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MARIANA CASTIELLI ET MARISA ROSSO / ENTRE CASSÉ ET DÉCOUSU

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Image : Collage numérique. Lo pz. https://instagram.com/__lopz?igshid=YmMyMTA2M2Y=

Texte traduit de l’espagnol. Publié sur le site EN EL MARGEN

Mais qu’est-ce que l’érotisme ? Ce n’est rien d’autre que de la parole, puisque les pratiques ne peuvent être codifiées que si elles sont connues, c’est-à-dire dites. Notre société n’annonce jamais aucune pratique érotique, mais seulement des désirs, des préambules, des contextes, des suggestions, des sublimations ambiguës, si bien que pour nous l’érotisme ne peut se définir que par un discours perpétuellement allusif.

Roland Barthes[1] 

Chaque époque rythme les relations et leurs modes de rencontre et de désaccord, d’amour et de plaisir. Freud dans D’une dégradation générale de la vie érotique[2], comme dans la plupart de ses écrits et avec le style qui le caractérise, part de la clinique pour arriver plus tard à des conclusions sur la vie psychique.

Les analystes entendent dans notre pratique quotidienne les tourments de la vie amoureuse : inhibitions, symptômes, angoisses, isolement, recherches compulsives de relations pour remplacer la précédente, plaintes sur le manque d’amour ou la difficulté à le trouver, infidélités, jalousie, difficultés sexuelles.

Mais qu’est-ce qui caractérise cette époque ?

Comme dans presque tous les domaines de la vie sociale, on retrouve un grand manichéisme, deux extrêmes excluants et féroces, où d’un côté on entend une tentative de préserver ce qui est établi, ce que l’on peut lire, par exemple, dans les critiques du langage inclusif, la liberté de position sexuelle et le choix sexuel comme non naturels, accompagnés d’un distillat de haine et de ségrégation. Et d’autre part une désinhibition diffuse et une multiplication en toute liberté des expériences sexuelles et amoureuses, devenues presque un impératif de jouissance. Tout semble se consommer rapidement, sans entraves ni censure, aussi vite que nécessaire pour que cela ne devienne pas une obligation. La critique de toutes les formes d’établissement de relations entre les sexes est devenue un stéréotype idéologique, des élections où aucun trait distinctif ne les détermine, des plaintes sur la difficulté des rencontres de plus en plus erratiques. Les séductions ou séductions provoquées par « le désir » semblent dépassées. Le temps nous pousse à la fascination de l’objet et convoque la subjectivité à partir de l’homogénéité de l’objet. Objet pour tous –, qui produit la ségrégation de toute différence ; c’est-à-dire qu’il élimine la subjectivité qu’il supporte, il n’accepte pas les conditions déterminées de l’inconscient pour les choix d’objet, voulant imposer des manières universelles et globalisées de jouir avec et sans l’autre.

Dans le film « The Lobster » de 2015, réalisé par Yorgos Lanthimos, tous les personnages ont peur de « ne pas réussir » à remplir l’objectif qui leur est assigné, de peur d’être punis.

La mise en scène montre une société divisée en deux micro-sociétés ou enfers où l’un représenterait la vie de couple civilisée et ajustée aux préceptes établis, et l’autre, l’état sauvage, l’individualisme, le célibat forcé et la lutte pour la survie. Au nom du « bon fonctionnement de la société », la population humaine a été réduite au minimum et la reproduction est contrôlée par les autorités, forçant ses citoyens à former des couples puis à assigner des enfants qui ne seraient pas le produit d’une relation sexuelle ou d’une décision de mariage. Celui qui est laissé seul, soit pour cause de séparation, soit pour cause de veuvage, entre dans une sorte d’hôtel pour trouver un partenaire, mais comme si le forçage ne suffisait pas, il faut aussi « tomber amoureux » et en rendre compte dans une cérémonie publique.

Or, en réalité, ce qui se passe n’est pas une rencontre, mais une pantomime de la rencontre amoureuse. Il y a un court terme pour y parvenir, sinon vous êtes transformé en animal. Le protagoniste informe qu’il aimerait être un homard. Il choisit de devenir un insecte parce qu’il aime la mer, car ce sont des animaux très fertiles qui se reproduisent de nombreuses fois et vivent plus de 100 ans ; réalisant, dans son choix, une désarticulation entre sexualité et mort.

L’administrateur des lieux dit que dans cet hôtel « d’amour » chacun correspondrait à son chacun, son couple harmonique : « un loup et un pingouin ne pourraient jamais vivre ensemble ». En désaccord avec l’administrateur, à partir de l’expérience de la psychanalyse, nous pouvons dire qu’entre brisé et décousu, ce qui se produirait réellement, même s’il n’est pas prévu, est une rencontre. Et cela malgré les apparences ça passe.

La rencontre se produit justement à cause de ce qui ne va pas, à cause de ne pas pouvoir accéder absolument à l’autre, qui en quelque sorte est toujours étranger puisqu’il révèle sa propre aliénation.

