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Roland Meyer / L’art, l’argent, la merde

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Texte publié dans les actes du séminaire de l »AEFL « L’argent »

Andy Warhol annonçait : « L’âge de la célébrité pour tous » ! Et bien c’est à peu près ce qui est arrivé. Sauf que c’est arrivé avec sa part de vide : être connu pour rien, ou juste, pour être connu… Rappelez-vous les premiers participants du Loft, qui se sont fait connaître sans aucun talent particulier, si ce n’est celui de se faire connaître. Seulement, dans tout ça, il y a quand même une part de rêve, et ça se voit dans toutes les émissions du genre Star Ac’qui affichent clairement la couleur en proposant aux candidats : comment devenir star ? Ou pire : « Comment obtenir ce qu’on désire ? ».

Je crois qu’il y a là quelque chose à interroger ; quelque chose qui touche à ce que j’appelle un imaginaire uniformisé ; quelque chose qui a à voir avec le culte de la réussite et qui relève de l’injonction : « Sois le sujet de ta propre vie !!! ».

Ça veut dire que nos artistiques des Temps Modernes ne se contentent plus d’une gloire posthume, mais ils veulent tous une gloire immédiate quitte à tromper leur monde, quitte à se laisser bercer par l’illusion fascinante que « tout est possible ».

Ce n’est plus la question kantienne du « que faire ? » qui se pose, mais bien celle du « qui être ? ». Qui être dans un monde où les modèles traditionnels sont dépassés et où personne ne peut prétendre en imposer d’autres…

Ce fantasme du « Sois le sujet de ta propre vie !!! », s’entend aussi comme « le grand Autre c’est moi ; je me fonde de moi-même, et ma volonté est la loi ». Comme si le Je n’avait pas besoin d’un tiers. Comme si l’objet du désir était consommable et que, de surcroît, c’est la pression de l’extérieur qui le rend appétissant.

Ça veut dire d’emblée que la conception romantique de l’artiste maudit, de l’artiste marginalisé par sa nature même, de l’artiste en rupture avec le système social et économique, de l’artiste opposé ostensiblement à l’argent qui n’est autre qu’une valeur étrangère à l’art, une valeur éminemment corruptrice, et avec laquelle aucune compromission n’est possible, et bien cette conception de l’artiste maudit on peut dire qu’elle s’est éclipsée.

Elle s’est éclipsée au moins depuis Warhol qui déclarait : « La commercialisation de l’art est l’étape qui vient après la création. J’ai commencé comme artiste commercial, et je veux terminer comme artiste ». Puis il rajoute que : « Faire de l’argent, c’est de l’art, et le travail est de l’art » ; que : « Faire de bonnes affaires est le meilleur art qui soit ».

Vous voyez qu’avec Warhol, on est dans le discours capitaliste, c’est-à-dire dans un discours qui déroge à la plus fondamentale des caractéristiques que Lacan fait valoir dans sa théorie du lien social : la barrière de l’impossible de la jouissance disparaît. Un discours aussi, où rien de l’ordre de la perte ne s’écrit pour le sujet. Un discours encore, où la place de la vérité n’est plus inaccessible.

Tout ça pour dire qu’il y a dans le contemporain, quelque chose comme un nouage entre l’art, la mode et la publicité.

Et bien, ça brouille drôlement les frontières de l’art. Ça rejette en tout cas, l’antienne de la pauvreté comme condition de la pureté créatrice. C’est l’art qui s’intègre de façon affichée dans les systèmes médiatico-marchands ; c’est l’artiste contemporain qui aspire à un but clairement défini, à savoir : gagner de l’argent et être célèbres.

Dans l’art contemporain, un beau jour, un peintre fait un monochrome, une série de monochromes et vous savez que ça coûte très cher aujourd’hui, les Klein, les monochromes de Klein. On entend dire : « Vous allez pas nous dire que c’est de l’art ! Moi, je peux en faire autant ! Je vous en fais du Klein ! » C’est comme ce qu’on entend dans les musées d’art contemporain, dans les expositions : « C’est une création ça ? C’est de l’art ? ». Les gens sont un peu gênés. D’autres sont sûrs que ce n’est pas de la création, que c’est de l’escroquerie. D’autres regardent ça avec un mélange de timidité et d’appréhension.

