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Gérard Pommier / La psychanalyse, un sport de combat ?

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Editorial publié dans la Newsletter de la FEP de Mars 2022
Le titre est de la rédaction du site GNiPL

Solitaire au milieu de la foule, Freud a pris des positions politiques, en défense comme en attaque : expertise sur le divorce à Vienne en faveur des femmes ; ouverture de polycliniques gratuites ; protestation contre la guerre en compagnie d’Einstein etc. Et surtout, Freud a écrit de grands textes sur la Massenpsychologie : la « « psychologie des foules » : ils mettent en lumière cette instance psychique si particulière qu’est l’Idéal du Moi. Cette instance est toujours déjà culturelle et elle est en même temps intériorisée dans la psyché.

Par d’autres voies sans doute, Michel Foucault et Judith Butler sont arrivés aux mêmes conclusions : l’état culturel d’une société détermine la vie intime, et la plus ou moins grande oppression de la sexualité et de ses « minorités ». En même temps, ces philosophes ont laissé de côté l’inconscient freudien, tout du moins tel qu’il était présenté à l’IPA, puis ailleurs (hélas). Et on a même entendu murmurer : « ce pauvre Freud ne savait pas ce qu’il faisait, lui qui n’avait pas été analysé ! » Le discours du Maître, avec sa Doxa et ses règles rigides s’est imposé presque partout.

Cette opposition du discours de l’Analyste et de celui du Maître est l’une des grandes découvertes de Lacan. Le « Maître » a beaucoup de traits communs avec l’Urvater freudien. Le discours de l’analyste n’a survécu que grâce à ceux que l’on peut appeler les « psychanalystes de terrain », qui ne se plient pas à la Doxa, mais restent à l’intérieur de ce que disent les patients. Leur allié irremplaçable est l’inconscient lui-même. Donc, la psychanalyse fara da se : elle vivra !

Bien souvent les associations s’organisent autour du nom propre de quelqu’un, ou de certaines personnalités. Dès que le discours du Maître s’impose sans retenue, il influe de proche en proche sur la conduite des cures elle-même. De sorte que ce discours prévaut jusqu’au cœur des interprétations. Pour prendre un exemple, on peut poser cette question : où et quand Freud aurait-il mentionné dans ses écrits techniques qu’il fallait laisser « régresser » le patient ? C’est- à-dire, le laisser souffrir en silence jusqu’à ce qu’il en ait assez de pleurer. L’usage du silence n’a de pertinence que pour déjouer le transfert à la personne : Il fait obstacle aux multiples transferts de L’inconscient übertragung, décrits dans la Science des rêves.

Les analystes à la papa s’imaginent qu’ils sont l’objet du transfert : c’est-à-dire qu’ils représenteraient des mamans ou des papas, des petits « a », des grands A etc. ils ont une grosse demande d’amour et ils la soignent sur le dos de leurs patients : ils se soignent au lieu de les soigner. Freud l’a écrit en deux mots : Nicht Heilen ! « surtout ne pas vouloir soigner ! »

En supplément de ces circonstances embarrassantes, la psychanalyse doit se défendre contre de multiples attaques, dont la violence monte en puissance. Et voilà un paradoxe : le pouvoir politique est lui aussi orienté par le discours du Maître ! Il est contraire au discours de l’analyste (ce ne sont pas de simples résistances à la psychanalyse). Cette homologie de discours explique peut-être que tant d’analystes se refusent à prendre en considération la dimension politique de notre discipline. En extension, ce n’est pas seulement une opposition au discours de l’analyste, mais à la singularité du désir, et cela avec les armes modernes de la technocratie et du management, y compris pendant la pandémie qui a favorisé une « bio politique » (chère à Michel Foucault).

Mais il est Inutile de pleurnicher avec des réclamations corporatistes, car la psychanalyse ne vit pas pour elle-même : elle est au service de la culture et de la société. Sinon qu’elle aille à sa perte ! Les psychanalystes ne devrait-ils pas dire tout haut les motifs inconscients du désir ? Ce sont eux qui commandent l’oppression des femmes ; l’apartheid des exilés ; la ségrégation des enfants ; les mauvais traitements aux plus âgés : c’est le sadisme du discours du Maître qui adore les larmes et le sang bien plus que ses profits. Cet affrontement n’est pas une lutte d’idées, nous ne sommes pas vraiment dans un salon de thé.

Je ne témoignerai pas de ce que j’ai vécu personnellement, au département de psychanalyse de Paris VII ou au « groupe de contact », je ne le ferai pas, mais j’en ai tiré l’impression que la psychanalyse a souvent servi de fétiche pour asservir, pour s’assurer d’un pouvoir dépassant les bornes. Lacan a dit que la psychanalyse n’avait pas été capable d’inventer une nouvelle perversion (je cite de mémoire). Que dirait-il aujourd’hui ? Il serait servi ! Devant ce bilan, on se demande si – pour paraphraser Bourdieu -la psychanalyse ne serait pas « un sport de combat » ? Il faut espérer que non, car nous avons bien autre chose à faire.