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Daniel Sibony /  Le salut queer

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Texte repris de la Newsletter de la FEP Novembre 2022
Image extrait de l’affiche Festival Queer Octobre 2022

La différence sexuelle est un des plus grands faux problèmes qui fait du « buzz », surtout quand on y met l’humanité entière, qu’on imagine en proie à un opérateur binaire qui met les M d’un côté, les F de l’autre, et laisse en plan les incertains. C’est la notion de différence que j’ai remise en question parce qu’elle est trop pauvre pour ce qu’elle désigne, et j’ai construit depuis trente ans le concept de l’entre-deux qui « ouvre » toute différence intéressante sur un champ de relations, et lui donne ainsi son véritable espace de jeu entre les deux termes qu’on oppose. Quand on parle de deux villes importantes, par exemple Venise et St Petersbourg, on n’invoque pas la différence qui les sépare, on voit plutôt les liens possibles qui à la fois lient et séparent ces deux cités, les connexions historiques, culturelles, politiques, ethniques. A fortiori, s’agissant d’un homme et d’une femme, il faut être un peu malade pour s’accrocher à « la » différence qui les sépare. On parle plutôt dans leur vaste entre-deux des liens possibles ou impossibles de toutes sortes (mémoire, histoires partagées, séductions, jouissances, violences) ; on parle de tout sauf de la différence ; on parle de l’entre-deux comme espace étrange déployé sur deux pivots, H et F, qui portent l’immense chapiteau où hommes et femmes font leur cirque, et exhibent des cas rares. (Ajoutons que chaque élément de H est perçu par F comme une fibre, de sorte que H est un faisceau de fibres pour F et inversement, et les fibres, comme les gerbes des champs se balancent au gré du vent, s’entremêlent, se relient, se relaient, se contaminent.) Voilà la réalité brute qui est très loin des débats casuistiques, où l’on accable ce pauvre Freud parce qu’il a dit « l’anatomie c’est le destin » ; il aurait pu le dire autrement : l’anatomie c’est le hasard ; c’est lui qui vous a fait naître homme ou femme, ce hasard dont on montre après-coup qu’il n’en est pas un, mais qui reste, parmi les forces de vie, une des plus créatrices de formes et d’événements[1]. Et ce hasard révèle des nécessités dans l’entre-deux, et si vous êtes H, entre vous et votre mère, vos sœurs, vos filles, vous rappelant au passage l’impérieux interdit de l’inceste.

Là-dessus, on nous annonce un apport nouveau, une profonde « mise en question » dont voici la ritournelle : votre identité sexuelle, c’est votre prison, fabriquée par la société, et vous-même vous l’entretenez en la performant chaque jour ; vous l’affirmez et la confortez dans vos discours et vos actes, alors que vous pouvez vous en libérer, et dans ce geste libérateur, joint au même geste des esclaves qui vous ressemblent, vous pouvez libérer l’humanité d’une de ses pires aliénations ; et libérer dans la foulée les pays coloniaux (qu’on croyait décolonisés depuis longtemps, mais qui se disent coloniaux), les pays du tiers-monde dont on « pille » les ressources, les travailleurs exploités dans les usines et les bureaux. Et on appelle au même élan, sous ce drapeau « liberté de genre », tous les souffrants, les exclus, les victimes d’injustices ; tous seront entrainés dans ce cortège mené par LGBTQ+.