L’amour dans sa vraie dimension a toujours ce côté sinistre : il révèle sa solitude qui n’est pas encore devenue la sienne.

Dans ce monde, ceux qui refusent d’être dévorés par le système, parmi lesquels se trouve le protagoniste à un certain moment, décident de s’échapper et de vivre sauvagement. Mais ils sont de nouveau soumis à la non-possibilité de choisir puisqu’ils sont condamnés à ne pas pouvoir se lier à autrui, à vivre dans la solitude et à la survie du plus fort. Ils sont même contraints de creuser spécifiquement leur propre tombe, avec toute la résonance métaphorique que révèle cette expression.

Le film pose alors une impasse, un clivage qui refuse la division subjective.

Seul un acte d’amour resterait comme solution : du dire, de la poésie, de la création. Mais la parole est interdite aux exclus ; puis, avant la rencontre qui a lieu entre le protagoniste et la femme sans nom, ils surmontent cette difficulté d’une manière de communiquer par le regard. Lorsque la meneuse des « célibataires » se rend compte qu’il se passe quelque chose là-bas et qu’ils s’aiment, elle aveugle la femme pour rendre le lien impossible ; contre laquelle il s’arrache les yeux pour réaliser ce qu’il croit être « à nouveau coïncider », rejetant la différence et supposant que la condition érotique s’appuie sur la similitude du trait — comme nous le dit Lanthimos dès le début du film. A vouloir rendre possible l’existence de la proportion sexuelle, il est impossible qu’une relation se constitue.

Ce sont les conditions inconscientes, qui font le trait, et donc inconnues du sujet, qui déterminent les choix, celles qui s’inscrivent dans la matière « trait directeur ». Nous assistons à une époque où nous trouvons de plus en plus de sujets qui arrivent au moment du choix sexuel sans avoir cette caractéristique dans leur fonction de guidage, c’est-à-dire désorientés. Ou alors aussi, au nom d’un stéréotype idéologique — auquel nous faisions référence plus haut —, et d’une fausse liberté de choix, chacun est poussé à abandonner son « trait directeur » pour « en acquérir » un nouveau ; ceci a pour conséquence le rejet de l’amour comme forme de se laisser prendre comme cause du désir.

Avec la ségrégation de la différence, ce qui fait la marque, le singulier et le mode particulier de jouissance, reste en dehors de tout lien discursif.

Faire place à la condition érotique implique de faire place à l’impossibilité de normaliser l’érotisme de chacun à partir d’une idéologie.

La condition érotique est ce « quelque chose » qui provoque l’attirance ou le désir sexuel, un « quelque chose » qui constitue un éclat désirable, une couleur préférentielle qui rend l’objet stimulant en termes d’excitation sexuelle. Il se situe à la lisière, dans cet espace liminal entre la jouissance, l’amour et le désir. Ce « quelque chose » est fait des marques constitutives de la jouissance ; des marques qui reviennent toujours au sujet sous une forme inversée et font signe de l’autre ; des marques en principe aléatoires, contingentes, qui deviennent la nécessité de la condition érotique ; marques qui font tourner à la racine de l’amour.[3]

Quand quelque chose de ce trait de l’autre cesse de faire signe au sujet à cause d’un changement dans la position subjective, des choses comme : « il ne m’arrive pas la même chose, je le vois terne », « quelque chose de lui me paraît sombre cette fois, je n’aime pas ».

Malgré ce mode de relation que nous avons signalé, revendiqué et viralisé à l’extrême, à l’heure où tout semble persécuter les sirènes perverses du Nouveau, comme dirait Recalcati[4], heureusement le malaise persiste et avec lui, l’objet. Elle insiste pour revendiquer le besoin d’amour, elle insiste sur l’angoisse, devant le symptôme qui écrit la différence rejetée, elle insiste pour enchérir sur l’apparition du trait, qui, comme support de la différence, permet de se distinguer et de se distinguer.

Dans le vide du « il n’y a pas » — il n’y a pas de rapport sexuel qui puisse s’écrire —, un « il y a » surgit : il y a la condition érotique du sujet, la singularité de sa modalité de jouissance.

[1] Roland Barthes. Essai : L’arbre du crime. Magazine Tel Quel n°. 28. 1967.

[2] Sigmund Freud. À propos d’une dégradation générale de la vie érotique. Éditorial Ballesteros.

[3] Au Séminaire Angustia (62-63), Lacan va jouer avec sa formule : « Je te veux, même si je ne le sais pas », irrésistible si elle se fait entendre même si elle est inarticulée. S’il était dicible, je dis à l’autre que, le désirant, sans le savoir, je le prends pour l’objet inconnu de mon désir. C’est précisément ainsi que, innocemment ou non, si je prends ce détour, l’autre en tant que tel, l’objet ici de mon amour, tombera nécessairement dans mes filets. C’est ce lieu de cause qu’a l’objet qui détermine le désir dans sa finitude.

[4] Massimo Recalcati Ce n’est plus comme avant. Éloge du pardon dans la vie amoureuse. Traduction de Carlos Gumpert, Editorial Anagrama Barcelona