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Deborah Gutermann-Jacquet / Monique Wittig, le pouvoir des mots

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Dans un entretien donné en 2006, Judith Butler revenait sur les débuts de ses travaux et mentionnait trois noms, à l’importance pour elle décisive : Simone de Beauvoir, Michel Foucault et Monique Wittig [1]. Si les deux premiers sont largement lus et connus, on parle moins souvent de Monique Wittig (1935-2003), écrivaine et théoricienne du lesbianisme radical, co-fondatrice du Mouvement de libération des femmes (MLF). Elle a, par ses prises de positions, influencé au même titre que J. Butler le mouvement Queer. C’est non seulement une théoricienne qui a compté et compte encore pour des générations de militant-e-s, mais aussi une romancière et écrivaine dont l’œuvre novatrice ne peut être limitée au champ d’action politique qu’elle occupe par ailleurs.

Disons-le d’emblée, Monique Wittig n’est pas amie avec la psychanalyse. Lorsque les noms de Lacan ou de Lévi-Strauss, souvent associés, reviennent sous sa plume, c’est pour dénoncer une emprise. Celle de la linguistique et du structuralisme qui perpétuent selon elle, par le truchement de la langue, le mythe de la différence des sexes. Système dichotomique qu’elle récuse, au même titre que la pâleur du concept de genre qui redoublerait finalement la catégorie de sexes. C’est ce système de valeurs, organisé autour de l’hétérosexualité comme instrument de domination, qu’elle désigne sous l’expression de « pensée straight », titre d’une conférence qu’elle donna en 1978 mais aussi du recueil rassemblant ses écrits politiques[2].

La « pensée straight » est une référence directe ou plutôt une réaction à La Pensée sauvage. Là où Lévi-Strauss fait valoir comment l’homme prend possession du monde en le nommant, Monique Wittig propose d’opérer une dé-nomination en récusant le système d’oppositions qui sert de soubassement à la taxinomie donnant son effectivité à ce qu’elle nomme le « contrat hétérosexuel ». Si son œuvre politique dénonce le pouvoir de réification qu’ont les mots, son œuvre artistique en atteste la réappropriation à partir de l’ouverture de son « chantier littéraire »[3].

La peau dure des mythes

Pour Monique Wittig, « femme » ou « homme » sont des « catégories politiques (pas des données de la nature) », véhiculées en tant que telles par la langue. Si son combat vise une « société sans sexe »[4], il en passe par la relecture de Simone de Beauvoir sur laquelle elle s’appuie pour faire valoir l’existence de la femme comme celle d’un mythe à la peau dure qui contribue à une « naturalisation de l’histoire », là où en matérialiste lectrice de Marx, elle considère la lutte des classes comme son moteur[5].

En récusant toute idée de nature, Monique Wittig récuse aussi toute idée d’essence, ce qui la conduit même à remettre en question le terme de « féminisme » du fait de son ambiguïté : « Que veut dire féministe ? Féministe est formé avec le mot “femme” et veut dire “quelqu’un qui lutte pour les femmes”. Pour beaucoup d’entre nous, cela veut dire “quelqu’un qui lutte pour les femmes en tant que classe et pour la disparition de cette classe”. Pour de nombreuses autres, cela veut dire “quelqu’un qui lutte pour la femme et pour sa défense” – pour le mythe donc, et son renforcement »[6]. En faisant ainsi référence aux dissensions qui ont marqué le mouvement féministe, elle distingue celles qui font consister l’être femme, en postulant notamment, à l’image d’Hélène Cixous ou Luce Irigaray, une « écriture féminine ».

Pas d’essence, pas de nature donc, et, pour Wittig, pas de biologie non plus. Qu’est l’anatomie ? Pas grand-chose selon elle avant que les mots et leur pouvoir classificateur ne leur donnent une signification univoque et que l’oppression en soit la marque. C’est là peut — être que relire Monique Wittig aujourd’hui nous intéresse, elle qui choisissait de lutter à partir des mots pour affranchir le corps et non l’inverse.

