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Jean-Paul Hiltenbrand /  Troubles dans la modernité

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Texte repris dans la Newsletter de la FEP Novembre 2022
Image Intagram Michelle Concetta

Comme psychanalyste nous rencontrons et entendons nombre de troubles dans notre clinique, troubles qui ne sont pas identifiables à la psychose ou à la névrose ni troubles qui ne tiennent pas non plus à la fonction narcissique, mais qui désignent le statut du sexuel dans la relation primitive.

En même temps nous pouvons observer que dans notre clinique apparaissent des phénomènes étroitement liés à des liens consécutifs à des troubles discrets de la fonction de la parole : celle-ci étant réduite dans son expression ou bien étant submergée ou effacée par l’usage du numérique qui inonde notre civilisation et notre culture jusqu’à menacer nos échanges et notre santé. Fait qui avait déjà été signalé à la suite de l’invention de Bell (le téléphone en 1926). Certains laboratoires de neurosciences ont signalé ces méfaits dans le sens de la disparition des effets de la parole indispensables dans les échanges humains. Ce qui a conduit certaines institutions d’enseignement de la côte ouest-américaine à interdire les écrans dans leur institution d’enseignement.

Nous savons que le numérique ne parvient pas à diffuser la parole ni à nous inscrire dans les effets tels que nous les reconnaissons dans la cure analytique. Nous sommes confrontés à des pathologies ou des symptômes nouveaux dans notre actualité dont nous n’avons pas l’interprétation immédiate, car ils ne relèvent pas du simple processus freudien du refoulement.

C’est le cas de la dysphorie de genre, semble-t-il, qui est d’un grand intérêt parce que c’est une perturbation qui concerne l’identification du sujet à un sexe qui n’est pas le sien, c’est-à-dire étranger à son anatomie, où un garçon se désigne comme devant être une petite fille et réclamant une rectification. C’est un processus d’auto reconnaissance dans lequel il s’enferme avec en outre une éviction de l’instance paternelle et un conflit au regard de l’instance phallique, car l’individu lui-même détermine ce qu’il doit être et où dès lors la société serait invitée à reconnaître ce qu’il souhaite être.

Depuis l’apparition de la dysphorie de genre on s’interroge sur l’origine de ce mal qui est d’une apparition relativement récente. Robert Stoller, psychiatre, psychanalyste américain a publié deux ouvrages en 1968 sur ce symptôme. A l’époque il s’agissait d’abord de préciser si l’on était devant une nouvelle forme de névrose ou de psychose, ou bien un mode de perversion tant ce symptôme paraissait étrange. Aujourd’hui, comme on l’observe souvent ces enfants sont la proie d’une idéologie pour la « gloire » et l’illusion d’une autodétermination sexuelle totale qui est en même temps une escroquerie sinistre : car un sentiment, une impression, donc une pensée subjective doivent être transformées en une réalité corporelle objective ! C’est au point que certains pays comme le Canada ont posé simplement une interdiction à toute transformation sexuelle et corporelle. Cette décision semble sage, car les transformations ne sont pas des réussites apaisantes au tourment qui saisit aussi bien l’enfant qui a l’impression de ne pas être né dans le bon corps. Ces cas sont à distinguer des enfants qui se déguisent dans l’autre sexe pour éprouver une autre jouissance par jeu, par exploration et indécision. Cet enfant n’attache pas en revanche de crédit à ce jeu. Il y a jeu et non pas demande insistante de transformation avec la certitude d’une erreur dans son intimité comme dans la dysphorie de genre.

Chez l’enfant, chez l’adolescent, même chez certains adultes la formule décisive qui est que : « l’anatomie c’est le destin », cette formule n’a pas forcément un caractère définitif et impératif. La question véritable est de savoir d’où provient cette fable de l’autodétermination sexuelle qui est une escroquerie mortifère encouragée par la société libérale. Dans les années 95, notre Association avait diffusé une présentation de malade par Lacan qui interrogeait un malade affligé de ce syndrome. Sa conclusion était à l’époque qu’il s’agissait d’une situation sans remède. Depuis, la chirurgie s’est perfectionnée et l’accompagnement du traitement hormonal s’est perfectionné permettant une issue selon le désir de qui ? Grande question, car faut-il y voir la détermination des parents ou bien celle de l’enfant ? Ou serait — ce quelque chose qui découlerait d’une situation complexe des adultes où plusieurs facettes interviennent pour contribuer à ce mouvement ? Ce qui intervient souvent ce sont des nominations comme celle d’un de mes patients appelé Antoine, prénom d’un aïeul et que le patient ne supportait pas. Ce qu’il convient de signaler à ce propos c’est que le changement exigé du prénom est souvent le signe annonciateur d’une demande de changement ultérieur de sexe. Nous avons donc par là le signe d’une préoccupation antérieure et lointaine.

