Contributions

Cécile Bonopera / QUESTIONS D’ARGENT DANS LA CLINIQUE PSYCHANALYTIQUE

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Texte publié dans les actes du séminaire de l’AEFL

L’engagement, lorsqu’on fait partie d’un groupe de travail, c’est de s’essayer à produire un travail à partir d’un thème choisi par cette communauté de travail. Une fois le thème choisi, dire « c’est trop compliqué » ou « ça ne m’intéresse pas », c’est se mettre dans la position de rejeter la proposition de départ. C’est rejouer — c’est jouer une nouvelle fois — ce qui s’est joué une première fois, au commencement.

Et pourtant si je me laisse aller à mesurer l’intérêt que je porte à l’argent et que je le compare à l’intérêt que je porte à d’autres choses, je suis obligée de reconnaître que d’autres choses m’intéressent beaucoup plus que l’argent et que si l’argent vient à susciter mon intérêt, c’est en tant qu’il apparaît comme un moyen — parmi d’autres moyens je le souligne dès à présent — de tendre vers ces choses.

Cette année l’argent a été élevé au rang d’objet d’étude par notre groupe de travail. Il a été élevé au rang d’objet d’étude sur fond d’angoisse, vous l’aurez noté puisqu’il était convenu de travailler dans le même temps l’enseignement donné par Jacques LACAN dans le séminaire qu’il a tenu en 1962-1963. Sans doute l’angoisse m’aura-t-elle ramenée tout simplement à l’un de mes objets de prédilection : la clinique psychanalytique. Voilà devant vous éclairé un instant le nœud qui donne une forme à ma contribution tout en lui dessinant un passage obligé.

Les exposés sur le thème de l’argent qui ont précédé celui-ci se sont montrés nombreux, riches, d’une grande diversité de traitement, d’une grande variété dans l’approche qui a pu être faite de la question de l’argent, et l’année n’est pas encore terminée. C’est au point qu’il apparaît même difficile d’y relever un dénominateur commun. Cependant, cette multiplicité des approches singulières entretenues au sujet de l’argent dans le traitement de l’argent, nous indique paradoxalement un point de fuite : l’argent se dérobe ! Je veux dire : l’argent se dérobe à être défini d’une manière qui consisterait une fois pour toutes en ce qu’elle rallierait tous les modes de faire avec l’argent. On peut définir une droite, l’argent c’est plus compliqué. Il me semble d’ailleurs que c’est plus compliqué à cause du rapport que l’argent entretient au cas par cas, avec la clinique psychanalytique ou plutôt pour le dire plus précisément, à cause du rapport que chaque Un — et j’écris à dessein ce Un avec une majuscule — que chaque Un entretient au cas par cas avec l’argent, rapport qui se révèle dans la clinique psychanalytique. Alors, à vouloir parler de la question de l’argent dans la clinique psychanalytique, j’en suis venue à apercevoir des écueils là où je tentais d’aborder.

En effet déplier un cas clinique, avec toutes les précautions qu’impose cet exercice pour n’en rien cacher qui obscurcisse la compréhension ou pour n’en rien arracher qui tienne encore trop au vif du sujet, demande de respecter une logique temporelle qui nous conduirait au bout de ce temps, à avoir au mieux approché le rapport d’un sujet et d’un seul, avec l’argent. La multiplicité que j’invoquais dans sa fécondité il y a un instant, nous échapperait nécessairement.

Une âme compatissante m’a soufflé l’idée de contourner cet obstacle de la bonne manière. Car contournant, je fais un détour mais c’est, comme LACAN le signale de la fonction du détour pour « faire apparaître le domaine de la vacuole »[1]. Je m’explique : en guise de clinique je vais dans un premier temps tâcher de retracer pour vous les trajectoires de quelques-uns des personnages d’un film réalisé par Philippe Le GUAY en 2003 et qui s’intitule comme pour servir mon propos « Le coût de la vie ». Ce film est monté un peu à la manière du « Shortcuts» d’ALTMANN, tout en conservant le caractère intimiste et bien français de la saveur toute provinciale du terroir lyonnais. Vous allez voir, le détour est payant.

Christian de Brettignies, Brett pour les amis, célibataire quadragénaire surgit d’un taxi sous la pluie dans la nuit, poussé par une irrépressible nécessité.

Il entretient un impossible rapport aux femmes qu’il nourrit d’un solide rapport à l’argent. Ce qui lui permet de passer le plus clair de son temps seul, dans un superbe appartement décoré par un architecte d’intérieur suédois qui sert de décor grandiose aux mises en scène mesurées étriquées même, d’un inconscient qui compte : Christian de Brettignies ne s’offre de jouissance que ce qu’il prévoit pouvoir éviter de payer ou alors, s’il ne peut pas échapper au fatal débours que ce qu’il parvient à payer en dessous de sa valeur. S’y ajoute ainsi un plus-de-jouir qu’il accumule avec satisfaction. Par exemple, s’électrocuter sérieusement et à bon compte avec une bouilloire électrique dont son souci méthodique de l’ordre lui a fait soigneusement archiver la dépense. Une fois ses esprits revenus, il pourra se la faire échanger ou rembourser. Il y compte, c’est une question de principes.

Attention, tout ceci n’est pas intentionnel, c’est symptomatique.

Le reste du temps il s’applique à gagner de l’argent, en se livrant à une occupation sérieuse et fréquente quelques collègues de bureau à condition de pouvoir récupérer celles des bouteilles qu’il a apportées à dîner et qui n’ont pas été consommées, ou encore de pouvoir s’esquiver au moment de l’addition au restaurant, avec une délicatesse dont l’effet de répétition ne passe pas inaperçu. C’est justement ainsi qu’un jour où acculé par les autres à payer pour tout le monde il entend, dans le vertige où le plonge cette extrémité malveillante et où il se débat avec son code de carte bancaire, un jugement sans appel qui le pétrifie : « Tu es un radin » et le réduit à changer de système de défense. Dans le trouble où il est plongé, il tente une réparation un peu hâtive en offrant un billet de 50 € à une petite fille pour s’acheter une gaufre et se fait coffrer, pour suspicion d’attentat à la pudeur.

Les dés sont jetés. Il rencontre alors une femme présentée comme experte du rapport qu’il n’y a pas et du maniement conséquent au rapport qu’il n’y a pas, de l’argent. Pour lui, elle sera à la fois maman et putain et aura à cœur de lui faire connaître le prix de… :

– « Combien ça va me coûter ? » lui demande-t-il dans un dernier sursaut de lucidité.

— « Le maximum » lui répond-elle « C’est pour vous, vous avez dit que vous voulez changer, je vous aide »… « Ça vous fait mal que je vous prenne tout cet argent ? »

– « Un peu » murmure-t-il presque sans défense.

Je dis presque sans défense, parce que ce qui va alors prendre le devant de la scène c’est un rapport des plus exacts, chirurgical devrais-je dire à l’objet anal avec quoi faute de mieux, il s’exerce à la parcimonie jusqu’à l’occlusion intestinale. Cet épisode lui donnera l’occasion suprême au moment de passer sur le billard, d’avoir accès au scénario d’un fantasme de mort.

[1] J. LACAN, L’éthique de la psychanalyse, Seuil, 1986, p 181.

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