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Agnès Giard /  «Pour quelle somme le ferais-tu ?» : l’art au service de la dénonciation de l’ultralibéralisme

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Texte paru sur le Blog « Les 400 culs » de Libération le 22/10/2022.

Rappel d’une performance extrême de l’artiste chinois Zhu Yu : pour alerter sur les dérives de l’ultralibéralisme, il se montre en train d’essayer de convaincre une prostituée d’avoir un enfant avec lui puis… d’avorter.

Dans notre société, tout contrat est perçu comme la preuve que les individus ont librement donné leur accord. Et si c’était faux ? Dans un ouvrage intitulé le Contrat sexuel (récemment réédité en version poche aux éditions La Découverte), la philosophe américaine Carole Pateman dénonce ce mythe avec humour : «La domination civile exige l’accord des subordonnés» explique-t-elle, en disséquant le tour de passe-passe qui consiste – pour les idéologues – à nommer «liberté» toutes les formes d’assujettissement du moment qu’elles ont été approuvées, voire signées. Pour Carole Pateman, les fantasmes sadomasochistes sont les plus formidables révélateurs de cette imposture : «Quantité d’histoires sont produites dans lesquelles des esclaves et des femmes enchaînés acceptent leur assujettissement par contrat. Dans le célèbre récit pornographique Histoire d’O, dans lequel O, une femme, est enfermée et utilisée sexuellement par ceux qui la tiennent captive, on lui demande systématiquement, avant chaque agression et avant chaque viol, si elle y consent ou non.»

Bien que l’ouvrage de Carole Pateman soit entaché de multiples défauts, à commencer par sa posture de féministe essentialiste, victimaire, anti-pornographie, anti-PMA et anti-prostitution, il fait passer un message intéressant : il serait dangereux, dit-elle, qu’au nom du «droit à disposer de soi» on dérégule le marché des services sexuels et corporels. Que se passerait-il si on laissait n’importe qui demander n’importe quoi en échange d’un consentement voire d’une rémunération ? Carole Pateman mentionne qu’en Angleterre, au XIXe siècle, certaines femmes étaient si pauvres qu’elles se donnaient non pas pour de l’argent mais pour de la nourriture. Elle emprunte cette anecdote à l’auteur de ma Vie secrète (une autobiographie intime de l’époque victorienne), qui avait questionné une chômeuse : «En échange de quoi laissez-vous les hommes vous baiser ? Des petits pains à la saucisse ?» La fille répondit qu’elle acceptait également les «tourtes et les pâtisseries».

Sentiment viscéral de dégoût

On pourrait croire que cette histoire date d’un passé barbare. Mais non. Au XXIe siècle, le libéralisme frappe toujours plus fort. A tous les niveaux du marché, la personne qui en a les moyens peut disposer d’un·e humain·e de compagnie. Dans certains pays, les filles (et les garçons) se laissent «baiser» pour des gains dérisoires. Parfois même ils-elles consentent à fournir bien plus que de simples prestations sexuelles… Prenons le cas de Zhu Yu. En 2002, cet artiste réalise une performance intitulée «Sacrifice» qui consiste à trouver une femme suffisamment dans le besoin pour accepter de signer avec lui le pire des contrats : avoir un enfant de lui, mais avorter au bout de trois mois afin que le fœtus soit donné comme repas à un chien. Pour Zhu Yu, il s’agit de poser la question : si une femme signe un contrat de son plein gré, peut-on pour autant dire qu’elle exerce sa liberté ?

