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Christian Rey – Que traitons nous aujourd’hui chez un enfant, et comment : inhibitions, symptômes ou angoisses ?

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Texte à retrouver sur le site de l’ALI à la page dédiée au Retour sur le Séminaire d’Hiver 2022, Nos inhibitions, nos symptômes, nos angoisses, Samedi 22 et dimanche 23 janvier 2022

Tout d’abord, je voudrais remercier Jean-Paul Beaumont, Jean-Pierre Lebrun et Thierry Roth de nous avoir fait relire « Inhibition, symptôme et angoisse » et, pour ce qui me concerne, de m’avoir redonné ce plaisir de lecture, plaisir dont j’ai pu mesurer à quel point il était toujours aussi vif. D’autre part encore, avec cette lecture, de m’avoir fait voyager dans le temps pour retrouver ce moment crucial pour moi de la découverte de Freud et, en particulier, de la découverte de ce texte dont la charge clinique fit pour moi acte de révélation massive. Révélation car découverte « irréfutable » pour reprendre le mot de Karl Popper : nul besoin d’évaluation, de vérification ! Le tout, bien sûr, avec l’énonciation si élégante de quelqu’un qui nous fait partager ses doutes, ses débats, qui tient à nous dire qu’il sait peu de choses sur l’affect, sur le deuil, sur l’angoisse, qui se refuse à vouloir fabriquer comme il dit des « visions du monde » et enfin qu’après « des dizaines d’années d’efforts le problème de la cause ultime des névroses reste entier pour lui ». Dernier aveu, sans doute paradoxalement, ne l’empêchant nullement de continuer à faire prévaloir, comme il dit, je cite « l’importance étiologique des pulsions sexuelles. » Insistance pour le coup réaffirmée régulièrement comme on sait par Freud et trouvant écho pour moi, plus récemment donc, dans ce que dit notamment Charles Melman dans L’homme sans gravité : « en matière de causalité psychique, il n’y a qu’une chose qui soit sérieuse, c’est le sexe. » et ce, ajoute-t-il, « pour des raisons éminemment logiques le sexe jusqu’à ce jour se supporte du manque et, du même coup, vient incarner et représenter notre vérité subjective. »

Question pour notre actualité clinique : qu’en est-il aujourd’hui du sexe et du manque ? Demain, nous avons au sein de ce colloque une journée entière consacrée à la question du genre, soit à ce qui va venir, comme c’est écrit dans les journaux, enfin se substituer au sexe voire, plus exactement, le supprimer. « Ce vers quoi nous sommes encore en chemin » comme le dit Charles Melman dans le livre d’entretiens avec Jean Luc Cacciali. Je peux citer, puisque je parle des journaux, l’article d’un certain Éric Macé, sociologue, qui évoque « l’utopie d’un monde post-genre » en ces termes : « nous serions alors, dit-il, des individus différents par nos corps, nos identifications, nos pratiques sexuelles au point qu’il n’existerait plus d’homme, ni de femme mais une multitude de combinatoires et cela n’aurait de conséquences ni positives, ni négatives sur nos trajectoires sociales ou nos compétences. »

Et si Freud dans Inhibition, symptôme et angoisse affirme qu’il ne veut pas fabriquer une vision du monde, nous ne pouvons cependant que constater par ailleurs ses talents de visionnaire et tout particulièrement à propos du sexe. En mai 1914, dans une lettre adressée à Ernest Jones , n’écrivait-il pas cette prédiction devenue aujourd’hui d’une actualité débordante . Vous la connaissez sans doute mais je la répète parce qu’elle a son importance : « celui qui promettra à l’humanité de la délivrer de l’embarrassante sujétion sexuelle, quelque sottise qu’il choisisse de dire, sera considéré comme un héros. » Et l’année dernière, vous avez sans doute appris que le héros était en fait une héroïne et ce grâce au fameux documentaire maintenant célèbre d’Arte.tv dénommé « Petite fille ». Sasha y est présentée par le réalisateur comme, je cite : « une héroïne en mission pour faire changer les mentalités. »

Alors, tout de suite pour tenter de répondre aux questions de mon titre, je vais vous parler d’une situation clinique que je pourrais qualifier de contrastée. Situation avec transfert inclus ; donc avec asymétrie des places, attente de parents à l’endroit de leur progéniture, reconnaissance de mes place et fonction. Le couple ayant dépassé la quarantaine n’est pas séparé. Il y a deux enfants, un garçon aujourd’hui de 13 ans et une fille de 9 ans. Mais couple aussi bien moderne à l’autorité défaillante surtout avec le garçon, couple enfin travailleur (les deux travaillent), mais avant tout sportif. Sport et travail ont pris la place de relations sexuelles aujourd’hui quasi inexistantes. Les deux grossesses ont dérangé un temps les activités sportives d’une mère qui a plutôt mal vécu cette contrainte. Il y a entre ces deux personnes de l’estime, de l’amitié, mais très peu de tendresse comme le reconnaîtra la femme. Le positionnement par rapport à la sexualité n’est a priori pas symétrique, l’homme, à la différence de sa compagne, est en souffrance, mais force est de constater que cette situation dure depuis au moins une douzaine d’années. Enfin la demande par rapport à leur garçon ne se formulera pas sous le coup d’un diagnostic du DSM, mais concernera un symptôme fort ancien, j’ai nommé l’énurésie. L’énurésie dont j’ai trouvé une description chez Lucrèce dans son De rerum natura où il décrivait : « ces enfants endormis inondant les riches tissus de Babylone, » je cite. Énurésie primaire sans cause médicale et symptôme désagréable ce de manière différente côté parents et côté enfant, disparaissant spontanément avec l’âge, mais avec une durabilité parfois très importante. Symptôme enfin résistant à toutes les médications classiques de notre pharmacopée dans cette indication. Dans le cas de celui que je vais nommer Xavier, cette énurésie cédera bien avant une échéance qu’il avait lui-même envisagée. J’ai pour habitude de demander aux enfants énurétiques combien de temps, selon leur idée, va durer leur symptôme et généralement ils répondent en évoquant un âge précis. Mais ce n’est pas Xavier que je recevrai en premier dans une histoire avec cette famille, histoire d’un traitement qui dure déjà depuis six années. Et si j’avais, pour parler du couple de parents à choisir un trait, je dirais volontiers que ce sont de « bons parents » – je m’expliquerai ensuite sur ce trait —. En effet le père et la mère donnent beaucoup de leur temps, de leur énergie dans le soin apporté à leur progéniture et ils sont, comme on dit aujourd’hui, tout à fait bien traitants ; on pourrait facilement les comparer aux parents du petit Hans tels que Freud en parle à sa manière très laudative. Sachant que dans cette démarche qui les conduira tous à ma consultation, c’est la mère qui pilotera son monde, ce pour aboutir à une sorte de quadruple suivi qui, bien sûr, n’est pas une thérapie familiale. Les rencontres seront étagées dans le temps et elles diffèreront quant aux possibilités d’engager à chaque fois un travail par la parole. Le père et le garçon s’en tiendront soigneusement à l’écart tandis que mère et fille, elles, accepteront un tel travail et surtout la mère qui continue aujourd’hui à venir régulièrement à ses séances.

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