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Stoïan Stoïanoff – PARANOÏA ET POLITIQUE

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Pour des raisons stratégiques je débute cette étude par un exemple, exemple qui nous permettra d’aborder bien des aspects de la paranoïa, tout en étant tiré de l’histoire de la Chine. Il s’agira du personnage que René Grousset nomme « le César chinois », j’ai nommé Tchi Houang-ti, qui, en l’an 221 avant notre ère, s’auto proclama Empereur de la Chine.

Rappelons que la paranoïa, telle qu’elle a été isolée sur le plan clinique à la fin du XIX° siècle, n’est pour nous concevable qu’à partir de l’instauration du discours de la science, discours construit sur un certain nombre de failles logiques qui n’étaient pas susceptibles d’être pointées comme telles avant que la logique n’ait franchi les limites dans lesquelles l’avait enfermé l’aristotélisme. Ce n’est que dans l’après-coup du dénombrement de ces failles qu’il nous est loisible de caractériser Tchi Houang-ti comme paranoïaque. Nous nous en tiendrons pour l’instant à des aspects purement descriptifs et illustratifs de ce que peuvent reproduire certains modèles théoriques se situant dans la mouvance lacanienne.

D’emblée il y a lieu de situer ce personnage en tant qu’illustré par le fait qu’il a été enterré en compagnie d’une armée de soldats en terre cuite, dont une partie a été exhumée il n’y a pas si longtemps, près de la ville chinoise actuelle de Xian (district de Lintong, province de Shaanxi).

C’est donc un personnage historique qui s’est donné les moyens de réformer radicalement la société chinoise, ce que doivent lui envier bien des réformateurs utopistes d’aujourd’hui. A partir de ses sources René Grousset brosse de Tchi Houang-ti le portrait suivant : « C’était /…/ un homme au nez proéminent, aux yeux larges, à la poitrine d’oiseau de proie, à la voix de chacal, avec le cœur d’un tigre ou d’un loup ».

Nous ne pouvons pas nous en tenir en la matière aux quelques autres indications de cet auteur, notamment que Tchi Houang-ti fit brûler les livres des philosophes et construisit la grande muraille de Chine. En effet, en tant que fondateur de l’Empire chinois il n’avait pas à tenir compte des « sagesses » de ses prédécesseurs et se devait de faire « table rase du passé » [Steens, 1989, p.262]. C’est cette perspective qui s’ouvrit dans un passé récent avec le déferlement des « foulards rouges » sur la Chine, à l’appel de Mao Tsetung. Le réalisme Tchi Houang-ti le pousse à abolir les inégalités sociales (à savoir la lutte des classes) ainsi que les limites administratives féodales au sein de l’empire, mais aussi à matérialiser ses frontières extérieures. Ceux qui ont connu la situation des « démocraties populaires » savent à quel point la frontière de leurs états (le mur de Berlin, par exemple,) était autre chose que pur symbole. Il y a donc là une réalisation du symbolique (rS) constituant un premier exemple tout à fait capital. N’oublions pas que la muraille de Chine est la seule construction humaine visible depuis la lune.

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