POSTS RECENTS GNIPL

Agnès Giard / Louise de Vilmorin, la femme aux mille amants

84views

 (Sophie Bassouls/Sygma via Getty Images)
Texte publié sur le blog de « Libération » « Les 400 culs » le 12 mars 2022

En 1961, lors d’un passage à Genève, une dame de la bonne société parisienne rend visite à un peintre plutôt porté sur les jeunes filles. La visite devait durer quelques minutes. Mais voilà que le peintre, prenant la dame par la main, lui fait gravir un escalier barré par un rideau. Derrière le rideau se trouvent des tableaux remplis de couples ambigus… « Dans les poses singulières de leurs jeux », la visiteuse reconnaît des « attentes » qui lui inspirent un texte. Grâce à elle, Emile Chambon se fait connaître en France. De leur rencontre naît « Une amitié fertile » : c’est le titre de l’exposition que le Musée de Carouge (dans le canton de Genève) consacre à ces deux personnes que rien, a priori, ne destinait à se croiser.

Parfois comparé à Balthus, le peintre Emile Chambon (1905-1993) raffole des demoiselles endormies. Ses tableaux qui s’inspirent de la mythologie antique flirtent avec des fantasmes voyeurs et d’inavouables envies. Toute sa vie, il la passe dans la ville de Carouge où il habite dès 1955. « Depuis ses jeunes années à l’Ecole des Pervenches à Carouge, puis sur les bancs du Collège Calvin qu’il fréquente en même temps que Pierre Klossowski, grand frère de Balthus, il n’a qu’une idée en tête : il veut peindre », dit Klara Tuszynski, commissaire de l’exposition, pour qui cette obsession génère possiblement le « coup de foudre d’amitié » avec Louise.

« La blonde aux bijoux » d’Emile Chambon, Musée de Carouge. (Christian Golay/Musée de Carouge)

Les enfants laissés au mari

Séductrice compulsive, de nature angoissée, Louise de Vilmorin (1902-1969) a pour devise « Au secours ». Issue d’une grande famille de botanistes et de grainetiers active depuis l’époque de Louis XV, elle est l’égérie d’une haute société qui s’arrache son élégance et sa cocasserie. Jean Cocteau clame qu’il veut l’épouser. Elle est aimée de Jean Hugo (peintre et arrière-petit-fils du poète), Roger Nimier, Orson Welles, Duff Cooper (ambassadeur américain à Paris)… Dans son Journal, le compositeur Francis Poulenc écrit : « Peu d’êtres m’émeuvent autant que Louise de Vilmorin : parce qu’elle est belle, parce qu’elle boite, parce qu’elle écrit un français d’une pureté innée, parce que son nom évoque des fleurs et des légumes, parce qu’elle aime d’amour ses frères et fraternellement ses amants. »

Jeune femme, elle se fiance à un cousin éloigné, Antoine de Saint-Exupéry, mais le mariage n’aboutit pas. Il est trop « débraillé », ainsi que Louise le résume drôlement. Qu’à cela ne tienne, en 1925, elle épouse un Américain — Henry Leigh-Hunt — qui l’emmène vivre à Las Vegas (à l’époque, une petite bourgade). Pour tromper son ennui, Louise fait trois filles, dessine, puis s’attelle à l’écriture sur les conseils d’André Malraux avec lequel elle entame une liaison avant de se tourner vers Gaston Gallimard, puis divorcer. Entre-temps (en 1934), elle a publié un conte comico-féérique — Sainte-Unefois — qui attire l’attention des surréalistes. En 1937, laissant à son mari la garde des enfants, Louise de Vilmorin s’éprend d’un comte hongrois, Paul Palffy d’Erdod, qu’elle épouse l’année suivante.

Divorce, liaisons brèves et intenses

Pendant la guerre, elle vit avec lui dans le château de Pudmerice — dans les Carpates — puis le trompe avec un autre comte (Thomas Esterhazy), avant de divorcer puis de nouer, entre deux voyages, des liaisons brèves mais intenses coupées par des retraites durant lesquelles elle se livre à des recherches acharnées sur les mots. Passionnée de palindromes, de calligrammes et d’holorimes, elle compose des poèmes étranges : « Mon cadavre est doux comme un gant/Doux comme un gant de peau glacée/Et mes prunelles effacées/Font de mes yeux des cailloux blancs. » Ses poèmes sont mis en musique par Francis Poulenc, Georges Auric, Darius Milhaud, Claude Arrieu, Marcelle de Manziarly et chantés par Guy Béart.

Elle écrit les dialogues du film les Amants de Louis Malle (en 1958). Plusieurs de ses romans sont adaptés au cinéma, notamment Madame de (par Max Ophüls, en 1953). André Malraux, qui fut son dernier compagnon, la compare tantôt à la Pompadour, parce qu’elle est l’une des dernières précieuses du Tout-Paris, tantôt à Louise Labé, qui chantait ses poèmes d’amour bien plus qu’elle ne les écrivait. La poésie de Louise de Vilmorin a ce quelque chose d’éphémère qui fait qu’on l’a presque oubliée. Elle avait le don de parler, passait chaque jour des heures au téléphone, ne vivant que par ces liens magiques que sont les mots… si possible les bons.

« Marilyn Malraux »

Vers la fin de sa vie, le salon qu’elle tient au manoir de Verrières (la maison familiale), est un des derniers hauts lieux de cet art du XVIIIe siècle qu’est la conversation. André Malraux s’est installé au deuxième étage, c’est là qu’il travaille. Louise, elle, fait la fête au rez-de-chaussée dans le « salon bleu » (« un écho tardif à la “chambre bleue” de Catherine de Rambouillet », écrit Etienne Dumont). Quand on lui demande où est son illustre compagnon, dépitée, elle se plaint d’être devenue « Marilyn Malraux ». Un ami cher, Jean Chalon, raconte : « Son union avec Malraux, c’était le mariage de l’oiseau et de l’éléphant, les épousailles de la fantaisie et de la pesanteur. » Le 26 décembre 1969, elle est emportée par une crise cardiaque. « Pharmaciens, au secours/J’attends l’aube depuis des années. »

« Emile Chambon et Louise de Vilmorin, une amitié fertile», jusqu’au 26 juin, au Musée de Carouge, dans le canton de Genève (Suisse).