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Gérard Pommier / Éros est rouge et noir. Surtout pas de rose, s’il vous plaît !

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Texte paru dans la Newsletter de la FEP de Juillet Août 2022.
Illustration : représentation de Cronos dévorant ses enfants. Pietro della Vecchia. Entre 1626 et 1678.

L’érotisme humain ne ressemble en rien à celui des animaux : le nôtre est bestial. Rebelle aux lois de la biologie, il se rit des gènes, des hormones, du cycle menstruel, il n’a cure de la fécondité, etc. Il n’obéit qu’à une loi et une seule, celle du noir désir, qui veut du sang bien rouge. Mais… ? Qu’est-ce que le désir ? Le désir n’a pas d’objet : la vision d’un pied, de beaux cheveux, de seins bien arrondis (sans oublier les fesses) ne suffit guère pour l’exciter : les formes attrayantes déclenchent les pulsions, et les voir de loin pourrait suffire, comme quand on visite un musée. C’est beau, mais ça ne va pas beaucoup plus loin…

Le désir ? C’est bien autre chose ! Il répète un traumatisme passé, mais à l’envers. Il rejoue un moment traumatique, mais en retournant le scénario pour se donner le beau rôle. Par exemple, un petit garçon qui aimait jouer avec des allumettes deviendra plus tard pompier ; ou encore une petite fille séduite va se métamorphoser plus tard en redoutable séductrice ; un petit enfant gémissant voudra devenir un bon papa plus tard ; voilà un dernier exemple, un enfant élevé sous sa mère deviendra psychanalyste quand il sera grand, pour la soigner, s’il en est encore temps. Le désir vole donc de répétition en répétition tout du long de la vie. Il change de scénario au fur et à mesure qu’il entre dans un nouvel âge. Il ne joue pas la même comédie lorsqu’il était enfant et quand il devient père de famille, etc. En somme, le désir cherche à se séparer d’un passé lorsqu’il n’est pas passé : il retourne en arrière pour ouvrir la porte du futur. Et lorsque le futur devient présent, sa mise en scène est nouvelle. La régression va donc commander la progression. Il faudrait presque retomber en enfance pour aller le plus loin possible dans la réalisation de son désir. Aïe Aïe Aïe !

Car si la régression reculait jusqu’à la toute petite enfance, le premier désir sortirait comme un diable de sa boîte : c’est lui le maître du jeu et cela la vie durant. Horreur ! Pulsion de mort ! Car ce premier désir est incestueux ! Freud l’a dit avec beaucoup de force, mais combien de psychanalystes l’ont compris ? Cette méconnaissance n’est pas rédhibitoire, car pour bien conduire une voiture, il n’est pas nécessaire de savoir comment marche le moteur, ni le secret du carburant (la parlote). Rien ne les empêche de penser qu’au début, il y a la maman et le papa, mais sans le besoin de préciser la nature et leurs désirs. Du côté lacanien, beaucoup de psychanalystes préfèrent penser que la cause du désir, c’est l’objet « petit a » — par exemple. Ils auront toujours raison, puisque l’objet « petit a » possède autant de casquettes que l’on voudra (c’est pratique). Mieux vaut le dire clairement, le premier désir est incestueux, et sa conséquence est le vœu parricide : pour fuir l’angoisse d’un inceste avec le père, il faut le parricider. L’axe central de la métapsychologie freudienne est donc l’inceste et le parricide. Voilà des invariants universels. Lacan a passé sa vie à mettre une barre sur le grand Autre. C’est l’interdit de l’inceste, non ? Le symbole de cet interdit, c’est le Nom du Père, non ?

L’angoisse de l’inceste escalade trois paliers successifs. L’inceste avec la mère se profile au premier jour. C’est la peur d’être avalé par l’amour maternel, trop puissant et trop grand : cet inceste n’en est pas un au sens d’un rapport sexuel entre la mère et l’enfant, mais c’est la terreur d’être avalé par cet amour trop grand. La bouche est le premier abime de l’inceste. Quand un enfant s’angoisse et se met à crier, sa mère l’appelle par son nom, et ce don du nom le calme, car cet appel est un nom — du — père : celui d’un ancêtre mort. Quant au prénom, il est encore plus significatif, car c’est celui d’un Saint martyrisé. C’est déjà un père parricidé ! Si bien que l’interdit de l’inceste avec la mère est déjà interdit dans la parole échangée avec elle. Le papa du complexe d’Œdipe ne monte en scène que beaucoup plus tard : ce pauvre petit papa n’interdit rien du tout ! Il est tout juste là pour se faire dégommer. L’inceste est déjà « inter-dit », mais il est contredit par le désir d’inceste, têtu et toujours présent. Mange-moi, maman ! De sorte que la parole se déroule à l’infini pour fuir un inceste qu’elle emporte avec elle. Cela ressemble à un jeu de garnements : ils attachent un petit fagot à la queue d’un chat et l’enflamment. Le chat emporte avec lui ce qu’il fuit. La parole est cet incendie, nous parlons pour fuir l’inceste, que la demande de la parole reconduit. C’est en ce sens qu’elle est duplice et n’arrive pas à dire ce qui la brûle et qu’elle cherche à éteindre. Son savoir ne veut surtout pas savoir. Et c’est ainsi qu’en Eden, l’arbre du péché originel est à la fois celui du savoir et de l’œuvre de chair.