Or si l’on questionne chaque lettre de ce mot et ceux qu’elle désigne, on voit que tous ou presque ont été satisfaits : l’homophobie est un délit, insulter ou faire honte à un trans est totalement répréhensible voire impensable, hormis parfois dans des classes ou des groupes de jeunes, auquel cas cela correspond à un rituel d’entrée : on se moque de l’être qui est différent avant de l’intégrer et de le protéger. Changer cette psychologie élémentaire des groupes ne va pas de soi et n’est peut — être même pas souhaitable, car la violence qui s’écoule dans des moqueries sans conséquence peut devenir plus douloureuse. Il faut savoir si ce qu’on veut c’est supprimer la méchanceté humaine ou intégrer des phénomènes nouveaux et améliorer les soins notamment la psychanalyse. En tout cas dans le social des adultes qui nous est familier, l’attention bienveillante matinée d » e curiosité est de mise. La loi a fait des efforts pathétiques : les couples homos peuvent se marier et procréer (la GPA n’est plus très loin), les couples hétéros acceptent d’être appelés parent 1 et parent 2. Quant aux trans, ils accèdent à la chirurgie, avec même conservation de leurs gamètes avant la transition pour les cas où ils veulent être à la fois père et mère ; les autres trans accèdent à l’« hormonothérapie » qui n’est pas tout à fait une thérapie puisqu’ils ne sont pas malades ; restent les trans de la dernière vague qui ne veulent ni chirurgie ni hormones, mais simplement pouvoir se déclarer de l’identité qu’ils veulent, et pouvoir en changer à volonté. Je ne doute pas que ces derniers cas puissent un jour proche être réglés, on trouvera de bons logiciels qui permettront d’un clic de déclarer sa nouvelle identité sachant que l’ordinateur central n’aura pas de mal à suivre et fera même des rappels, du genre : êtes-vous sûr aujourd’hui d’être un homme ? question lourde de résonances. Pour peu que le groupe « liberté de genre » maintienne la pression (et il a une très bonne communication), le législateur s’alignera, car l’establishment fonctionne sur ce que j’appelle la « culpabilité narcissique », où l’on s’empare des problèmes en se sentant coupable de ne pas les avoir prévenus ; et sa peur maximale c’est d’être soupçonné de discrimination. Il fera taire ceux qui prétendent que ça va « faire des problèmes d’État civil ». (Eh bien, que ça en fasse ! On ne va pas comparer la valeur d’une liberté essentielle : se déclarer du sexe qu’on veut, à des questions de gestion numérique, où une bonne appli fera que le matin le sujet se dit homme et le soir il se dit femme. Mais pourquoi seulement entre matin et soir ? À tout moment des sujets veulent récuser la manière dont on les nomme, c’est un des petits plaisirs dans cette histoire, qui témoigne d’une rancœur voire d’une haine à l’encontre du nom dans sa dimension symbolique.

Alors une question insiste : comment se fait-il qu’un groupe, qui obtient à peu près tout ce qu’il demande, se pose comme le haut-lieu de la souffrance humaine pouvant rassembler autour d’elle tous les souffrants, toutes les victimes ? À la manière rassemble dans sa souffrance celle de tous les humains pour produire le Salut ? Le salut queer est annoncé en même temps qu’une devait aussi s’accompagner d’une mutation anthropologique de nature à bouleverser notre condition humaine. Cette mutation était déjà annoncée quand ce groupe exigeait le mariage homo, déjà nommé mariage « pour tous » ; ce mariage est passé, on n’en parle plus, 1,2 % se sont mariés aux USA, la mutation n’est pas venue ; pas plus que quand l’accès aux techniques procréatives fut obtenu pour les couples de même sexe ou les femmes seules. Les trans, eux, obtiennent les traitements qu’ils veulent, qui sont coûteux et remboursés, preuve que la société est prête à payer, tout comme elle paie pour qu’un couple de femmes ne déroge pas à son rejet de l’autre sexe ne serait-ce qu’une fois pour avoir une grossesse. La sécu est bon enfant et personne ne proteste. Seuls les trans qui ne veulent ni hormones ni chirurgie et qui veulent changer d’identité quand ça leur plaît, produiront, on l’a dit, quelques complexités, mais non la révolution annoncée.

 

Bref, ce ne sont pas les polémiques ou les bavardages idéologiques qui réglent ces questions, mais la réalité elle-même, dans sa malice parfois cinglante. C’est elle qui réglera ces « grands problèmes » dits ontologiques, qui nous pointent comme insupportable l’assignation sexuelle admise par la plupart, qui ont d’autres soucis que de la combattre comme une assignation à résidence. Décidément, l’essentiel n’est pas que les hommes et les femmes soient différents, mais qu’ils puissent faire fructifier l’entre-deux corporel et sexuel.

Alors la bataille se reporte, c’est déjà le cas, sur les enfants : là, les risques d’abus sont évidents, on essaiera de les limiter, mais on ne voit toujours pas la radicale libération et la sortie des oppressions, sortie qu’on nous avait promise. On a plutôt des discours incantatoires à base de mots piégés comme exclusion-inclusion, racisme-antiracisme, machisme-féminisme ; mais il reste la question : pourquoi les victimes d’injustices réelles dignes d’être combattues marcheraient-elles sous la bannière de la « liberté de genre » ? Alors on force les amalgames, par exemple entre la femme musulmane qui veut se voiler ou se dévoiler et l’homme qui veut s’habiller en femme pour mieux proclamer qu’il est homme : les deux portent la même pancarte : disposer librement de son corps. De même, un sujet qui veut à coup d’hormones passer de H à F et retour, et veut qu’on dise « ielle » à son sujet, exigera pour tous l’écriture inclusive.

 

Une chose est sûre : les progrès techniques qui ont induit le changement de sexe comme possible sont aussi ce qui aplatit le « bouleversement » annoncé : ils ramènent toute l’affaire à des demandes plutôt gérables, mais sur lesquelles se fixent des ivresses idéologiques.