Mon idée est plus nuancée que de simplement dénoncer cette inflation. Au contraire, je dirai que quand il y a un phénomène ou un symptôme social du type « tout le monde crée, tout le monde fait de la création », généralement ça tourne en rond. Je pense que c’est un symptôme digne d’être interrogé.

Qu’est-ce qui se passe lorsqu’un marchand de chaussures par exemple, sort un modèle et dit création ? Il y a quelques temps, en m’arrêtant devant un marchand de chaussures — un créateur, s’entend —, j’entendais deux jeunes gens devant une vitrine, la fille disant : « Tu te rends compte cette merde… et il en demande 4 000 euros ! Moi je te la fais en une heure… » Et l’autre dit : « Oui, mais tu n’as pas vu la griffe ! ».

Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que dans ce symptôme pathétique où tout le monde fait de la création, une chose est sûre, c’est que dans le minimum de la création, il y a le nom propre d’un individu qui ose s’avancer sur le devant de la scène et dit : « Klein, Yves Klein ». – « Bon ! Oui et alors ? » — « Et bien oui ! Yves Klein ». – « Bon, très bien, parle ! » – « Non, j’ai rien d’autre à dire, Yves Klein ! Voilà, c’est bleu, monochrome ».

On s’aperçoit que la création dans le monde contemporain a franchi un pas qui nous intéresse ; c’est que dans l’art contemporain, l’acte créatif s’est ancré, s’est implanté dans ce point extrême de vérité qui est non pas comme autrefois : je vais créer une façon de peindre ou une façon de composer une œuvre musicale qui va faire s’exprimer telle impression, telle harmonie. Non pas du tout. La création dans le monde contemporain, c’est l’expression d’un : « Je vais créer quelque chose qui va peut-être me faire exister moi, comme artiste ». De plus, si cet acte nouveau que je signe, se révèle assez parlant pour que d’autres s’y reconnaissent, on se retrouve dans un vrai partenariat entre l’artiste et son public, à savoir, comme le disait Marcel Duchamp : « Une œuvre d’art est faite à moitié par l’artiste, à moitié par ceux qui la regardent ».

Et tout se passe comme si on avait pris cela au sérieux, c’est-à-dire qu’un artiste aujourd’hui, fait acte, au sens de « faire acte pour la première fois » comme lorsque nous naissons, c’est une première, c’est sûr ; c’est une première fois. Vous pouvez répéter aujourd’hui les monochromes de Klein, mais vous ne les aurez pas créés. Klein est cet artiste qui a eu le culot de les créer la première fois et de les exhiber avec son nom et de dire : « Est-ce que cette pauvreté de la couleur, cette pureté, ce désert de lumière qu’est une seule couleur bleue, est-ce que ça vous dit quelque chose ? » Et bien il y eut assez de gens intéressants qui ont dit : « Oui, oui ! C’est exactement ça, c’est ce qu’il nous faut ». Ils s’y sont reconnus et ça fait une espèce d’association qui a vécu, qui a été une certaine fibre, une certaine ligne du mouvement artistique qu’on ne peut pas refaire. On ne peut pas recréer ces choses-là. C’est comme si on répétait la même blague plusieurs fois. Il y en a qui le font, mais c’est un peu lourd. Il y en a qui reprennent la fontaine de Duchamp et la réarrange. La fontaine de Duchamp, c’est-à-dire un urinoir. Certains lui mettent des seins, lui mettent un ventre, un visage et disent : « voilà c’est une œuvre ». Mais elle s’accroche à l’acte créatif inaugural, premier. L’acte premier de Duchamp qui a dit : « Cette représentation de l’urinoir c’est mon œuvre d’art ». Il fallait plus qu’un certain culot. Il fallait oser cette interprétation de l’œuvre. Après tout, cet urinoir de Duchamp n’est pas complètement trivial. Il y a du flux qui arrive, du flux qui part… Remarquez cette chose dans cette œuvre, c’est que l’urineur, l’alimenteur de cette fontaine, le spectateur donc, manque. Et vous comprenez que Duchamp ait dit : « Il faut un spectateur pour que l’œuvre d’art existe ; il compte à 50 % ». Autrement dit, cette fontaine, ce jaillissement guette le voyeur, guette le spectateur pour le transformer en acteur et jouer avec lui un certain jeu qui est un jeu d’interprétation.

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