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Jean-Louis Rinaldini / Mauvais genre (1)

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Image extraite du livre “Encyclopédie pratiques des mauvais genres”,
de Céline du Chéné, éd. Nada, 2017.

Les « frasques textuelles » concernant le genre ne manquent pas sur la toile et dans les médias. Elles semblent désormais avoir une forte valeur ajoutée pour produire des succès de librairies, des objets commerciaux, des études et sondages en tous genres. Petit panorama -très succinct- à l’intention des intéressés.

Les articles repris ici ont été publiés dans la Newsletter Féminisme, Genre et sexualité  de « Libération ».

«Pour fille» ou «pour garçon»: Lego ne fait plus genre

Numéro 1 mondial du jouet, Lego va (enfin) supprimer les mentions «pour fille» et «pour garçon» des emballages de ses produits. Le genre sera remplacé par de simples thèmes. Cette décision répond aux résultats d’une enquête menée auprès de 7000 parents et enfants âgés de 6 à 14 ans venus de sept pays. 70% des garçons ont peur qu’on se moque d’eux s’ils jouent avec des jouets dits «de filles», une crainte exprimée également par les parents. A l’inverse, l’institut Geena Davis, à l’origine de cette étude, remarque que les filles sont plus enclines à vouloir essayer un large éventail d’activités. Une asymétrie révélatrice de la dévalorisation du féminin intégrée très tôt dans l’enfance et d’une survalorisation des comportements associés aux hommes, analyse Madeline Di Nonno, directrice générale de l’institut. «Les comportements et les activités généralement associés aux femmes sont aussi précieux ou importants, dit-elle. Les parents et les enfants tenteront de les adopter.» Si les parents poussent toujours leurs fils à faire du sport ou des activités développant des compétences scientifiques, les filles sont, selon cette étude, cinq fois plus susceptibles d’être encouragées à faire de la danse ou à se déguiser. Elles ont également trois fois plus de chance d’être encouragées à cuisiner. La nécessité d’un changement de mentalités va bien au-delà des seuls emballages. Marlène Thomas. Photo Lego

Une «culture du consentement» jusque sur les capotes

«Sans oui, c’est non!» «T’as demandé avant?» Ces rappels de l’absolue nécessité du consentement avant tout acte sexuel pourraient bientôt s’égrener sur les emballages des préservatifs. U ne pétition, lancée par l’association Sexe et Consentement en octobre, réclame aux ministres de l’Egalité et de la Santé la mise en place de ce type d’avertissements pour prévenir les violences sexuelles. Davantage inspiré du programme «manger-bouger» sur l’alimentation que des mises en garde alarmistes des paquets de cigarette, ce dispositif assez simple vise plus globalement à promouvoir «une culture du consentement». Des messages positifs pour ne pas décourager l’achat tout en rappelant la nécessité de son caractère libre, éclairé mais aussi enthousiaste.

Soutenue par le Planning familial mais aussi ONU Femmes, cette pétition a déjà récolté fin octobre plus de 17200 signatures. L’association voit au-delà des seules capotes. Tous les produits et services liés à la santé sexuelle ou reproductive devraient être concernés: des digues dentaires aux produits contraceptifs en passant par les sex-toys mais aussi les sites de rencontres, érotiques et pornographiques. En quelques mots bien pensés sur une notice ou un emballage, l’association espère ouvrir le dialogue pour que cette notion soit mieux comprise et surtout acquise.  Marlène Thomas. Photo Sexe et Consentement

Magnus Hirschfeld, pionnier gay dans l’Europe nazie

Né en Prusse en 1868 dans une famille juive, Magnus Hirschfeld est le fondateur du Comité scientifique humanitaire (Wissenschaftlich-humanitäres Komitee), tout premier mouvement de défense des homosexuels, qui a vu le jour en 1897. S’il fut dédié à la recherche sur les sexualités, le «WhK» fut aussi un lieu de fêtes costumées pour les gays et les lesbiennes de Berlin, si l’on en croit quelques photographies d’époque.

Lui-même homo, Hirschfeld élabora une théorie du «troisième sexe» et une autre des «degrés intermédiaires». Elles avaient pour point commun de critiquer la binarité des genres masculin et féminin, justifiant la dépénalisation de l’homosexualité pour laquelle il ne cessera de militer en Allemagne et ailleurs (il participe dans les années 1920 à la création de la Ligue mondiale pour la réforme sexuelle).

