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Roland Chemama / La dépense

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Texte publié dans les actes du séminaire de l’AEFL « L’argenr »

Une histoire drôle pour commencer : Il s’agit de Vladimir, un Russe de l’époque de Poutine avec ses nouveaux riches, Vladimir se vante auprès de ses amis en disant : tu vois ce costume que je porte, je l’ai acheté chez Abramovitch et je l’ai payé 100 000 roubles. Son ami le regarde et lui dit : que tu es bête, en allant trois pâtés de maisons plus loin, chez Micalovitch, ce costume-là eh bien tu l’aurais payé 200 000 roubles. Voilà pour commencer un exposé qui va concerner — mais plutôt vers la fin — la question de la dépense.

Je remercie l’ALI-AM. AEFL et Élisabeth Blanc de m’avoir invité à participer au cycle sur l’Argent. Élisabeth a bien voulu, à un moment où je tentais de préciser pour moi-même ce dont j’essaierai de vous parler, m’envoyer les titres choisis par les autres intervenants. Quelque chose m’avait frappé dans les titres, et cela pouvait constituer pour moi un point de départ. Ce qui m’a frappé c’est le nombre important de jeux de mots. Alors bien sûr, la psychanalyse connaît l’importance du mot d’esprit dans les formations de l’inconscient, mais là quand même, il y en avait beaucoup. Ça m’a un peu surpris.

Quelques-uns : « l’ivre de chair », « Porsche, Rolex et SK beau » et puis les titres qui reprenaient de façon déformée les formules bien connues comme « l’argent ne fait pas le malheur », « Affreux, sales et argent » je dirais que l’ensemble donnait une impression de moquerie ou même de dépréciation, d’autant plus que la dimension de la saleté qui se trouve là explicitement, se trouvait sous jacente dans d’autres titres, alors je me suis dit qu’on ne pouvait faire un exposé psychanalytique sur l’argent sans prendre en compte, au moins à un moment donné, le discours le plus commun, et aussi bien ce que l’on a retenu de Freud.

Cette connotation, cette coloration de ces titres correspond à un discours courant. Pour le discours commun, l’argent c’est souvent l’argent sale. L’homme qui dit-on ne pense qu’à l’argent, l’homme qui est prêt à tout pour en amasser, on en fait un être puant. C’est d’ailleurs assez curieux parce qu’en même temps, ceux qui le traitent ainsi, croient-ils qu’ils en sont vraiment désintéressés ? On peut toujours rire, mais c’est très présent dans la culture et Freud n’a fait que suivre cela dans sa théorie de l’argent et l’on pense évidemment au rapprochement qu’il a fait de l’argent et des fèces. Disons le rapprochement de l’argent avec les excréments et la merde puisque notre époque n’a pas besoin d’en passer par le latin.

Donc, voilà le point de départ que, je crois, on peut difficilement éviter, puisque dans les différentes façons de considérer l’argent, nous aurons cet objet anal, ces objets partiels pour Freud, du moins ce que l’on en a compris à un moment donné.

Freud a parlé de l’argent dans différents textes, je vais me référer rapidement à deux de ces textes.

Le premier de ces textes s’appelle « Caractère et érotisme anal ». On le trouve dans Névrose, psychose et perversion. Freud parle dans ce texte de ces sujets dont, dit-il, le caractère est particulièrement affirmé, ils sont ordonnés, mais surtout économes — économie éventuellement poussée jusqu’à l’avarice — et entêtés. (Si certains d’entre vous se sont amusés à voir le film : a dangerous method, on retrouve les mêmes termes à un moment donné dans le dialogue entre Freud et Jung).

Freud pense pouvoir indiquer que ces sujets, quand ils étaient enfants, ont trouvé un plaisir particulier à retenir leurs selles et à les expulser à un moment moins approprié que celui où c’était attendu d’eux. Il y aurait donc, selon Freud, un lien particulier qui ferait que les personnes avares auraient été des enfants attachant une importance particulière à la défécation.

