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Agnès Giard / Le bonheur se cache-t-il dans l’infidélité ?

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Pendant le confinement, on n’a peu parlé de ces gens qui trichent avec le système : les amoureux clandestins. La sociologue Marie-Carmen Garcia lève le voile sur l’existence de ces millions d’amants et d’amantes qui souffrent en silence.

En temps de confinement et de couvre-feu, on était censé arrêter d’aller voir ailleurs. Mais qui respecte réellement l’injonction du repli familial ? En 2006, la grande enquête sur la sexualité en France dévoilait que 34% des hommes et 24% des femmes avaient vécu des «relations parallèles». La sexualité «hors-couple», notamment celle qui est cachée, fait partie des choses les plus banales du monde. Les autorités ont pourtant pris le parti de dire que l’intérieur du foyer était sans risque, en niant l’existence de ces amours extraconjugales qui sont pourtant si répandues. Quand il existe un trop grand écart entre les principes défendus par une société et la réalité vécue par ses membres, il y a danger. Prenant son rôle de sociologue au sérieux – celui de lanceuse d’alerte – Marie-Carmen Garcia s’est donc fixée un but : montrer qu’il existe un gouffre entre le modèle amoureux dominant et les pratiques réelles des gens. Ces pratiques «à la marge» sont loin de l’être, dit-elle.

«Interprétations pseudo-psychanalytiques»

Intitulé Amours clandestines, nouvelle enquête, son livre complète un travail entamé en 2011 et déjà marqué par une publication qui avait fait grand bruit en 2016. Dans ce premier opus, elle dévoilait l’existence d’un énorme quiproquo dans les relations clandestines longue durée : le quiproquo homme-femme. L’homme trouve souvent agréable d’avoir une double vie, alors que la femme en souffre. Pour l’homme, il est hors de question d’épouser sa maîtresse : il ne divorce presque jamais. La femme, elle, espère pouvoir refaire sa vie avec son amant. Elle trouve rarement son équilibre dans le système des vies parallèles. Dans son nouvel opus, Marie-Carmen Garcia pousse l’enquête plus loin, s’interrogeant sur les raisons qui incitent tant de femmes à s’engager dans des relations qui semblent pourtant leur apporter plus de souffrances que de bonheur. Sont-elles masochistes ? Déséquilibrées ?

«Les interprétations pseudo-psychanalytiques de l’infidélité sont fréquentes. Elles annoncent qu’il s’agit d’un “raté” dans le développement psychique, d’un “problème œdipien” ou autre», déplore Marie-Carmen Garcia. Critiquant ceux qu’elle appelle les «spécialistes du bonheur» – psys en tous genres et autres coachs de santé – la sociologue accuse le système medico-moral tout entier de générer une image négative des relations extraconjugales et, ce faisant, de culpabiliser à l’extrême ceux, mais surtout celles, qui ont des aventures. «Les femmes que j’ai entendues sont, pour beaucoup, convaincues de leur faiblesse émotionnelle ou de leur carence affective. Elles adhèrent ainsi à des discours stéréotypés et stigmatisants à leur sujet.» Pour Marie-Carmen Garcia, la souffrance des femmes appelées «maîtresses» ou «adultères» provient en grande partie de ce préjugé commun qui associe l’«infidélité» au mal-être.

L’amour est censé rendre heureux

Il existe une autre raison pour ces femmes de souffrir : elles ont été éduquées à penser que l’amour doit déboucher sur la vie de couple, le fait de partager un foyer, d’être ensemble et de vieillir à deux… Quand elles comprennent que leur amoureux ne quittera jamais son épouse, les voilà dans la détresse mais, pire encore, une détresse honteuse. Leur douleur est stigmatisée, explique Marie-Carmen Garcia : «Elle est interprétée soit comme une imbécillité inhérente à ces femmes, soit comme une punition méritée.» Quand ces femmes se plaignent de souffrir, les psys leur font comprendre que tout est de leur faute. Tout est de leur faute. Pourquoi ? Parce qu’en vertu d’un credo imbécile, l’amour n’est pas censé procurer autre chose que du «plaisir» et du «bien-être». L’idée que «l’amour fait mal» (pour citer Eva Illouz) n’est pas jugée comme légitime en happycratie. Quand on aime, on est censé être heureux.

Citant la philosophe Barbara Carnevali, la sociologue souligne que «le tourment du désir non partagé, autrefois célébré […] comme signe d’élévation spirituelle, est un symptôme de mauvaise santé psychique et l’indice d’un échec». Pour la mentalité contemporaine, dans le contexte idéologique des sociétés concurrentielles, chacun doit être responsable de son bonheur. Malheur aux gens insatisfaits ou en manque ! Ils sont jugés malades. Marie-Carmen Garcia rapporte ainsi les propos d’un psychiatre : «Ma clinique est pleine de femmes en dépression parce qu’elles aiment un homme marié.» Ces propos la révoltent car ils témoignent du dogmatisme impitoyable de notre époque, mais surtout d’une injustice flagrante : les femmes sont les premières victimes de ce système qui renvoie chacun à sa responsabilité individuelle. A la différence des hommes, elles sont en effet tenues d’éprouver des sentiments exclusifs.