L’arme de plume

Le résultat, dans son œuvre littéraire, est d’une originalité rare et d’une grande beauté, dont témoigne son premier roman, L’Opoponax, paru en 1964, couronné par le Prix Médicis et salué par Marguerite Duras comme un « chef d’œuvre » et comme « le premier livre moderne sur l’enfance »[7]. Si cette écriture romanesque est, entre autres, l’instrument de la pulvérisation de la grammaire binaire des sexes, le procédé poétique de déconstruction de la langue, notamment par l’usage du neutre dans ce premier roman et du « elles » collectif dans les Guérillères en 1969, Monique Wittig ne peut être réduite à sa dimension militante. Ainsi énonce-t-elle : « Écrire un texte qui a parmi ses thèmes l’homosexualité, c’est un pari, c’est prendre le risque qu’à tout moment l’élément formel qu’est le thème surdétermine le sens, accapare tout le sens, contre l’intention de l’auteur qui veut avant tout créer une œuvre littéraire »[8]. « Héroïques dans la réalité, épiques dans les livres »[9], tel était le vœu, ou le pari de Monique Wittig, inclassable.

Ce « on » de l’impersonnel, Monique Wittig lui donne une consistance tout autre, faisant valoir le plus singulier de l’énonciation au lieu même de l’universel terne : « On dit, mon enfant ma sœur songe à la douceur d’aller là-bas vivre ensemble aimer à loisir, aimer et mourir au pays qui te ressemble. On dit qu’il n’y a pas de rentrée où les marronniers ont une odeur triste où on ne regarde que le vert des tilleuls. On dit qu’il n’y a pas de rentrée où du groupe où on est on regarde les figures des autres groupes. […] On dit l’heure où on n’a pas pu sortir avec le soleil vertical, le ciel indigo, le ciel outremer, le ciel blanc, le vent des après- midis dans les arbres. L’image. »[10]  L’invitation de Baudelaire est un point de départ à voyager autrement, dans la perception des sœurs, de ces jeunes femmes dont Wittig raconte l’enfance et les premiers émois. Valérie Borge, Catherine Legrand deviennent les noms évocateurs d’une épopée qui se vit à même le corps, où se loge le mystère de l’opoponax. Signifiant hors sens qui enveloppe l’énigme de ce qui fait battre, au sortir de l’enfance, au — delà du cœur, le corps dans son entier, dès lors qu’il s’éprouve habité de jouissance, de désir, et palpite.

La réinvention de l’épopée est par ailleurs manifeste dans les Guérillères dont le néologisme fait valoir la préférence pour la guérilla à la guerre, pour les partisan-e-s aux soldat-e-s, stasis contre polémos. Ce livre écrit à la troisième personne du pluriel, donnant naissance au collectif « elles », est le récit épique d’une prise de parole. « Elles disent », « elles rappellent » jalonnent ce qui apparaît déjà comme une réécriture de l’H/histoire : « Qu’est-ce que le début ? disent-elles. Elles disent qu’au début elles sont pressées les unes contre les autres. Elles ressemblent à des moutons noirs. Elles ouvrent la bouche pour bêler ou pour dire quelque chose mais pas un son ne sort. Leurs cheveux leurs poils frisés sont appliqués contre les fronts. Elles se déplacent sur la surface lisse, brillante. Leurs mouvements sont des translations, des glissements. Elles sont étourdies par les reflets au-devant desquels elles vont »[11]. Ce texte de page de gauche fait face, sur la page de droite, à l’énumération des noms des guérillères, en capitales d’imprimerie. L’objet livre est lui-même conçu comme une occupation pensée et l’écriture se veut traduction du corps, la « translation » opérant à même le « mouvement ». Le corps est lettre dont l’écriture véhicule le mystère.

Récit insituable inventant la nature en réorchestrant les couleurs, la végétation, ce qui se voit et ne se voit pas, c’est une ode à ce corps, qui brille, s’illumine et aveugle, à l’endroit même de ce qui fut longtemps désigné comme son point de noirceur : « Elles disent qu’elles exposent leurs sexes afin que le soleil s’y réfléchisse comme dans un miroir. Elles disent qu’elles retiennent son éclat. Elles disent que les poils du pubis sont comme une toile d’araignée qui capture les rayons. On les voit courir à grandes enjambées. Elles sont tout illuminées en leur milieu, à partir des pubis des clitoris encapuchonnés des nymphes doubles et plissées. L’éclat qu’elles jettent en s’immobilisant et en se tournant de face fait que les yeux se fixent ailleurs n’en pouvant supporter la vue »[12].

Qui est norme-mâle?