Et la suite ? l’enfant coupable s’invente un père qui le punit (Ein Kind Wird Geshlagen). Le père du premier jour sauve de l’inceste maternel, mais il fait craindre aussitôt une seconde sorte d’inceste. Au secours ! Voilà le violeur ! C’est l’heure du parricide mental. Le nom propre et le prénom invoquent à eux tout seuls un fantôme paternel qui veut se venger d’avoir été parricidé : c’est le loup, l’ogre, Chronos, qui menacent de manger leurs enfants. Encore une fois par la bouche : la dévoration est la métaphore enfantine d’un viol. L’enfant grandissant retourne ce viol en festin totémique. Chronos fut dévoré par ses enfants. C’est nous, les « Titans couverts de gypse ». L’angoisse d’un inceste avec le père est le traumatisme sexuel principal : il centre toutes les structures. C’est le « désir “du” père » : à l’énoncé de ces trois mots, on ignore qui désire qui. En tout cas l’enfant désire sûrement, et le père occasionnellement… s’il est pédophile. S’il ne l’est pas, il craindra de toucher son enfant et son angoisse se traduira souvent par le silence et la violence.

Comment échapper à ce danger — intérieur et parfois extérieur ? Les enfants le savent, eux qui pratiquent une troisième sorte d’inceste : c’est l’issue de secours de l’inceste maternel, puis de celui avec le père. Cette troisième sorte d’inceste universel se joue entre frères et sœurs et il ouvre l’espoir d’un salut. Tous les garçons ont des jeux sexuels avec leurs sœurs, avec une cousine, avec une voisine, etc. Ève a le même père qu’Adam : ils sont frère et sœur avant de devenir homme et femme. Et Dieu le père alors, avec qui est-il marié ? Avec Adam bien sûr. Il est d’abord marié avec Dieu. Et ce pauvre Adam se débarrasse de sa féminisation grâce à sa sœur Ève. Il se sépare de sa moitié féminine (Tsela) pour fuir l’amour de son père. Ainsi se redouble le « Péché originel ». L’arbre du péché est aussi celui de la course au savoir : il ne veut surtout rien savoir du péché qui vient d’être commis.

Voilà le nid d’origine d’Éros, qui s’écrit en rouge et noir. Car à l’heure de l’exogamie adulte, le rapport d’enfance frère/sœur va se décalquer sur le rapport homme/femme. Un jour il sera rouge, le lendemain il sera noir. C’est en quelque sorte le mouvement alternatif des amours humaines, marquées par un interdit (noir) qu’il faut transgresser (rouge) : c’est soit une source d’inhibition, soit une passion brusque. Et si elle n’est pas satisfaite parce que la femme aimée se trouve alors dans un moment où l’interdit prévaut, cet obstacle peut pousser l’amant jusqu’au meurtre : voilà le rouge. Il répond au noir de l’interdit de l’inceste, ce sort funeste qui fut jeté dans le passé sur la sœur, source d’attraction et de répulsion.

 « Il n’y a pas de rapport sexuel » dans l’enfance, et cette dénégation se répète sporadiquement à l’âge adulte. Selon de nombreux témoignages, les grandes personnes font l’amour, dans le noir (encore lui) ou en pleine lumière. Faire l’amour est l’issue de secours chaotique au jour le jour de la sexualité de la première enfance. Lacan a pu dire qu’il n’y avait de rapports sexuels « qu’entre les générations ». C’est exactement ça ! En même temps il faut comprendre que ces générations se surimposent dans la vie actuelle (pour le salut de l’espèce). Jusqu’au bout, l’enfant crie en nous.

L’excitation érotique du « parlêtre » explose, transgresse : elle occupe l’esprit le jour et la nuit parce qu’elle cherche à fuir l’inceste : l’exogamie est son turbo réacteur, en parlotte et en acte.

  • La femme dédoublée en sœur dit « non, non et non ! »
  • La sœur déguisée en femme dit « oui ». Ou plutôt, elle dit: « oui, mais non » … « Enfin, peut-être… »
  • La femme devenue mère est la seule occurrence ou « la femme n’existe pas »
  • L’homme dédoublé en père a un certain penchant pour le viol. Théâtralement, ou en vrai.
  • Le père dédoublé en homme souffre d’éjaculation précoce. (Parce qu’il se fait sodomiser dès qu’il entend jouir la femme qu’il vient de pénétrer).

Remarquons que Freud — sans doute sous la pression du patriarcat de son époque — a confondu la femme et la mère : il a écrit que — dans un couple réussi — la femme devait se comporter comme une maman. Cela arrive, mais ce n’est pas vraiment très excitant.

Il est bien possible que Lacan, tout aussi impressionné par son catholicisme impénitent, ait pensé que la femme était une extraterrestre, sur le modèle des mystiques. C’est mieux, mais lorsqu’une femme grimpe au septième ciel sur les pas de Sainte Catherine, on dirait bien qu’elle quitte le monde de la parlotte. Sœur, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? … Barbe Bleue… !