A Paris, le Mémorial de la Shoah a choisi de mettre en avant la figure de ce médecin dans son exposition (courte mais très instructive) «Homosexuels et lesbiennes dans l’Europe nazie». S’il mourut avant la guerre, son institut fut visé par un autodafé en 1933 et il dut s’exiler jusqu’à sa mort en 1936. Il illustre ces années folles où la plus grande tolérance envers une homosexualité masculine et féminine un peu plus visible qu’auparavant se heurte à l’avènement du régime nazi, qui ficha près de 100000 homosexuels et en envoya 5 à 15000 en camps de concentration. Thibaut Sardier. Photo Ullstein Bild / Getty Images.

Cyberharcèlement sexiste : une triste téléréalité

Elles sont des cibles privilégiées. Les candidates de téléréalité sont beaucoup plus susceptibles d’être victimes de cyberharcèlement que les hommes, montre une récente étude du groupe de réflexion Demos publiée par le Guardian . Sont particulièrement visées les femmes racisées. En analysant 90000 publications ou commentaires publiés sur les réseaux sociaux, en lien avec les émissions Love Island et Married at First Sight, les chercheurs ont constaté que 26% des tweets mentionnant une candidate de Love Island étaient négatifs contre 14% pour un homologue masculin.

Une récurrence de stéréotypes genrés est relevée: les femmes seraient sournoises, diaboliques, ennuyeuses, mentalement et émotionnellement instables ou encore en quête d’attention. Les candidates sont confrontées à une «sexualisation misogyne extrême et à l’objectivation». Les attaques contre les candidats s’appuient aussi souvent sur des ressorts misogynes. Caractérisés comme faibles, pathétiques ou trop doux, les hommes sont alors harcelés pour avoir osé montrer «ce qui est perçu comme un comportement émasculant».

Ce cyberharcèlement a pour effet de réduire au silence, certaines femmes se sentant obligées de quitter ces plateformes pour se préserver. L’étude pointe la responsabilité des réseaux sociaux, appelés à améliorer leur modération. Ces résultats font écho au rapport du Haut Conseil à l’égalité qui montrait, en 2019, la représentation caricaturale des femmes et les stéréotypes genrés dans la téléréalité française. Un sexisme en ligne et télévisuel semblant s’auto-alimenter. Marlène Thomas.

Carla Lonzi, la première qui cracha sur Hegel

De la remise en cause du couple hétérosexuel naît désormais des succès de librairies. Bien avant Mona Chollet ou Eva Illouz, des féministes se sont déjà attaquées à la question. Parmi elles, l’immense et méconnue Carla Lonzi (1931-1982), modestement redécouverte en France en 2017, à l’occasion de la traduction de Crachons sur Hegel (1970), un de ses livres phares.

Cette «proto-queer» (1) italienne, fondatrice du groupe Rivolta Femminile, a longuement pensé la fluidité des corps et la tension entre besoin d’amour et nécessité d’autonomie. Car l’amour et la sexualité font partie des terrains cruciaux où se joue, pour Lonzi, la recherche pour les femmes d’une forme de vie authentique, dégagée de l’aliénation patriarcale. Une phénoménologie féministe.

Dans Crachons sur Hegel, elle constate: «La différence de la femme correspond aux milliers d’années d’absence à l’histoire.» Revendiquer le pouvoir, la reconnaissance masculine pour mieux s’adapter à la société patriarcale est une erreur. Elle écrit: «L’affirmation de la femme n’implique pas la participation au pouvoir masculin mais une remise en question du concept de pouvoir.» La femme est «l’éternelle ironie de la communauté», le grain de sable, «l’Imprévu» dans la mécanique qui rappelle à l’homme sa solitude et l’abandonne. Elle déserte la société qu’il a construit pour lui.

Alliant transformation personnelle et révolution structurelle, le féminisme est pour elle «moyen et fin des transformations substantielles de l’humanité». «Il n’y a pas de ligne d’arrivée, il n’existe que le présent. Nous sommes le passé obscur du monde, nous réalisons le présent.»

Clara Guillard

(1) Selon l’expression d’Alba Nabulsi, autrice de la postface de Crachons sur Hegel.

► A lire Crachons sur Hegel, une révolte féministe de Carla Lonzi, Eterotopia, 2017.

► Pour en savoir plus sur la pensée de Carla Lonzi, lire cet article de Vacarme par la chercheuse Eleanora Selvatico.