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Daniel Roy / Autisme : la singularité d’une rencontre

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 Ce texte est paru en espagnol dans l’ouvrage Buenas pràcticas en autismo ? Màs alla de los protocolos, la singularidad , Buenos Aires, Grama, 2018, dédié au Séminaire européen sur l’autisme qui s’est tenu en 2017 à Saragosse, Espagne. Disponible à la libraire des J48. Et paru dans Lacan Quotidien n°798.

À plusieurs titres, l’ouvrage Bonnes pratiques concernant l’autisme ? Au-delà des protocoles, la singularité témoigne d’un événement singulier. Il s’agit d’une rencontre. Une rencontre entre psychanalystes, familles, universitaires, éducateurs et professionnels du soin, chacun d’entre eux poussé par une urgence : l’urgence de témoigner qu’il est possible d’accueillir et d’accompagner les enfants, les adolescents, les adultes désignés comme autistes sans chercher des coupables, sans faire le procès de telle ou telle approche, mais tout au contraire en partageant des savoirs. Pour autant qu’au centre de cette rencontre, il y avait le savoir déconcertant du sujet autiste !

Pour cette rencontre, il a fallu une initiative, celle de parents et de professionnels de Saragosse, qui pratiquaient déjà ces échanges et qui ont invité dans la capitale de l’Aragon des familles et des professionnels d’autres pays européens — de Sofia et de Roussé en Bulgarie ; de Venise en Italie ; de Bruxelles, de Genval et de Tournai, en Belgique ; de Paris, de Clermont-Ferrand et de Rennes en France – et d’autres villes d’Espagne.

L’intitulé de cette rencontre « Séminaire européen sur les bonnes pratiques concernant l’autisme » est audacieux. Il laisse supposer en effet qu’il y aurait quelque part, déjà écrites ou en passe d’être élaborées, les bonnes pratiques pour répondre à l’énigme que représente pour les familles l’accueil d’un enfant, dont les difficultés à nouer des liens, avec eux et avec le monde commun partagé, ont été désignées comme « autisme » — terme qui est moins un « diagnostic », au sens médical ou psychiatrique, qu’une désignation qui nomme ce retrait apparent des relations aux êtres, aux objets et aux sollicitations extérieures.

Il n’y a rien de scandaleux à ce que les familles demandent un diagnostic précoce qui leur indique un cadre face aux souffrances qu’elles décèlent chez leur enfant. Rien de scandaleux à ce que médecins et psychiatres « experts » portent ce diagnostic, avec l’aide des moyens actuels dont ils disposent. Rien de scandaleux à ce que des éducateurs accompagnent les sujets autistes et leurs parents pour rendre plus supportable aux uns et aux autres la vie quotidienne, ni à ce que des enseignants proposent des méthodes adaptées pour présenter le monde à ces enfants qui semblent s’en défendre. Il n’y a rien de scandaleux à ce que des universitaires et des chercheurs élaborent des théories et mettent au point des protocoles pour rechercher les causes de cette présence si singulière du sujet autiste, pour son entourage et pour lui-même, comme il peut en témoigner, ce qui est de plus en plus fréquent.

Mais reconnaissons que pour aucun des protagonistes ce terme d’autisme n’est d’une quelconque utilité : il n’ouvre, pour le médecin, à aucun protocole de traitement ; pour les familles, à aucune certitude quant à la cause et quant à l’évolution ; pour les accompagnants professionnels, il n’ouvre à aucune méthode cognitive ou comportementale qui vaudrait pour tous, contrairement à ce que certains lobbyistes très actifs et vindicatifs ont voulu faire croire aux autorités sanitaires de très nombreux pays.

Alors, il nous faut être attentifs au sous-titre de cet ouvrage : « Au-delà des protocoles, la singularité ». En effet, ceci n’est pas une déclaration de principe, ni un slogan. Ce n’est pas : « Chaque être est différent, il faut une attention particulière à chacun et des méthodes adaptées ». Il s’agit d’un pur constat : il n’y a pas d’autres voies pour accueillir et accompagner un sujet autiste que de le considérer comme absolument singulier. Il s’agit de prendre alors la mesure du caractère tout à fait exceptionnel du lien qui peut se mettre en place avec lui, la mesure de la dimension exorbitante de l’attention qui est demandée à ceux qui s’engagent auprès de lui.

C’est ce qui fait qu’à la singularité absolue du sujet autiste ne peuvent répondre que des savoirs singuliers, qui s’élaborent avec ce sujet-là. Chacun, qu’il soit parent, médecin expert ou non, psy de tout bord, doit déposer son savoir préalable dans la rencontre avec le sujet autiste. Encore une fois, pas au nom d’un quelconque idéal, mais parce que, sinon, pas de rencontre possible !

C’est ce qui fait qu’il est bon d’être plusieurs à accompagner un sujet autiste, non pas au nom d’une soi-disant « complémentarité » des méthodes et des soins, mais parce que c’est une tâche qui met précisément à l’épreuve les idéaux qui soutiennent chacun dans l’accueil et le soin de ceux qui ont des difficultés à vivre, à grandir, à communiquer, c’est-à-dire à s’inscrire dans les grands flux sociaux des temps présents.

Il n’est pas très étonnant que ce soient des psychanalystes qui, les premiers, se sont préoccupés de l’accueil et du soin des enfants autistes, car une psychanalyse est une expérience qui prend appui sur la singularité et la privilégie face à tous les idéaux. Mais ils ont pu apprendre, s’ils le voulaient, des diverses attaques ou contestations qui les visaient, que leur savoir ne leur donnaient aucun privilège dans la rencontre avec la singularité dont pâtit le sujet autiste. Ils ont pu l’apprendre en écoutant les parents et en prenant en compte les voies que ceux-ci exploraient dans la rencontre entre cette singularité de leur enfant et le lien de filiation, hors de toutes évidences.

Là a lieu la rencontre, quand chacun soutient la logique de sa propre « pratique » dans l’accueil de la logique implacable de l’autisme.

Ce séminaire, premier d’une série que nous souhaitons longue, avec le soutien des instances européennes, démontre que cela est possible.

À suivre donc…