Le sexe de l’individu est dépendant de ses chromosomes, la sexualité en revanche est le fait qu’on soit homme ou femme ; c’est dans cette sorte de schize que se déroule le conflit qui conduit à la dysphorie de genre. En outre il ne faut pas oublier que « Les trois essais sur une théorie sexuelle » de Freud a été reprise sept fois de suite par l’auteur allant de précision en précision nouvelle provoquant à chaque fois un nouveau scandale et le rejet de son élaboration et de sa nouvelle description. « Il se peut, écrit-il, que rien d’un peu important ne se passe dans l’organisme sans fournir sa contribution à l’excitation de la pulsion sexuelle. » Affirmation d’une grande prudence dans la septième édition. C’est ce que note également le docteur Héhouard, médecin du Dauphin de Henry IV : « En tétant, il gratte sa marchandise, droite et dure comme du bois. », de son côté, Stendhal avoue que parler l’excite. C’est une notation importante, car la parole semble, ici, reliée à l’excitation sexuelle, comme d’un lien naturel de caractère primordial. Ajoutons ce vœu, si seulement les cliniciens de la boulimie pouvaient admettre la conjonction du sexuel, avec le parler et le manger comme cause de cette maladie énigmatique !

Pour proposer d’aller plus loin concernant l’interprétation de la dysphorie de genre souvent très bien décrite, mais interprétée de façon abusive, je suggère de recourir à la description de l’éducation telle qu’elle se réalise chez l’enfant Wolof. (Ceci d’après l’ouvrage de Jacqueline Rabain intitulé : L’enfant du lignage.) Il convient de préciser la remarque décisive que pour l’ethnologue l’expérience implique de se laisser être engluée dans l’écheveau des relations coutumières avec leurs efficiences bénéfiques ou bien maléfiques qui est la seule voie d’accès à la découverte du sacré dont l’intelligence ne vient qu’à celui qui s’y laisse s’y empêtrer. Soit dans une situation proche de l’analyse où il n’y a rien d’un savoir a priori ni préalable.

Que se passe-t-il chez l’enfant Wolof ? D’abord il est dans une position de partenaire social dès la naissance. Les propos que l’on tient sur l’enfant désignent de façon allusive son identité mythique c’est-à-dire sa relation à un esprit ancestral. Rarement il est désigné par des traits de caractère comme dans les cultures européennes. Il est des remarques : celles qui sont déchiffrées comme des demandes et des désirs de relations à des personnes voire de simples décharges motrices de l’enfant : D’un bébé de 6 mois dont les mains ont une brève crispation, sa mère dira : « Il appelle les gens ». Les particularités d’expressions sont interprétées comme des signes d’une intégration sociale en voie de réalisation. Au discours sur le corps, il situe l’enfant comme être social et se superpose à celui qui fait directement référence à la place qu’il occupe dans le système de parenté. Il s’agit de nominations, d’apostrophes, d’interpellations ludiques sur l’enfant par la mère qui l’inscrivent dans le système social. La scansion modulée du nom de l’enfant par la mère pendant les corps à corps où les balancements rythmés le situe par rapport au parent paternel ou maternel, au marabout, au visiteur ami de qui il tient son prénom. L’enfant est symboliquement lié au rapport qu’a celui qui le nomme et à celui qui lui donne son nom. (pages 141-142). Tout comme la proximité physique, la parole et l’échange verbal sont très fortement investis. Beaucoup de temps est consacré à parler entre personnes de même sexe. Prendre la parole, c’est affirmer que l’on participe à l’échange. Pour les Dogons qui représentent la parole par la métaphore du tissage, « cesser de parler serait cesser de tisser le monde et les rapports des humains entre eux. »

Dans son ouvrage clinique Robert Stoller (1968) note autre chose : que dans chaque cas de dysphorie, le processus essentiel semble être une identification excessive avec la mère, due à l’incapacité de celle-ci de permettre à son fils de se séparer de son corps. Elles gardent leur enfant contre leur corps pendant un temps inhabituel et en plus souvent sans vêtement pour elle. Elle est remplie d’un grand amour, d’un désir intense et presque insoutenable de le materner et de le gratifier. Elles entourent le bébé de leur chair, de leur souffle, de leur voix roucoulante. Le problème est comment donc et combien de temps ! Ce n’est pas en contradiction avec le fait que cette mère puisse en même temps ressentir de la haine vis-à-vis de l’état mâle de son fils et que tout cela puisse persister ensemble pendant 4 ou 5 ans selon Stoller. Dans d’autres cas, ce sont des mères garçonnières affectées d’une façade féminine légèrement dépressive. Pour Stoller la pathologie primaire surgit en raison de la persistance du jeu du corps à corps. Il n’y a pas de frustration du plaisir sensuel par la mère, pas de sevrage et pas d’éducation sphinctérienne et toujours une communication subtile de la mère à l’enfant. Pour conclure, l’enfant ne connaît pas la frustration ni la privation. Autrement dit il ne connaît pas le désir organisé par le manque de l’objet, consécutif à l’opération de la castration : trait fondamental présent dans le désir masculin.

En revanche dans l’ouvrage d’étude anthropologique de Jacqueline Rabain sur la relation à l’enfant wolof, il se révèle un trait supplémentaire et insistant qui apparaît : L’accueil de l’enfant dans la dimension fondatrice, ici, s’articule grâce à la parole qui commente de façon omniprésente. Ce qui s’oppose aux traits de la relation mère-enfant, décrite par Stoller, à savoir le corps à corps mère-enfant qui est une immersion narcissique et muette dans une jouissance silencieuse qui constitue la cause majeure actuelle sans doute de la dysphorie.

C’est ce défaut de la parole dans la civilisation et dans notre culture moderne qui est submergée par le numérique qui semble responsable de la dérive de la relation mère-enfant à l’inverse de ce que montre la situation de l’enfance wolof, fondée sur la coutume du culte de l’ancêtre dont hérite cet enfant dans sa culture et où est reconnu un lieu social dans un lien de paroles.