Considérant que l’anatomie ne fait pas le destin, Monique Wittig reprend ainsi à son compte le célèbre « On ne naît pas femme »[13]  pour y adjoindre qu’on ne le devient pas fatalement. C’est ce qui lui fait dire avec fracas, en 1978, que : les « lesbiennes ne sont pas des femmes »[14]. « Transfuges de leur classe »[x15], elles s’échappent, à l’image des « esclaves marrons » devenus libres[16], du système d’exploitation hétérosexuel qui fonde également la différence des sexes. Cette dernière ne valant que dans le « contrat hétérosexuel » qui fait exister, au même titre que la fameuse « table des contraires » d’Aristote, l’homme d’un côté et la femme de l’autre, comme la lumière s’opposerait à l’obscurité, la droite à la gauche, le bon au mauvais[17]. Pour elle, ce « contrat hétérosexuel » qui s’impose comme norme est véhiculé certes par les mots, mais plus précisément par « le langage symbolique », « où les humains sont donnés comme des invariants, intouchés par l’histoire, intravaillés par les conflits d’intérêt et de classe, avec une psyché pour chacun identique parce que programmée génétiquement ». Et, ce « langage symbolique », Monique Wittig en fait le produit de l’inconscient qui a « le bon goût de se structurer automatiquement à partir de ces symboles/métaphores, par exemple le nom-du — père, l’échange des femmes, etc. »[18]

Faire de la psychanalyse une discipline aux ordres du patriarcat, destinée à promouvoir l’hétérosexualité et le bon ordre des familles n’est ni original ni rare. La psychanalyse taxée finalement d’œuvrer à la normalisation du sujet, Lacan l’a pourtant dénoncée et son enseignement en est le témoignage, pour peu qu’on fasse l’effort de le lire. Et sa dénonciation lui a valu d’être excommunié par ceux qui fondèrent l’orthodoxie analytique, et ce faisant, perdirent justement ce que Freud y avait mis, et ce que Lacan entendit y retrouver, par la voie de l’hérésie[19]. L’orthodoxie psychanalytique, celle qui fonda une norme, dont l’identification à l’analyste comme finalité de la cure donne une illustration n’est en effet pas un mythe. La déconstruction de cette veine autoritaire qui est au fondement de l’ego-psychology occupa beaucoup Lacan, et il en paya le prix fort. Ce n’est pas seulement en passant et pour la plaisanterie qu’il énonça, en 1972 : « aucun analyste ne peut s’autoriser, sous aucun angle à parler du normal, de l’anormal non plus d’ailleurs. […] Au nom de quoi l’analyste parlerait-il d’une norme quelconque, sinon, permettez-moi la plaisanterie, d’une mal-norme, d’une norme mâle »[20]. Si c’est ce thème de la « norme mâle » que l’École de la Cause freudienne a précisément choisi de mettre au travail pour ses prochaines journées qui se tiendront à l’automne 2021, c’est justement parce que ce point n’est pas de détail, mais oriente toute l’éthique analytique.

[1] Cf. Entretien avec J. Butler, « Judith Butler, trouble dans le féminisme », Travail, genre et sociétés, 2006/1 n° 15, p. 5-25. Disponible ici

[2] Wittig M., « Le point de vue, universel ou particulier », La Pensée straight, Paris, Amsterdam, 2007, p. 119.

[3] Expression qui donna son titre à un ouvrage paru en 1999.

[4] Wittig M., « On ne naît pas femme », La Pensée straight, op.cit., p. 47.

[5] . Cf. ibid., p. 44-45.

[6] Ibid., p. 48

[7] Duras M., « Une œuvre éclatante », France Observateur, 5 novembre 1964, publié en guise de postface à l’Opoponax, in

Wittig M., L’Opoponax, Paris, Minuit, 1983, p. 283 & 287.

[8] Wittig M., « Le point de vue, universel ou particulier », op. cit., p. 91.

[9] Ibid., p. 93.

[10] Wittig M., L’Opoponax, op. cit., p. 254.

[11] Wittig M., Les Guérillères, Paris, Minuit, 2019 (1969), p. 38.

[12] Ibid., p. 24.

[13] Wittig M., « On ne naît pas femme », op. cit., p. 44.

[14] Wittig M., « La pensée straight », La Pensée straight, op. cit., p. 61.

[15] Wittig M., « Homo sum », La Pensée straight, op. cit., p. 72.

[16] Wittig M., « On ne naît pas femme », op. cit., p. 52.

[17] Wittig M., « Homo sum », op. cit., p. 74.

[18] Wittig M., « La pensée straight », op. cit., p. 54.

[19] Cf. sur ce point Miller J.-A., « La formation de l’analyste », La Cause freudienne, n° 52, novembre 2002, p. 5-28.

[20] Lacan J., Entretien du 14 octobre 1972 à la télévision belge avec Françoise Wolff portant sur « Les grandes questions de la psychanalyse ». Cassette MK2 vidéo sous le titre : Jacques Lacan. Conférence de Louvain suivie d’un entretien avec Françoise Wolff.