Bien que cette performance suscite un sentiment viscéral de dégoût, il faut la placer dans son contexte : Zhu Yu est un artiste résidant à Pékin, en République populaire de Chine, un pays qui, entre 1979 et 2015, applique strictement la politique de l’enfant unique. Les femmes enceintes ayant déjà un enfant doivent se faire avorter, sous peine d’amendes exorbitantes (l’équivalent d’un salaire annuel) et de mesures de rétorsion extrêmement dissuasives. Les avortements forcés ne sont pas rares. C’est dans ce climat particulier, celui d’un sacrifice à l’échelle nationale, que Zhu Yu réalise Sacrifice. «Il est probablement l’un des acteurs de l’art actuel le plus radical et il crée des œuvres qu’on pourrait considérer comme peut-être les plus violentes jamais réalisées dans l’histoire de l’art», explique Eric Létourneau, le seul commissaire occidental qui ait osé présenter cette œuvre au grand public.

Sacrifice existe sous forme d’une vidéo, réalisée (pour partie) en caméra cachée. Elle est montrée en 2006, à Montréal, lors du Festival international du sexe. «Il a été très ardu pour moi de la présenter», explique le curateur, Eric Létourneau. Et pour cause. La première séquence montre Zhu Yu disposer ce qui ressemble à un fœtus dans une assiette blanche et le badigeonner de sauce. Un chien, debout sur la table, s’approche de l’assiette et en lèche le contenu avant d’en manger sagement une partie, tandis que Zhu Yu l’encourage à voix basse. La seconde séquence remonte en arrière dans le passé : Zhu Yu, assis sur une chaise, demande à une prostituée qui se déshabille : «As-tu déjà vécu une grossesse ?» Elle répond : «Bien sûr que non. Je n’ai que 21 ans, je suis trop jeune pour avoir un enfant.» «Combien cela coûterait-il pour que tu acceptes de tomber enceinte ?» «Je ne sais pas.» «J’ai besoin d’une personne qui acceptera de tomber enceinte.» «Pourquoi ?» «Pour une œuvre.» La prostituée s’étonne : «Une œuvre ?!»

Dérives du système libéral

Quelques minutes plus tard (le montage vidéo procède par ellipses), elle demande : «Ne peux-tu pas t’en procurer un à l’hôpital ?» Zhu Yu répond : «Non, je veux que ce soit mon enfant. Il s’agit de mon propre enfant dans cette œuvre. J’aimerais donc que tu portes mon bébé pendant trois mois. Je te paierai le montant qu’il te faudra. J’ai besoin de ce matériel. […] Fais-moi un prix et nous discuterons.» La prostituée hésite : elle peut gagner 20 000 yuans (2 920 euros) en un mois. Trois mois, cela fait donc 60 000 yuans (8 760 euros). N’ayant pas les moyens de réunir une telle somme, Zhu Yu négocie : «C’est trop cher.» A contrecœur, elle argumente : il faut compter la douleur physique, car le curetage est souvent réalisé de façon brutale. «Il est aussi possible, dit-elle, que je ne puisse supporter la peine que me causera la perte de mon bébé.» Impassible, inflexible, Zhu Yu insiste : accepterait-elle de baisser son tarif ?

A une autre prostituée, l’artiste explique : «J’aimerais qu’il y ait consentement de ta part. Sous cet angle, l’œuvre serait une collaboration.» Il est difficile de savoir si ce que la vidéo Sacrifice montre s’est réellement passé tel quel. Dans quelle mesure est-ce vrai ? Interrogé par Eric Létourneau – lors d’entretiens enregistrés en Chine puis diffusés à la radio –, Zhu Yu affirme qu’au départ il avait adressé sa demande à des femmes de toutes conditions, pensant que l’une d’entre elles trouverait intéressant de participer à son «œuvre d’art». Devant leur refus, il avait fini par se rabattre sur des prostituées, pensant (ce qui s’avéra juste) que l’une d’entre elles finirait par dire oui. L’idée lui était alors venue de filmer les dialogues, afin que les dérives du système dit libéral ressortent plus nettement encore de son travail aux tréfonds de l’horreur. Sa vidéo est insupportable. Mais la violence qu’elle pointe, c’est celle de notre système qui transforme tout en valeur «librement» négociable.