 

Venons-en aux intersexes, qui veulent, non pas passer à l’autre sexe parce qu’ils vivent mal le leur, mais être les deux[2] ; ils veulent avoir aussi les attributs de l’autre sexe. Pour eux, la différence sexuelle est, non pas binaire, mais unitaire, alors qu’elle est un entre-deux accueillant tous les possibles, même les plus improbables.

Quant au discours psy, lui aussi est un entre-deux, entre la réalité clinique et les fantasmes théoriques ou les mythes. C’est ainsi qu’on a traité les trans de psychotiques parce que Lacan le suggérait. Et l’on comprend la diatribe de Paul Béatriz Preciado s’adressant aux lacaniens[3], dont certains, depuis, par un revirement opportun, mais sans auto critique, voient les trans comme porteurs du « réel de la sexualité » ou de sa vérité. D’autres posent que la différence sexuelle est un fantasme et que ce sont les trans qui le réalisent ; mais est-ce qu’ils l’incarnent ? le passent à l’acte ? ou l’accomplissent ? Les cisgenre n’ont qu’à s’aligner, ne serait-ce qu’en se laissant nommer ainsi. En tout cas ce qui est sûr c’est que l’entre-deux sexuel n’est pas un fantasme, car c’est l’espace de jeu où se produisent comme au spectacle toutes ces formes, singulières ou régulières. Et parfois elles insistent, par exemple, un couple de femmes n’efface pas l’homme, celui-ci est présentifié de mainte façon ; déjà par le spermatozoïde, puis par le donneur que l’enfant verra plus tard et qu’entretemps il pourra imaginer comme « père » fantôme ; outre que l’une des femmes assume le rôle de l’homme par virilité naturelle.

Quant au trans qui ne peut pas réaliser son fantasme d’être les deux, il peut devenir à la fois père et mère en conservant ses gamètes avant l’opération, ce que la loi leur permet puisque c’est une opération « invalidante ». Faut-il donc s’émerveiller qu’une telle personne, d’abord femme, en vienne à cumuler quatre identités : homme, femme, père et mère ?[4]. Certes, l’enfant d’un tel parent aura beaucoup à faire avec la différence si elle est à ce point niée dans son origine, mais les enfants se débrouillent, car ils n’ont pas le choix.

Et le sujet lui-même ?

Preciado raconte qu’elle était femme et qu’elle a décidé de devenir homme tout en restant femme, car « il-elle » ou « elle — il » veut n’être ni l’un ni l’autre, mais autre chose qui inclut d’être tous les deux. Il y arrive, au pénis près, avec de la testostérone : il acquiert une voix « grave », une allure d’homme, et peut briguer l’identité juridique mâle, ce dont il n’est qu’à moitié satisfait car il veut les deux [il a gardé l’initiale B. de son prénom d’origine]. Quand on le voit sur Internet, il a l’air d’un jouvenceau efféminé.

Il en profite pour dresser un réquisitoire contre les hommes de sa société « c’est-à-dire blancs et coloniaux », le réquisitoire vise « les hommes » et aussi les psychanalystes (il ne précise pas : lacaniens, alors que, je l’ai dit, seule cette obédience traitait les transsexuels de psychotiques[5]. C’est approche lacanienne, qui comporte à la fois une ignorance, une vision étriquée de la psychose et qui est justement frise l’insulte, était récusée en vain tous les psychologues de terrain qui reçoivent chaque jour des trans, qui ont travaillé avec eux dans le respect habituel, les aidant à mieux réfléchir avant toute chirurgie ; et regrettant de trouver chez ces trans une telle croyance à la différence binaire ; une telle idéalisation de la différence sexuelle puisqu’ils sont prêts à de la grosse chirurgie pour entrer par la « bonne » porte.

[1] Tout comme Lacan a dit que ce qui pousse vers la névrose, la perversion ou la psychose, c’est l’« insondable décision de l’Être » ; façon de dire que c’est ainsi.

 

[2] Ou qui veulent changer de genre au moyen des hormones, par exemple, des femmes qui prennent de la testostérone pour devenir hommes sans chirurgie donc sans pénis.

[3] Voir son petit livre Je suis un monstre qui vous parle, Grasset 2020. Si cet homme se présente comme monstrueux, c’est un effet de sa rhétorique implacable face au discours lacanien, auquel il accorde, sans doute par transfert, une énorme importance.

[4] Rappelons que pour les transsexuels, l’offre chirurgicale de la transition s’est doublée d’une offre biologique majeure : qu’ils puissent conserver leurs gamètes et donc se servir en tant qu’hommes de leurs ovocytes et de leur sperme en tant que femmes.

 

[5] Je me souviens d’avoir aidé un psy lacanien trans qui me disait souvent : vous savez bien que je suis psychotique ; il ne l’était pas, mais son transfert à Lacan était plus fort que l’évidence.