triste. Il y en a un qui est là et l’autre qui est là. Vous m’avez tous les deux frappés par votre expression de tristesse. J’aimerais savoir la cause de votre affliction. Pas par indiscrétion… mais… un philosophe doit tout connaître !

Une intervenante dans la salle :

Je voulais réagir à votre anecdote au brésil où vous avez réagi…

Clément Rosset :

… où je n’ai pas réagi…

L’intervenante :

Cette anecdote m’a fait penser, finalement qu’est-ce qui est réel ? D’après ce que vous nous racontez le réel semble très différent selon les personnes, pour une personne cette agression aurait été perçue très vite comme une agression.

Clément Rosset:

Ce que je voulais illustrer ce n’est pas qu’on ne reconnaît jamais à quoi on a affaire, mais que ça peut demander du temps et que c’est très intéressant de voir qu’il ne suffit pas à la réalité la plus évidente de se montrer pour qu’on la lise. Il est évident qu’à Rio, vous prenez votre café comme sur la promenade des Anglais, mais en dix fois plus grand, Copacabana par exemple, vous dégustez quelque chose, vous regardez le paysage fantastique de Rio, vous avez à trois mètres un type qui se fait dépouiller jusqu’à son caleçon, vous, vous continuez votre dégustation… on regarde et on s’habitue à ça, évidemment. Quand on ne s’habitue pas c’est que les faits sont tellement curieux en eux-mêmes qu’ils valent analyse et imposent réflexion.

L’intervenante :

Mais selon la personnalité qu’on a, on peut rejeter très au loin le réel, le repousser, par exemple pour l’agression que vous rapportez quelqu’un aurait pu essayer de comprendre le comportement de ces enfants et du coup moins subir ça comme quelque chose qui surprend. Est-ce qu’on pourrait imaginer quelqu’un de jamais surpris qui s’attendrait toujours à quelque chose et qui les expliquerait ? Vous dites que le réel surprend, par exemple la rencontre amoureuse, on dit qu’on tombe amoureux, mais on dit aussi que l’amour rend aveugle et qu’on peut se réveiller d’une histoire d’amour, le réel serait ce qu’on ne peut pas croire, et je me suis demandé finalement si le réel ce n’était pas une décision, est-ce qu’on ne décide pas que c’est réel ?

Clément Rosset:

Il y a des gens qui ne sont jamais surpris, Kant par exemple, en dehors des singes… Mais ce que je veux dire c’est que l’amour, chacun peut en penser ce qu’il veut, personnellement je crois que toutes les œuvres qui ont exprimé l’amour, rejoignent ce côté révélation et première fois. C’est d’ailleurs l’histoire de Roméo et Juliette par exemple, histoire oh combien exemplaire de l’amour, c’est que, qu’est-ce qui vous indique que vous êtes amoureux ? Pourquoi cette espèce de joie ? Et vous ne savez pas qu’en même temps vous devenez fou. C’est vrai aussi. Mais pourquoi vous êtes sûr que c’est réel ? Que vous êtes amoureux et que c’est peut-être la première fois ? Parce que vous savez brusquement que toutes les autres fois ce n’étaient pas ça. Et je vous rappelle que Roméo au début de la pièce n’a en tête qu’une femme qui est Rosaline. Mais je voulais vous dire aussi qu’il y a des gens qui n’auront jamais de réaction devant quoi que ce soit, pas la réaction d’être surpris ?

Une intervenante :

Quand on tombe amoureux on oublie qu’on est déjà tombé amoureux, comme si c’était la première fois. Comme si c’était toujours nouveau même si ça se répète.

Clément Rosset:

Oui absolument.

Un intervenant :

Je suis assez déconcerté parce que vous nous racontez, plein d’histoires, vous faites référence à plusieurs philosophes et à vous écouter j’ai l’impression que vous ne m’apportez rien que ce que je ne sache pas déjà. Et pourtant je suis quand même surpris par ce que vous dites.

Clément Rosset:

C’est la preuve qu’on ne s’habitue pas à la réalité ou à la vérité ! Les Anciens disaient une chose très juste, c’est une des rares choses que les stoïciens aient perçue avec profondeur, c’est que on ne peut apprendre que ce qu’on sait déjà d’une certaine façon, et il y a deux catégories dans l’auditoire, il y a des gens qui savent et des gens qui ne savent pas. Les gens qui ne savent pas vous ne leur apprendrez jamais rien, les gens qui savent vous leur apprenez qu’ils le savent, vous leur rappelez qu’ils le savent. Il y a un savoir préalable et dans lequel vous êtes reconnu, et vous verrez c’est comme ça et pas autrement. C’est ça le paradoxe de l’apprentissage du savoir, on ne peut apprendre qu’à celui qui sait, qui sait en puissance, qui a déjà toutes les briques… J’ai 33 ans d’enseignement et j’ai toujours été conforté dans ce sentiment.

L’intervenant :

Mais d’où est-ce que je sais déjà ?

Clément Rosset:

Vous avez été mille fois à deux millimètres de la perception de la vérité qui vous apparaît plus clairement aujourd’hui. Combien de fois ai-je écrit des lettres à des gens pour leur demander un renseignement qui était écrit sur ma table ! Un paradoxe qui est proche de ce paradoxe-là c’est celui qui concerne la santé, la maladie qu’elle soit mentale ou somatique, c’est qu’un médecin ne guérit jamais que des gens bien portants. Les psychanalystes le savent bien d’ailleurs.

Élisabeth De Franceschi:

En vous écoutant parler du Tsunami j’ai pensé à quelque chose qu’on m’a raconté, c’est que sur la plage il y avait des enfants qui ont cherché à informer les parents qu’il se passait quelque chose d’étonnant. La mer est partie, la mer s’en va… et les parents n’en tenaient pas compte ce qui laisse à penser que les enfants sont peut-être plus près de ce réel…

Clément Rosset:

Oui, oui, j’ai lu ça, ça tend à prouver que la vérité sort de la bouche des enfants, et qu’on ne peut pas en dire autant des parents ou du moins de leurs actes. À ce sujet à propos du même Tsunami, au large de la Thaïlande, à 400 km, il y a un archipel, les îles Andaman, ces îles sont habitées par des populations assez primitives, qui parlent à peine, mais qui sont très pacifiques, et détail amusant apparemment la seule chose qui intéresse vraiment ces populations-là, c’est de déculotter les explorateurs. Bon, ceci dit, ils ont été étonnants, comme les enfants dont vous parlez, parce que le Tsunami est passé sur tout l’archipel, il n’aurait pas dû y avoir un seul rescapé, et il n’y a pas eu un mort, pas un blessé. Pourquoi ? Parce qu’ils ont fait comme les Indiens, ils ont collé l’oreille, ils ont entendu une vibration qui venait du Pacifique, c’était le tremblement de terre du Pacifique, ils ne se sont pas posé mille questions et comme le sommet est à 50,69 m ils y sont montés et ont attendu que ça se passe. Ils étaient pourvus d’une faculté perceptive qui fait défaut à nos sens un peu émoussés. Vous savez que lorsqu’il va y avoir un tremblement de terre il y a un signe qui ne trompe pas c’est que les jardins des parcs géologiques deviennent muets.

Je vous remercie.