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Jean-Louis Rinaldini / Gorge profonde

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Photogramme du film Gorge profonde tiré du documentaire
« Gorge profonde – Quand le porno est sorti du ghetto » d’Agnès Poirier -2021.

ARTE nous a gratifié tout dernièrement d’un documentaire sur un film des années 1970 qui en son temps aura ravi ou choqué un large public. En 1972, le film X « Gorge profonde » se fait l’écho, non sans contradictions, d’une Amérique en pleine révolution sexuelle. Un phénomène de société à la croisée de l’histoire des mœurs, de la pop culture et des combats féministes.

À cette époque la levée de la censure et la libération des mœurs font sortir le cinéma pornographique de l’ombre : l’industrie cherche à toucher un plus large public et à gagner en respectabilité. Gorge profonde (Deep Throat), film bricolé à toute vitesse par Gerard Damiano, un coiffeur pour dames passionné de cinéma, sort sur les écrans du pays et devient aussitôt un retentissant phénomène de société, faisant de son actrice principale débutante, Linda Lovelace, la première superstar du X. Avec son scénario loufoque — l’héroïne découvre enfin l’orgasme après avoir compris que son clitoris était situé au fond de sa gorge —, il met sur le devant de la scène la question du plaisir féminin… tout en continuant de flatter, comme il se doit, l’ego des hommes.

Ce remarquable documentaire nourri d’images d’archives (le film donne la parole à des témoins de premier plan comme l’artiste et performeuse Annie Sprinkle, qui nous replonge dans l’effervescence underground du milieu porno new-yorkais, ou encore Gerard Damiano Junior, fils du réalisateur de Gorge profonde) nous apprend ainsi que les coulisses de cette production furent peu reluisantes. « Gorge profonde » fut financé par la mafia, qui se livrera ensuite à un chantage sordide sur son réalisateur. Quant à Linda Lovelace, elle révélera plusieurs années après la sortie du film avoir tourné sous la contrainte de son mari de l’époque, qui la violentait, et deviendra une fervente militante antipornographie… Une volte-face qui reflète les controverses alors de plus en plus prégnantes — notamment dans les milieux féministes — sur la question clivante de l’industrie du sexe. Cet objet culturel retentissant en dit long sur la société qui l’a produit, sur ses contradictions et ses tabous.

Toutes ces questions issues de ce que l’on a appelé la révolution sexuelle et qui se posaient déjà massivement en Europe et plus singulièrement en France dans les années 70-80 interpellaient des psychanalystes, Lacan par exemple et des philosophes comme Deleuze et Foucault. Elles impliquaient déjà la subjectivité et le champ politique. Qu’est-ce qu’être un homme ? Est-il naturel d’être une femme ? Qu’en est-il du corps et de la jouissance ? La sexualité a-t-elle une histoire ? Les pratiques sexuelles transforment-elles la pensée ?

Le sexe est un fondement branlant

Certainement quand on se rappelle la violence des accusations portées, en Amérique, contre les thèses freudiennes et plus spécialement contre les thèses sur la sexualité féminine, car on oublie un peu vite que Freud fut l’inventeur de la jouissance vaginale, on se dit que sans le vouloir peut-être, Freud — par I.P.A. interposée — leur aura posé des problèmes pendant des décennies avec son déplacement du clitoris au vagin, considéré comme l’accomplissement d’une sexualité proprement féminine.

Freud avait déjà complètement bouleversé son époque en posant dans un monde bourgeois scientifique et scientiste qu’il y a une sexualité infantile pleine de violences et de passion. Freud dans son livre « Les trois essais sur la théorie du sexuel »[1] avait montré que cette sexualité infantile était organisée de façon pulsionnelle et n’était pas différente que l’on soit un petit garçon ou une petite fille.

L’apport de Freud sur cette question a été d’une certaine façon radical parce qu’il a rendu manifeste que dans la différence des sexes, le mot sexe désigne si on le dit en termes lacaniens, au-delà de la matérialité de la chair, l’organe en tant que pris dans la dialectique du désir, et donc « interprété » par le signifiant.

Cependant à cause du concept de libido Freud éprouvera des difficultés à situer à l’aide de ce terme unique, ce qu’il en serait d’un pôle masculin et d’un pôle féminin. S’il commence, dans la première rédaction des Trois essais, par poser que la libido unique est d’essence mâle et qu’elle apparaît comme telle dans l’autoérotisme de la prime enfance, il doit immédiatement faire face à cette question : que se passe-t-il dès lors dans le cas de la petite fille, et, plus tard, de la femme ? Ainsi est-il conduit à soutenir que la sexualité de la petite fille est foncièrement mâle, et localisée au clitoris qui constitue l’équivalent du gland masculin. Cette sexualité mâle devra par la suite être refoulée afin que la petite fille se transforme en femme, et que la zone érogène conductrice se déplace du clitoris au vagin.

Ainsi Freud soutiendra lexistence de deux sexes[2] allant donc jusqu’à inventer pour les besoins une « migration libidinale » spécifiquement féminine, mais soutiendra également que la libido ne connaît point de différence sexuelle et que d’ailleurs, s’il faut vraiment se résoudre à lui donner un sexe, elle sera plutôt mâle.

Le clitoris reprend la main

Longtemps considéré comme inutile, voire honteux, cet organe uniquement dédié au plaisir jouit désormais d’une meilleure réputation. L’origine du terme est aussi débattue. Il paraîtrait d’après le Grand Littré qu’il dérive du grec « kleitoris », de « kleis », voulant dire « clef ».

