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Christian Fierens – Comment l’éthique remet-elle la science en question ?

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Texte à retrouver sur le site de l’ALI à la page dédiée au RETOUR DU SÉMINAIRE D’ÉTÉ 2020 : L’ÉTHIQUE DE LA PSYCHANALYSE

D’abord l’éthique. Ensuite le questionnement de la science par l’éthique.

1.  L’éthique, c’est l’éthique de l’inconscient, c’est l’éthique de la psychanalyse

La morale ou l’éthique ? On peut discuter, mais je choisis ces deux mots pour parler de deux façons de se diriger dans l’agir, dans le faire.

  1. La morale, suppose, propose ou impose une idée, un programme, un schème d’action qu’il faudrait accomplir correctement : cette idée, qui sert de point de visée pour notre agir peut venir de n’importe où, de Dieu, des parents, de la société, du consensus entre les membres d’un certain groupe, Peu importe, en suivant la prescription, on peut aboutir à une action plus ou moins correcte, à une action moralement correcte, politiquement correcte, psychanalytiquement correcte. Par exemple, « ne pas céder sur son désir » pourrait être entendu comme une injonction morale, normale, normalisante pour être un bon psychanalyste et un bon psychanalysant. Morale de l’histoire : on pense un principe donné, on calcule pour le mettre en pratique et on juge ensuite du résultat.


Pourquoi pas ? La morale fonctionne ainsi selon le schéma d’un point de départ pensé comme un principe donné, de la flèche d’une action bien calculée et d’un point d’arrivée des résultats dont on peut juger. Ça fonctionne. C’est un type de fonction qui peut correspondre à un schéma technico-scientifique. On pense les données, on les calcule l’application et on juge des résultats.

Parce que nous sommes confrontés à toute autre chose qui insiste avec une violence inouïe dans la morale, contre toute morale. Les symptômes insistent avec cette violence qui ne se laisse pas conditionner ou corriger par une morale, quelle qu’elle soit. Lesdits nouveaux symptômes, nouvelles pathologies, nouvelles formes de subjectivation se présentent toujours comme fondamentalement réfractaires à la programmation moralisante, qui forcément apparaît comme rétrograde et démodée. On peut tenter de la relooker, mais la morale — la morale de l’histoire — apparaît tout aussitôt vieillotte. Elle ne se donne un faux air de jeunesse qu’en comptant les rides de ses congénères. Parce que c’est une morale.

Mais le réel excède tout principe moral ; le principe, ça sent toujours un peu le moral, le sermon, ça prêche y compris chez Sade (1). Et si nous ne rencontrons pas immédiatement ce réel balayant toutes les conditions, cet inconditionné du symptôme non moralisable et non normalisable ? Alors, il vaudrait mieux le chercher, autrement dit construire le symptôme, le sinthome, à partir de sin, la faute.

Freud a d’emblée repéré ce caractère obstiné, têtu, sans condition, inconditionné, comme la caractéristique propre de l’inconscient. L’inconscient « ne pense pas, ne calcule pas, ne juge absolument pas (2) ». J’explicite : il ne pense pas en fonction de principes, ne calcule pas comment les mettre en pratique et ne juge pas des résultats, ni anticipativement ni rétrospectivement. Ou encore, le travail de l’inconscient ne pense pas en fonction du principe de plaisir, ne calcule pas en fonction du principe de réalité et ne juge absolument pas des applications possibles de ces principes.

Essayer de juguler l’impétueux inconscient par la morale ? Peine perdue. Il se garde en lui- même de toute morale et de toute moralisation. Il agit à sa façon qui n’est ni celle des différentes morales ni non plus celle de la science. Morale et science qui semblent suivre le même schéma 1° penser à des principes ou à des données, 2° en calculer l’application possible dans la réalité et 3° juger des résultats.

Tout le monde semble suivre ce chemin de penser au plaisir, de calculer en tenant compte de la réalité et de juger des effets dans la réalité. On suit ainsi à la fois le schéma de la morale et de la science.

L’inconscient fait toute autre chose. Et c’est l’ambition de la psychanalyse de suivre cette tout autre chose. Que fait-il, l’inconscient ? « Il donne une nouvelle forme », dit Freud. Il donne une autre forme, autrement dit, il fait de la topologie. Mais quelle topologie ? (pas penser, pas calculer, pas juger).

Je dis déjà que donner une nouvelle forme, c’est éthique et même que l’éthique consiste toujours à donner une nouvelle forme, autrement dit à laisser travailler l’inconscient. La topologie devra donc être éthique. Le statut de l’inconscient est l’éthique, il est essentiellement éthique (éthique à opposer à morale).

(1) Lacan, “Kant avec Sade”, dans Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 787.

(2) Freud, L’interprétation du rêve, dans Œuvres complètes tome IV, Paris, PUF, 2003, p. 558.

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