Il y a peut-être une remarque qui montrerait que ce n’est pas si simple : on s’attendrait à ce que dans l’analyse des avares apparaissent selon Freud des souvenirs ou des interprétations renvoyant à la pulsion anale, ça aurait une certaine logique. Freud verrait à l’arrière-plan d’un comportement des pulsions et l’histoire de ces pulsions. Je dois dire cependant qu’on trouve le contraire. Dans l’article dont je vous parle, Freud précise qu’il s’agissait pour lui de faire disparaître les cas les plus opiniâtres de la constipation et il dit dans ce texte qu’on obtient cet effet lorsqu’on touche le complexe d’argent des patients. C’est intéressant, cela nous montre que la question de l’argent n’est pas si seconde ou secondaire qu’on pourrait croire. Elle n’est pas, me semble-t-il, si on prend au sérieux ce qu’il dit là, une simple expression d’une dimension pulsionnelle supposée plus fondamentale. Vous voyez là tout de suite que nous changeons d’éclairage. Nous n’avons plus une superstructure dans le rapport du sujet à cette réalité économique, sociale, etc., nous avons quelque chose qui par soi-même peut être éclairant de la subjectivité.

Toujours pour citer Freud, je vais me référer rapidement à l’article « Sur les transpositions de pulsions, plus particulièrement dans l’érotisme anal ». Cet article se trouve dans La vie sexuelle et il reprend précisément des thèses de l’article dont je viens de vous parler, mais il élargit considérablement le propos. Il va au-delà de la simple équivalence entre argent et excrément et il est destiné à montrer comment dans l’inconscient il peut y avoir de nombreuses substitutions au niveau des objets pulsionnels. Chacun de ces objets peut représenter à l’occasion un autre objet et cela apparaît dans l’expression de l’un de ses patients qui pour parler de la balle d’excrément lui parle de la verge d’excrément. On fait également le lien entre objet anal et pénis ou phallus.

Dans ce texte, si on imagine un lecteur non averti, certaines choses pourraient l’étonner, comme le rapprochement excrément enfant. Mais au fond, est-ce que c’est un hasard qu’on puisse parfois faire ce rapprochement ? Il arrive qu’on désigne un enfant comme chiard. En somme pénis, enfant, verge et excrément seraient des objets qui peuvent avoir pris une importance particulière dans l’histoire d’un sujet et qui précisément du fait de cette importance, pourraient aisément se substituer l’un à l’autre.

Je ne vais pas examiner l’article en détail, je vais juste insister sur deux idées. Tout d’abord l’idée de l’objet de la pulsion : s’il est si facilement substituable, ce n’est pas tant en raison de sa présence concrète, matérielle qu’il prend sa valeur. Je ne vais pas prendre l’objet anal, ce serait trop facile. Mais pour élargir le propos prenons l’objet oral. Ce que l’on peut dire de cet objet c’est qu’il n’y aurait pas d’abord objet et ensuite perte. Effectivement, les théories psychologiques donnent beaucoup de place au sevrage, à la perte du sein, etc., mais faisons un peu attention, ce n’est pas me semble-t-il que l’objet soit perdu du fait d’une opération particulière, le sevrage, c’est que son statut le définit d’emblée comme devant être perdu. Il n’a jamais été qu’objet perdu, il l’est tellement qu’il l’est déjà, perdu. Il faut faire comme s’il n’y avait pas de césure entre les deux mots et dire objet perdu.

Peut être par là, vous avez un chemin qui mène à ce dont vous avez parlé ici légitimement, à savoir ce que Lacan nomme objet a, puisqu’il faut bien passer de l’objet de la pulsion à l’objet a, l’objet qui cause notre désir, mais sur lequel on ne peut pas mettre la main, que ce soit l’objet oral ou l’objet anal ou d’une certaine façon peut être l’argent si l’argent peut métaphoriser l’objet. J’y reviendrai.

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