Pendant des siècles en Occident, le clitoris a été, par les hommes de science, de religion ou de loi, montré du doigt. Attribut du plaisir féminin, il a été affublé de tous les maux : onanisme, nymphomanie, tribadisme [de « tribein, frotter : femme qui entretient un commerce charnel avec une autre femme »] ; voire sodomie. De l’abus de clitoris, à l’hypertrophie de la chose : un grand clitoris ne saurait être que le signe d’une sexualité monstrueuse, celle du lesbianisme. Et donc, toute lesbienne se retrouve affublée d’un mandrin hypertrophié, au moins jusqu’en 1897, date à laquelle Havelock Ellis, dans son Études de psychologie sexuelle. Vol. 1. L’inversion sexuelle, dit le contraire. On se souvient pourtant de la description cuisante que donne Montherlant, en plein XXe siècle, de la goule célibataire, dont le médium à l’ongle ras est marqué au coin d’une masturbation maladive et palliative. Longtemps, le discours médical s’est donc élaboré à partir des fantasmes masculins : le clitoris, signe d’une mauvaise habitude, est devenu celui d’une dégénérescence, d’un gâchis d’énergie corporelle. « Le clitorisme est cet acte au moyen duquel les femmes suppléent, par une sorte d’artifice, au plaisir que la nature réserve aux seules approches amoureuses des deux sexes », déclare le Docteur Fournier au début du XIXe siècle.

Organe inutile

Dans une société patriarcale orientée sur la reproduction sexuelle, il s’agit de reprendre, littéralement, la main. Le président de la British Medical Society, le Docteur Baker Brown, soupçonne le clitoris d’être responsable de l’hystérie. Dans ses Maladies chirurgicales de la femme [1866], il préconise : « Une médication radicale pour cette habitude est, cependant, heureusement entre nos mains. » Car soigner, c’est éradiquer. En 1875, lorsque le Belge Edouard Van Beneden met à jour le mécanisme de la fécondation, le clitoris est déclaré « organe inutile ». Et on le sait combien dans certaines sociétés, on joint encore le geste à la parole.

Même la psychanalyste Marie Bonaparte déclarera en 1932 que les femmes qui en jouissent souffrent de frigidité vaginale. La stimulation du clitoris ne saurait alors être qu’un palliatif. Après-guerre, les travaux de Masters et Johnson différencient orgasmes clitoridien et vaginal. Enfin vient Shere Hite et son rapport, une recherche scientifique élaborée à partir des réponses de milliers de femmes, qui mettent à mal les idées préconçues concernant leurs pratiques sexuelles. L’importance de la masturbation est ici révélée. Selon le rapport, elle se fait plus généralement par stimulation externe du clitoris ou de la vulve, 95 % des femmes ayant rarement recours à une autostimulation interne du vagin.

La méditation par le doigt

Saviez-vous que la méditation orgasmique vient de débarquer à Londres ? Lancée en 2011 par une certaine Nicole Daedone, titulaire d’un baccalauréat en communication de genre de l’Université d’État de San Francisco, considérée par la presse américaine comme l’une des papesses du slow sex. Des milliers de femmes auraient découvert, selon le site Dazed & Confused, la méditation par le doigt, la reconnexion à soi-même par un petit massage clitoridien rondement mené en quinze minutes par autrui, et qui conduirait à « une expérience partagée de méditation, et celle, profondément humaine, profondément ressentie et connectée de l’orgasme ». Il s’agit d’une pratique sans aucun but, selon l’un des sites français de coaching sexuel, sobrement intitulé méditation orgasmique, sinon l’échange, l’interconnexion, mixant un brin de tantrisme, de yoga, de zen, d’hypnose, de chamanisme et autres. Il y a même un article sur Wikipédia — qui ne perd décidément jamais une occasion de rigoler — pour décrire une séance. 

Nicole Daedone, elle, y voit une philosophie, le slow sex comme la slow food : prendre son temps, ne pas se fixer d’objectifs, goûter l’instant, ne pas se remplir de manière irréfléchie, etc. Et fait un parallèle assez déroutant avec le scorbut sur le site OneTaste qui représente le mouvement. Pendant des siècles les marins sont morts du scorbut, et, dans les années 30, on a découvert que c’était dû à un manque de vitamine C. Donc : « L’orgasme est un nutriment qui a été absent de l’alimentation humaine depuis des siècles. Il soulage ce sentiment qu’il “manque quelque chose” et le remplace par un sentiment de plénitude, où le désir devient votre boussole. » 

En quelque sorte « un Christophe Colomb » de la sexualité qui règle l’angoissante question du néant ontologique avec un clitoris et un doigt. D’autant que si vous ne le saviez pas, en 1559, Colomb, non pas Christophe, mais Renaldus[3], prétendit avoir découvert le clitoris (dulcedo amoris) ! Tel un conquistador en terre inconnue il explique à son « très noble lecteur », que tel est, « par excellence, le siège du plaisir féminin ». Comme un pénis, « si vous le touchez, vous le verrez devenir un peu plus dur et oblong au point qu’on dirait alors un genre de membre viril ».

Alors que d’autres comme Natalie Angier n’hésiteront pas à  le qualifier : « d’âme d’Eros, de site de rassemblement de 8000 fibres nerveuses formant un véritable petit cerveau.»

[1] S. FREUD, Les théories sexuelles infantiles, La vie sexuelle, PUF

[2] Par exemple dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905), dans l’article sur « Les fantasmes hystériques et leur relation à la bisexualité » (1908), dans « Un enfant est battu » (1919), dans  Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes  (1925), dans Malaise dans la civilisation (1930), dans  La sexualité féminine  (1931), dans Analyse finie et indéfinie (1937).

[3] Thomas Laqueur, La fabrique du sexe essai sur le corps et le genre en occident, p. 90, Gallimard essais, Paris, 1992.